Politique / Culture

Il n'est pas surprenant que Simeoni et Talamoni aient proposé d'ouvrir les ports corses aux migrants

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Les dirigeants nationalistes ont proposé d'accueillir l'Aquarius. Une démarche qui s'inscrit dans une longue tradition d'accueil.

Drapeau corse sur le port d'Ajaccio. | Stephan Agostini / AFP
Drapeau corse sur le port d'Ajaccio. | Stephan Agostini / AFP

Les dirigeants politiques nationalistes corses Gilles Simeoni, président de l’exécutif régional, et Jean-Guy Talamoni, président de l’Assemblée de Corse, ont proposé cette semaine d'accueillir l’Aquarius et ses 629 migrants et migrantes dans un port de l'île. Le navire s’est vu refuser l’entrée d'un port italien par le gouvernement Salvini, et n’a pas non plus été accueilli en France –alors que l’ONG est française– au nom d’une vision pour le moins contestable du droit international maritime, laissant à la dérive le principe d’accueil inconditionnel des migrants et migrantes.

Contrairement à ce qu’a affirmé le ministre Jean-Yves Le Drian à l’Assemblée nationale, des ports français étaient bien plus proches que le port espagnol de Valence –puisque le navire se rendra finalement en Espagne– pour accueillir le navire humanitaire à commencer par les ports corses. Par ailleurs, le navire aurait pu accoster à Marseille ou Toulon.

Le refus français a plus ou moins été bien accepté au sein de la propre organisation du président de la République au nom des valeurs d’hospitalité. «En Bretagne, affirme ainsi Paul Molac, député LREM du Morbihan, on connaît notre droit: on n’abandonne pas des gens, seuls, perdus en mer. Point.»

Un «coup politique» des présidents nationalistes corses?

Jean-Guy Talamoni s’est contenté de tweeter. Son propos tient en deux points. D’abord le rappel d’une évidence: «L’Europe doit traiter de façon solidaire la question humanitaire».

Un rappel pour ceux qui méconnaissent en Europe la question des «portes d’entrée» (l’Italie et la Grèce surtout) et qui oublient que la décision très contestable de Matteo Salvini d’empêcher l’entrée de l’Aquarius dans les ports italiens est la concrétisation de la menace proférée par son prédécesseur Marco Minniti du Parti Démocrate.

Ensuite, un souhait: voir la Corse prendre en charge l’accueil des migrants de l’Aquarius: «Compte tenu de la localisation du navire et de l’urgence, mon avis est qu’il serait naturel d’ouvrir un port corse pour porter secours à ces personnes en détresse». Un point de vue partagé par le président de l’exécutif Gilles Simeoni.

Celui-ci rappelle dans un entretien à Libération que la Collectivité de Corse «est propriétaire des ports» et qu’il ne s’agit que de «gérer l’accueil de 629 personnes sur le moyen ou le long terme». Cette situation présente deux avantages pour les deux présidents corses. D’abord répondre aux critiques récurrentes de xénophobie à l’encontre du nationalisme corse et afficher un visage humaniste contrastant avec le silence des autorités françaises au cours de cette crise et la fermeté affichée vis-à-vis des migrants.

Ensuite, présenter la Corse comme un acteur autonome engagé «pour une Europe et une Méditerranée fraternelles». Un coup d’autant plus gagnant que leur opposition s’est divisée sur la question: si Jean-Martin Mondoloni (LR) a dénoncé «le coup politique» en expliquant que les présidents n’avaient pas les prérogatives pour proposer d’accueillir les migrants, Jean-Charles Orsucci (LREM) s’est montré favorable à la démarche «au nom des valeurs de solidarité et d’humanisme». Un point de vue important si l’on se souvient qu’Orsucci a déjà une pratique en la matière, ayant été confronté en 2010 à l’arrivée inopinée à Bonifacio de 124 Kurdes.

