Culture

Ce que «Lithopédion» de Damso nous dit du monde de 2018

Temps de lecture : 7 min

La sortie de «Lithopédion», le troisième album de Damso, rappelle à quel point le rappeur belge n’a pas son pareil pour évoquer et décrypter l’être humain, ses vices et ses vertus, sa cruauté et ses paradoxes.

Capture d'écran du clip de «Smog» | Damso
Capture d'écran du clip de «Smog» | Damso

À celles et ceux qui auraient échappé à ses deux précédents albums, un seul regard sur la pochette de Lithopédion suffit à rappeler la noirceur inhérente à l’œuvre de Damso. Sortis en 2016 et 2017, Batterie faible et Ipséité ne parlaient (presque) que de ça: de ce rappeur qui ne «pleure que de l’intérieur pour que mes soucis se noient», de ce jeune homme pas forcément très pieu («Y'a qu'à la muscu' qu'j'mets un genou à terre») mais parfaitement conscient de la cruauté cruelle de l’homme («Esprit torturé, douleur intestinale, j'ai avalé méchanceté de l'Homme. J'l'ai digéré, j'ai pris le lien du mal, j'me sens comme Adam juste avant la pomme»), de cette âme meurtrie qui semble envisager la nuit comme un remède aux angoisses du jour et de cet ambitieux qui souhaite plus que tout fuir le ronron des tâches domestiques: «J'veux pas de ça, perdre des sous pour des paires de seins/Être père et mari, boss d'une PME toucher six mille deux cents/Pour certains, c'est l'paradis, moi, j'veux pas refaire des vies/J'veux vivre un truc inédit, genre Fifty, Jay Z, P. Diddy».

Âme torturée

Tant de réflexions obscures, presque torturées, pourrait sembler lourd. C’est pourtant bouleversant. Sous la rigueur de la plume du rappeur belge, c’est en effet toute la complexité des comportements humains, souvent paradoxaux, qui percute nos oreilles. Sans trop de surprises, Lithopédion poursuit donc les mêmes velléités: «Lithopédion, c’est un mort dans un corps en vie, explique-t-il à Libération, un fœtus qui atteint la maturité mais qui est mort, qui s’est calcifié avec le temps dans le corps d’une mère et qui n’a jamais été extrait. Pour pouvoir l’extraire, il faut mourir. J’aime cette métaphore parce qu’est actuel pour moi: je me sens mort dans un corps en vie. J’ai l’impression de ne plus vivre les choses comme tout le monde. Je m’endurcis au fond de moi comme un lithopédion».

Sachant cela, on imagine aisément Damso envisager chacun de ses morceaux (dix-sept sur son troisième album, pour un total de soixante-dix minutes) comme un vaccin censé soigner ses propres traumatismes. Sur Lithopédion, on sent en effet poindre une profonde mélancolie, résultante d’une célébrité soudaine difficile à gérer (Ipséité est quadruple disque de platine), de l’attitude changeante de certains de ses proches, de déchirures internes et d’une introspection constante.

Car, qu’on se le dise: Damso n’est pas de ces artistes qui ne livrent d’eux ou d'elles qu’une pellicule imperfectible. C'est un jeune homme de 26 ans qui se livre sans fausse pudeur, racontant ses doutes, ses déceptions amoureuses («Au prix de quelques mots doux, “love you” tout ça/J'ai cru voir dans ses draps c'que je voulais voir dans ses bras: l'amour»), sa déprime («J'suis v'nu au monde en pleurant, et chaque jour j'comprends pourquoi») et les basses conneries de l’être humain. «Celui qui écoute ce disque peut dire qu’il me connaît car il y a des mots qui me définissent directement», prétend-il dans une interview accordée récemment aux Inrocks.

Maître de l'obscène

Mais la force de Damso, comme celle de n’importe quel artiste qui cherche l’intime pour mieux toucher l’universel, ça a toujours été aussi d’offrir à travers son propre prisme un regard sur le monde environnant. Plus que n’importe quel rappeur francophone actuellement, il est celui qui sait comment faire tenir un roman noir dans l’espace limité d’une chanson de trois minutes.

Ce mec qui, sans craindre d’aborder des sujets tabous ou de paraître obscène, ose se pencher sur des thématiques aussi délicates que le suicide, l’inceste, la prostitution ou, dans le cas de Lithopédion, le racisme («C’est rien d’bien méchant/Il m’a juste traité d’nègre des champs/Mais c’est rien d’bien méchant», balance-t-il dans une introduction qui débute exactement là où Ipséité s’arrêtait) et la pédophilie: «Quand tu nais pédophile, tu es considéré comme une erreur par la nature ou par la science pour quelque chose que tu n’as pas forcément choisi, se justifie-t-il , toujours aux Inrocks. Ils sont parmi nous mais on ne trouve pas de solutions médicales pour ceux qui le sont.»

