Politique

Pourquoi Emmanuel Macron est si proche de Philippe de Villiers et Jean-Pierre Chevènement

Temps de lecture : 5 min

Entre les deux anciens hérauts du «non» à Maastricht et le très europhile président de la République l’idylle politique est manifeste. Quelle est la signification politique de ces surprenantes rencontres?

Macron et Villiers lors d'une rencontre avec le patronat vendéen, le 13 juin 2018 | Ludovic Marin / Pool / AFP
Macron et Villiers lors d'une rencontre avec le patronat vendéen, le 13 juin 2018 | Ludovic Marin / Pool / AFP

Jean-Pierre Chevènement et Philippe de Villiers ont chacun incarné, l’un à gauche, l’autre à droite, deux modalités du «non» au traité de Maastricht. Le référendum sur ce traité –tenu le 20 septembre 1992– a contribué à redéfinir les clivages internes au champ politique. Emmanuel Macron incarne l’option européiste prise par les élites du pouvoir au moment de l’Acte Unique et –bien plus encore– au moment de Maastricht. Rien n’est plus dissemblable que les conceptions de l’Europe des deux anciens chantes du non et celles énoncées à Bruges, à la Sorbonne, à Aix la Chapelle par Emmanuel Macron. Pourtant, les deux anciens députés ne tarissent pas d’éloges envers le président de la République. Curieux… mais explicable. Certes, les relations personnelles peuvent avoir joué. Cependant, ce sont les parcours respectifs de l’un et de l’autre, au cours de ce dernier quart de siècle qui peuvent expliquer l’adhésion à l’action du président.

Face au camp du «oui», les deux «nonistes» ont prétendu refaire leur camp et subvertir le champ politique. L’un a quitté l’UDF, le parti créé par les proches de Valéry Giscard d’Estaing, afin de créer le Mouvement Pour la France (MPF). L’autre a quitté le PS, devenu alors le «parti du président» (Mitterrand), pour créer le Mouvement des Citoyens (MDC). Entre le MPF, acquis au conservatisme, et le MDC, promoteur d’un républicanisme pour le moins progressistes, les points communs se résument à l’opposition à Maastricht et à une certaine conception de la politique étrangère.

Issus des deux partis (PS et UDF allié au RPR) qui ont exercé le pouvoir depuis 1958, ayant tenté de subvertir le système bipartisan de la Ve République, les liens des deux hommes avec celui qui a dynamité les partis politiques du régime sont affichés au grand jour.

Jean-Pierre Chevènement et le pari géopolitique

Entre Jean-Pierre Chevènement et Emmanuel Macron il existe un lien ténu antérieur à 2012 ou 2017. Emmanuel Macron fut, à la fin des années 1990, stagiaire au cabinet de Georges Sarre, alors député-maire du XIe Arrondissement de Paris et bras de celui qui était alors ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Jospin. De ce passé au MDC, il ne reste que quelques clichés photographiques pris lors d’une Université d’été à Perpignan. Plus tard, Emmanuel Macron confessa une foi rocardienne qui relativisa l’option prise en faveur des thèses chevènementistes.

Jean-Pierre Chevènement semble manifester une forme de reconnaissance envers Emmanuel Macron qui a mis un terme au système bipartisan PS/UMP. Peu importe qu’il l’ait fait au nom de ce qui faisait l’essence d’orientations communes aux deux formations, seul importait en définitive le résultat: l’expédition dans une opposition impuissante et marginale des deux formations. En 2002 Chevènement voulut faire «turbuler le système», en 2017, Emmanuel Macron l’a fait turbuler.

