Sports

Les tribunes des stades de foot n'échappent pas à la gentrification

Temps de lecture : 5 min

Les mesures prises pour prévenir et punir les débordements ont malheureusement bridé le supporterisme festif.

Tifo au stade de Toulouse durant un match de Ligue 1 entre le TFC et l'OGC Nice, le 29 novembre 2017 | Rémy Gabalda / AFP
Tifo au stade de Toulouse durant un match de Ligue 1 entre le TFC et l'OGC Nice, le 29 novembre 2017 | Rémy Gabalda / AFP

LÀ l’occasion de la Coupe du monde de football, la Russie devrait recevoir la visite d’un million de touristes supplémentaires cette année, dont près de 30.000 Français et Françaises. Les supporters se répartiront dans onze villes. Ces chiffres révèlent l’affluence croissante du public aux matchs de football.

L’affluence moyenne en première division a doublé pendant les trente dernières années dans la plupart des pays d’Europe. En France, elle était de 10.000 spectateurs et spectatrices en 1980-1981, et de 21.200 en 2016-2017.

Seule l’Italie a vu l'affluence décroître, notamment en raison de la violence dans les stades et d’une avalanche de mesures administratives dissuasives pour une partie du public.

Du match au show

En France, les bons résultats de clubs dans les compétitions européennes (Olympique de Marseille, en 1993) comme l’effet Coupe du monde 1998 et Euro 2016 ont entraîné une modernisation et une amélioration du confort des stades, un pourcentage plus important –même s'il demeure encore très minoritaire– de femmes intéressées par le spectacle et non plus seulement accompagnatrices d’enfants ou de proches, la légitimation de l’intérêt pour le football, naguère regardé de haut, et une certaine gentrification du public dans des stades «clean» –d'où une augmentation du nombre de supporters dans les stades.

Supporter française avant un match Équateur-France à Rio de Janeiro (Brésil), en 2014 | Odd Andersen / AFP

À Marseille, le public demeure toutefois populaire. Les aménagements récents n’ont pas modifié en profondeur la sociologie des spectateurs et spectactrices, mais ils ont restreint les possibilités d’appropriation et de bricolage des gradins et donnent l’impression d’assister à un show plutôt qu’à un match.

Avec leurs équipements annexes (magasins, salles de cinéma, installations pour enfants et pour adultes où l'on peut désormais fêter son anniversaire ou son mariage), les enceintes sportives s’apprêtent à devenir des lieux de vie.

Dans une récente étude sur le nouveau stade de Neuchâtel en Suisse, le géographe et docteur en sciences humaines et sociales Roger Besson fait état de ces nouveaux aménagements extérieurs qui intègrent le stade dans un espace de loisirs familiaux.

À l’intérieur de l’enceinte, ce qui frappe est un recul de la mixité sociale, une élitisation des tribunes. Cette métamorphose s’accompagne d’un changement d’ambiance dans les stades: aux chants et aux chorégraphies symbolisant l’attachement des supporters à leur équipe se substitue progressivement une atmosphère plus feutrée, orchestrée par de la musique enregistrée et par un animateur à la voix chaleureuse.

Adieu, virages turbulents

Pendant les trente dernières années, le public des virages situés derrière les buts s’est également métamorphosé. On appelait naguère les virages les «Populaires», car s’y regroupait un public peu fortuné; il faudrait aujourd’hui les rebaptiser les «Juvéniles».

Ils sont en effet devenus les espaces emblématiques d’une classe d’âge plutôt que d’une classe sociale, et sont en France le siège, depuis la fin des années 1980, des groupes de jeunes supporters jusqu’au-boutistes, les ultras.

Mais ici et là en Europe, ces tribunes colorées et turbulentes se sont, pour ainsi dire, rangées.

Supporters de Liverpool avant le match de Ligue des champions contre le Real Madrid, le 26 mai 2018 à Kiev (Ukraine) | Genya Savilov / AFP

Cette régression est principalement due aux mesures prises pour prévenir et punir les débordements violents.

En France, la formule du «tout assis» –les tribunes doivent toutes être équipées de places assises– est devenue obligatoire depuis la loi de la ministre de la Jeunesse et des Sports Frédérique Bredin en 1992.

Comment exprimer ses émotions, en position assise, les mouvements contraints, le corps séparé de celui des autres et non plus fondu dans la masse? Les supporters restent debout dans les virages des stades, mais les sièges sont des obstacles aux démonstrations collectives.

Interdictions en pagaille

Depuis cette loi s’est développée une judiciarisation du supportérisme, y compris pour de petits méfaits.

La législation prévoit ainsi, en cas d’infraction, des interdictions judiciaires de stade (1993), puis des interdictions administratives de stade –sans possibilité de débat contradictoire– (2006), la dissolution des groupes de supporters (2006) et l’interdiction des déplacements des groupes de supporters (2011), que certaines et certains n’hésitent pas à braver.

Toutes ces mesures de contrôle, appuyées par un usage accru de la vidéo-surveillance, ont également entraîné le déclin du supporterisme festif et carnavalesque.

En Italie, une série de lois et décrets entre 1989 et 2007 ont entravé, voire rendu impossible, la pratique du supporterisme. Comme le montre le chercheur Sébastien Louis à propos des ultras italiens, une loi de 2007 stipule ainsi que le matériel brandi par les tifosi doit être soumis à une autorisation préalable. On ne peut pas introduire de banderoles qui n’aient fait l’objet d’une déclaration et d’un contrôle préalables, et celles-ci doivent être ignifuges.

Alors que dans les années 1980-1990, les virages étaient recouverts de banderoles aux inscriptions emphatiques (pour son équipe) ou sarcastiques (pour l’adversaire), seuls sont exhibés aujourd’hui de petits étendards, dûment référencés ou que les supporters ont pu dissimuler.

Les slogans discréditant les adversaires peuvent faire l’objet de sanctions pénales.

Compilation de chants de supporters au Royaume-Uni, certains humoristiques, certains injurieux

Si cette mesure est nécessaire lorsqu’il s’agit d’insultes racistes, elle semble moins compréhensible s’il s’agit de stéréotypes utilisés pour brocarder l’adversaire: le stade n’est-il pas un lieu de débridement des comportements, l'un des rares espaces où l’on peut encore dire des gros mots?

Aux virulentes imprécations contre l’équipe et les supporters adverses se sont substituées des scènes de violence à l’extérieur du stade, au rituel, le passage à l’acte.

Le plein d’émotions

Entre la disneylandisation du show sportif et le hooliganisme, il y a une voie à trouver, d’autant plus que le public chamarré, bariolé aux couleurs du club fait partie du spectacle, dans cette enceinte particulière où l’on voit tout étant vu. Rien n’est plus désolant qu’un match joué à huis clos dans un stade suspendu.

Un supporter durant le match amical France-Colombie au stade de France, le 23 mars 2018 | Christophe Simon / AFP

Le spectacle du match de football a perdu, au fil des trente dernières années, en densité de significations. Demeure le plaisir esthétique et l’admiration devant des gestes techniques hors du commun, l’intensité du drame que rehausse la partisanerie et surtout, une occasion exceptionnelle de faire le plein d’émotions.

Mais persiste également une vision ludique et caricaturale de l'époque, où se conjuguent sur le chemin de la réussite le mérite individuel des vedettes, le travail d’équipe, la solidarité, la planification collective mais aussi le rôle de la chance, de la tricherie et d’une justice –celle de l’arbitre– plus ou moins discutable. Le match continue de symboliser les ressorts contradictoires du succès dans le monde contemporain.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

Christian Bromberger Anthropologue

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