En fait c’est plutôt dans la Corse profonde, celle du «forum» de la radio locale RCFM, l’émission-défouloir que sont apparues les plus vives critiques, comme cela avait été le cas lorsque certains maires (dont celui de Lozzi, devenu depuis député) avaient fait savoir qu’ils étaient prêts à recevoir des migrants et migrantes. Comme nous l’affirme Jean-Guy Talamoni, sa prise de position s’est faite sur l’instant, tout en sachant qu’elle était contre-productive sur le plan électoral.

Le Corse, hors du programme d’accueil

C’était il y a quelques temps dans l’hémicycle du conseil régional de PACA. Mohamed Rafaï, un élu socialiste arlésien, commentait la décision de la région de débloquer trois millions d’euros pour les réfugiés et réfugiées de Syrie et d'Irak. «Je suis né au camp de Rivesaltes, dira ce fils de harki, où sont passés avant moi des réfugiés juifs et des Espagnols fuyant la guerre civile.»

Ainsi en est-il des mouvements migratoires depuis des siècles, l’un remplace l’autre et les conditions difficiles rencontrées par les uns sont le plus souvent identiques à celles rencontrées par les précédents. Les raisons invoquées par les réfugiés et réfugiées pour quitter leur terre varient peu. Certaines sont politiques: ils et elles fuient essentiellement par peur d’être tués ou tuées par un ennemi puissant, les Turcs pour les Grecs de la colonie de Cargèse avant-hier, le FLN algérien pour les harkis hier, l’organisation État islamique pour les Syriens et les Irakiens aujourd’hui. D’autres sont des réfugiés et réfugiées économiques: ils et elles fuient la misère et partent à la recherche de travail en direction des pays dits développés.

Il y a trois ans déjà, en pleine crise migratoire, la question avait été posée en Corse, de savoir si l’île pouvait prendre en compte une partie des migrants et migrantes. Le futur député de l’île, Jean-Félix Acquaviva, avait annoncé que son village, Lozzi était prêt à recevoir au moins deux familles. Une initiative diversement appréciée par une classe politique insulaire très frileuse sur le sujet.

En réalité, malgré des rumeurs insistantes –la Corse est l’île des rumeurs– de débarquement de navires de migrants sur ses côtes, la Corse n’a pas connu d’afflux particulier. Les raisons de cette situation sont multiples. D’abord en ce qui concerne les réfugiées et réfugiés syriens, celles et ceux qui quittent aujourd’hui leur pays sont pour l’essentiel issus de la classe moyenne éduquée, ce sont des urbains, à la recherche de lieux pour refaire leur vie et donc s’installer définitivement, pas pour venir en Europe toucher des allocations.

L’Allemagne les intéresse donc beaucoup plus que la France ou l’Italie –où ils et elles ne font que passer– et pas uniquement parce que Madame Merkel les a laissées entrer. De leur côté, ces personnes intéressent une Allemagne démographiquement faible, où le taux de chômage est souvent très bas et qui peut récupérer des travailleurs ou travailleuses sans le coût de la formation. Une zone montagneuse, faiblement urbanisée et où le travail est rare comme l’est la Corse ne sera, au pire, qu’un troisième choix.

Par ailleurs, et on l’a vu lors du démantèlement de la «jungle» de Calais, la Corse n'accueille pas de migrants ou migrantes. L’État explique cette absence par un surcoût lié à l’insularité et à l’inexistence de structures d’accueil. C’est d’ailleurs ce dernier argument, l’absence de structures d’accueil, qui a été avancé par un des représentants corses de l’opposition Jean-Martin Mondoloni (LR), pour critiquer la décision des présidents nationalistes. Pourtant, l’Assemblée de Corse, en octobre 2015, sous la présidence du communiste Dominique Bucchini, avait adopté à l’unanimité (et donc avec le même Mondoloni Jean-Martin) une délibération portant sur l’accueil de 200 personnes en deux ans.