Jean-Pierre Chevèneent en juin 2017 | Benjamin Cremel / AFP

Aujourd’hui, le pari pascalien de Jean-Pierre Chevènement semble concerner la géopolitique. Il faut bien comprendre le fil rouge, les éléments de continuité depuis les origines du chevènementisme. On y trouve le refus d’un face à face avec l’Allemagne sous chaperonnage des USA. Cette fois, Jean-Pierre Chevènement peut penser avoir trouvé en le président un disciple qui, nonobstant son néolibéralisme, est un potentiel artisan d’une redéfinition des fondamentaux géopolitiques de la Ve République. Le pari est compréhensible mais se heurte à une évidente question en forme d’objection: Pourquoi donc un homme qui a été élu pour ne rien changer se déciderait-il à tout changer?

Philippe de Villiers et le pari économique vendéen

Les derniers ouvrages de Philippe de Villiers (Le moment est venu de dire ce que j'ai vu), retiré de la vie politique, positionnent l’ancien secrétaire d’État à la Culture très à droite, vraiment très à droite, plus à droite que sa vie politique active. Clergé cédant au modernisme voué aux gémonies, Vladimir Poutine porté au pinacle, les exemples foisonnent pour définir les contours du villiérisme post-partisan. Chirac et Giscard n’y sont pas très bien traités et on ne s’attend pas à ce qu’un homme politique trouve grâce aux yeux du fondateur du Puy du Fou.

Entre Philippe de Villiers et Emmanuel Macron l’entente n’est pourtant pas feinte. Tout récemment, elle s’est encore manifestée en Vendée où le président de la République a rencontré le patronat local, sous parrainage de l’ancien président du conseil départemental. Le président a visité la maison natale de Clémenceau, un Bleu, avant de rendre visite à un Blanc… «et en même temps». Un tweet mentionne cette phrase de Philippe de Villiers: «C’est un ami, on se parle toutes les semaines, je peux l’appeler sur les sujets qui me tiennent à cœur. Je comprends que ça puisse vous paraître étonnant mais ça en dit long sur sa personnalité. Ce n’est pas un homme sous influence».

Le modèle économique vendéen semble en ligne de mire élyséenne. «L’artisanat plutôt que l’assistanat» en dit Philippe de Villiers. Moins de fonctionnaires par habitant, des solidarités prises en charge par la sphères privés… Philippe de Villiers vante auprès de son «ami» les vertus de la Vendée qui «n’a pas l’esprit cheminot» (sic).

Chevènement ou Villiers, on se demande ce qu’ils pensent trouver, in fine, dans le macronisme. Certes, on comprend que la liquidation de l’ancien système partisan les réjouisse mais leurs visions respectives semblent bien loin du cœur du macronisme… Incompréhensible si l’on ne comprend pas le jeu dans lequel ils sont entrés.

Emmanuel Macron et la présidence Zelig

Emmanuel Macron est un président Zélig. Dans Zélig, le film de Woody Allen, Léonard Zélig est atteint d’un trouble de la personnalité qui le fait ressembler en tous points aux gens qui l’entourent. Pendant le film, il ressemble ainsi notamment à Al Capone puis, avant de s’échapper, à Adolf Hitler. Zélig est «l’homme Caméléon». Au caractère «caméléon» de Zélig, Macron ajoute le pouvoir de séduction. La séduction importe mais seulement relativement si l’on considère la présidence Macron sous l’angle de sa fonction historique qui implique les qualités d’un Zélig.


Emmanuel Macron ne se contente pas de représenter l’ensemble des élites du pouvoir de la Ve République, des giscardiens aux hollandistes en passant par les mitterrandiens, les rocardiens, les balladuriens, les chiraquiens etc… Emmanuel Macron incarne à lui seul l’ensemble du champ politique des années 1992-2017. L’ancien système partisan a sombré, coulé par l’armada de candidats express sélectionnés par LREM, mais l’ancien champ politique – dans son versant idéologique existe encore. Il faut au Président l’incarner, dans ses contradictions. Villiers et Chevènement sont deux cartes de couleurs différentes dans un jeu tenu fermement par un Emmanuel Macron passé maitre dans l’art du bluff.

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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