De nombreux mouvements migratoires

La Corse a connu au cours des derniers siècles des mouvements migratoires importants. Le plus important s’est déroulé entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XXe siècle, période au cours de laquelle un grand nombre de Corses ont quitté l’île pour le continent ou l’Empire français tandis que dans le même temps s’installaient plusieurs dizaines de milliers de migrants et migrantes, surtout «Lucchesi» –«Lucquois» étant depuis le XVIIe siècle le terme générique pour qualifier les Italiens dans l’île. Arrivés en Corse à partir des années 1630, à la suite d’un accord entre les Républiques de Gênes et de Lucques et à l’origine saisonniers, ce n’est qu’avec l’arrivée des Français qui en ont besoin pour main d’œuvre qu’ils s’installeront en Corse, mais le mouvement prendra ensuite de l’ampleur à la Restauration.

Les Italiens viennent alors en Corse en grand nombre: au cours des années 1820-1850, environ 1.500 s’y installent par an sur les 5 à 6.000 qui y passent. L’administration est amenée à séparer les réfugiés «pour cause d’opinions politiques» engagés dans les processus révolutionnaires à partir de 1820, des braccianti venus vendre leur force de travail.

Ces migrants arrivent pour une partie avec des passeports mais d’autres débarquent dans l’île sur des embarcations de fortune. «La plupart d’entre eux se trouvent dans la détresse» notera le ministre de l’Intérieur en 1831 et doivent être secourus. On alloue donc des secours alimentaires à ceux qui désirent rester en Corse. En réalité, ce mouvement considérable s’achèvera pour l’Italie du Nord au moment du Risorgimento. Mais alors des Italiens du Centre puis du Sud et de Sardaigne se substitueront à eux.

La Première Guerre mondiale ouvrit à la Corse, bien que de façon quantitativement limitée, à de nouveaux courants d’immigration. Les insulaires rivalisèrent pour attirer les victimes des Allemands, des Belges surtout.

La Corse a par ailleurs connu l’installation à Cargèse au XVIIe siècle de 800 immigrés grecs fuyant l’avancée des Turcs et installés à la fois en Corse et en Sardaigne ou celle oubliée de 3 à 400 Maltais sous le Consulat et l’Empire. Certains de ces derniers repartiront vers Marseille ou Toulon, mais nombre d’entre eux se fixeront dans l’île ayant rencontré, comme l’exprime l’un d’entre eux en mai 1832 au maire d’Ajaccio, «une hospitalité franche et loyale sans jamais éprouver pendant le laps de trente ans le moindre désagrément de ses habitants».

À la même époque ce sont un millier de Noirs de la Guadeloupe et de Saint-Domingue capturés au lendemain du soulèvement de Toussaint-Louverture qui seront employés à la fabrication du Cours Napoléon et à des travaux à Vizzavona.

La Première Guerre mondiale ouvrit à la Corse, bien que de façon quantitativement limitée, à de nouveaux courants d’immigration. Les insulaires rivalisèrent pour attirer les victimes des Allemands, des Belges surtout. Le maire de Moïta en septembre puis celui de Zalana en octobre 1914 firent connaître qu’un certain nombre de familles aisées de leurs commune seraient disposées à hospitaliser pendant la durée de la guerre des enfants belges.

Puis, après l’invasion de la Serbie par les Austro-Hongrois, plus de 3.000 réfugiés serbes furent envoyés en Corse en 1916. Ils s’installèrent notamment à Bastia et Ajaccio mais aussi dans des villages, à Bocognano, Piana, Sari d’Orcino ou Ucciani. Le vice-président de la Chambre des députés serbes fit savoir de son côté son contentement à propos de l’accueil des Corses réservé à ses compatriotes qui «dans leurs jours d’exil ont trouvé en France leur seconde patrie». Ces Serbes, dans un télégramme au ministre Troumbitch, firent connaître leur «angoisse de nostalgie» et seront rapatriés après la guerre en 1919.

Pratiquement dans le même temps arrivèrent de Syrie quelques 750 exilés, fuyant le conflit. La Syrie du temps n’étant pas celle d’aujourd’hui, il s’agissait alors de réfugiés juifs, qui s’installèrent à Bastia et Ajaccio. À la différence des Serbes, ces juifs resteront pour une grande partie dans l’île, créant même une synagogue à Bastia.

Le déclenchement de la Révolution russe apporta un nouveau lot d’exilés sous la forme de Russes blancs. Au nombre de 3.700, ils arrivèrent à Ajaccio au mois de mai 1921 à bord d’un bateau, le Rion, théoriquement en transit pour le Brésil. Les autorités essayèrent d’employer ces migrants dans l’agriculture et créèrent des bureaux de placement, mais en réalité les migrants furent souvent employés sans contrat de travail. Au final beaucoup quittèrent l’île et 300 environ y demeurèrent en ville mais aussi dans plusieurs dizaines de communes rurales, d’autant que la victoire des Bolcheviks les empêchait de penser à l’idée d’un retour.

Les pieds-noirs arrivèrent en Corse en grand nombre à partir de 1957 au nombre de 15.000 dont 4.500 pour la seule année 1962. Ils furent à l’origine bien accueillis, d’autant qu’un bon nombre étaient d’origine insulaire. Ils s’installèrent pour plus de 6.000 d’entre eux en ville investissant le secteur commercial et transformant considérablement une agriculture corse alors en crise.

La suite fut plus difficile lorsque la politique agricole de mise en valeur de la Plaine orientale fut détournée de ses buts initiaux, des lots déjà tout équipés dans le cadre du Plan d’Action Régionale étant donné à des pieds-noirs alors qu’ils étaient promis à l’origine à des insulaires. Bien que la plupart des pieds-noirs n’aient en fait rien reçu au final, le comportement de certains anciens gros colons de la Mitidja ou du Maroc entraîna une série d’actions violentes qui déboucha sur le drame d’Aleria en 1975.

Reste le cas particulier des harkis (on se servait pour parler d’eux du très colonial terme «Français musulmans»). Une cinquantaine de familles, parties de chez elles dans le plus total dénuement et au péril de leur vie, furent installées de manière très précaire à Casamozza et dans le hameau de forestage de Zonza. En matière de logement, une note du 31 janvier 1964 émanant du ministre des Rapatriés à l’attention des préfets rappelait certes que «les anciens harkis sont considérés comme rapatriés et bénéficiaires à ce titre de la loi du 26 décembre 1961», mais elle ne leur demandait que de les «reloger après avoir relogé tous les rapatriés demandeurs de logement». Leur présence dans l’île fut généralement très mal vécue et très mal acceptée.

Des réfugiés généralement bien reçus

Certaines de ces installations se sont bien passées. D’autres ont été plus difficiles. Au XVIIIe, les Grecs de Cargèse furent en butte avec l’hostilité des insulaires d’autant qu’au cours des révolutions de l’île, ils marquèrent leur soutien à Gênes. Ils durent se réfugier à Ajaccio. La conquête française leur permit de se réinstaller à Cargèse en 1775, dont ils furent chassés en 1793 avant de revenir s’installer définitivement cette fois en 1811.

Même chose pour le Lucchesu. La fin du XIXe siècle voit le développement d’un fort courant xénophobe et raciste, particulièrement lorsque l’Italie adhèrera à la Triple Alliance anti-française. Cette animosité décrût lentement par la suite, avant de se revivifier au cours des deux décennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale et l’occupation italienne de l’île. Mais on pourrait en dire autant pour les Serbes ou les Russes, d’autant que leur arrivée entraîna la formation de marché noir.

Le Corse est accueillant et hospitalier. De nombreux ouvrages français et anglais du XIXe siècle le disent. Mais tout est affaire de conditions. Dans un ouvrage décapant, le sociologue bulgare Todorov expliquait que la Bulgarie avait longtemps été une terre de barbares avant que certains se rendent compte que ces barbares empêchaient d’autres barbares plus cruels d’avancer en Europe voire que l’on découvre chez eux une qualité importante, l’hospitalité. Oui, notait Todorov, mais cette qualité correspondait aussi à une période particulière de la vie de la Bulgarie, à un contexte.

Devons-nous dire combien il était plus facile pour les Corses d’être hospitaliers du temps où ils étaient plus pauvres qu’ils ne le sont aujourd’hui et que des millions de touristes ne circulaient pas sur leur île?

Antoine-Marie Graziani

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