En résulte «Julien», l’un des titres les plus saisissants de ce troisième album, le premier où Damso ne se met pas directement en scène, l’un de ses morceaux où la morosité du propos se noie sous une élégance de forme avec une mélodie presque guillerette. Là encore, on tient l’une des particularités (et l’un des grands atouts) de Damso: cette maitrise de la nuance, du contrepoint, avec des moments de grâce et de délicatesses infinis qui viennent contrebalancer avec talent des intentions parfois plus directes, brutes et crues.

Certains évoqueront un gangster fragile. On préfère au contraire voir en Damso un MC capable de décrypter d’une voix calme, au pouls ralenti, les déterminismes sociaux et de mettre des mots censés sur ses propres troubles. Ceux d'un jeune homme, en phase avec la dépression qui semble frapper les artistes pop et la mélancolie intrinsèque au rap francophone actuel, parfaitement conscient d’évoluer au sein d’un monde devenu trop étroit pour contenir l’utopie et qui cherche donc à se libérer de ses angoisses par l’expression, à la fois brute et réfléchie, de ses plus bas instincts.

Cette approche (de la vie, de l’écriture, du rap) lui a valu quelques préjudices ces dernières semaines: pour sa vulgarité et la violence de ses images, l’Union belge de football a finalement refusé qu’il se charge d’écrire l’hymne officiel des Diables Rouges en vue de la Coupe du onde en Russie (le morceau «Humain» se trouve tout de même sur Lithopédion); pour sa supposée vision de la femme, il a également été taxé de misogyne, jusque sur le plateau de talk-show français comme «Quotidien». Pour se défendre, mais aussi pour s’instruire, Damso raconte aux Inrocks et à Libé avoir récemment posté une photo sur Instagram avec différents livres féministes tout juste achetés –Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, De la marge au centre de Bell Hooks ou encore King Kong Théorie de Virginie Despentes. Nulle trace du cliché sur son compte à l'heure où nous écrivons ces ligne, peut-être l'a-t-il effacé.

Un rappeur faussement vulgaire

Cette réflexion de Benjamine Weill, philosophe spécialisée sur les questions sociales, développée dans une interview à l'Abcdr du son l'est également: «Damso fait partie de ces rappeurs qui parlent à un certain nombre de jeunes hommes en faisant raisonner ce qu’il y a de plus intime en eux, tout en étant subtils et divertissants. Notamment par rapport à la question de la violence sexuelle: il est l’un des rares à présenter le sexe comme quelque chose qui n’est pas seulement une revendication, mais aussi un fardeau. Avec les codes d’aujourd’hui, il explique qu’en étant dans une consommation permanente du désir de l’autre, il réalise qu’il fait aussi du mal à l’autre et à lui-même.

Derrière la vulgarité de Damso, il y a quelque chose sur la vie et les relations entre hommes et femmes. Une femme c’est un être humain, avec ses qualités et ses défauts, et c’est ça que Damso dit. Ou il l’aime, et dans ce cas-là il ne peut même plus la toucher, ou il la considère comme un objet et la traite comme la dernière des dernières. Mais il souligne bien le fait qu’il n’arrive pas à dépasser cette dualité, et c’est aussi ça qui le rend malheureux.»

Si un freestyle inédit interprété sur France Inter abonde dans le même sens, deux titres de Lithopédion expriment parfaitement cette idée, cette vision du sexe comme potentiel talon d’Achille: «Perplexe» et «William». Sur le premier, Damso se dit tiraillé entre ses pulsions sexuelles et son amour pour la fille qui partage sa vie, l’implorant de lui accorder le bénéficie du doute: «Laisse-moi le temps d’être ce que je ne suis pas/Pour devenir celui que tu veux que je sois». Sur le second, écrit un soir d’hiver avec «un Cognac, des clopes et des cendres», il évoque la tentation de ces filles qui lui envoie des «nudes» sur les réseaux et va même jusqu’à considérer l’amour comme une simple caution d’une vie qu’il envisage comme une condamnation.

À aucun moment, la femme n’est donc platement considérée comme un objet sexuel. Au pire, elle ne symbolise que le péché diabolique d’un homme qui se sait incapable d’y résister («J’aime trop la femme pour en n’aimer qu’une, mon plus grand défaut»), qui sait que ça peut le mener à sa perte et qui, comme il le rappait dans «Nwaar Is The New Black», préfère donc la «prendre dans le noir pour ne pas voir ses cornes». Ça pourrait paraître trivial, mais doit-on rappeler que Georges Brassens n’a cessé de conter son penchant pour l’adultère et les bordels?

Après tout, c’est aux côtés de ces grandes figures de la chanson francophone que se pose aujourd’hui Damso (à ce titre, «Julien» est presque un morceau de variété). N’en déplaise à certains ou certaines, il est celui qui sait jouer avec la musicalité des mots, entremêler finesse littéraire et rudesse d’un langage argotique, développer des textes qui regorgent de nuances, exposer sous une violence de forme des réflexions intimes qui trahissent illico le dégoût d’un artiste pour le monde environnant («J’aime pas les humains, j’préfère les espèces»), et son envie de fuir l’enlisement du quotidien: «La vérité est un noir désir car quand elle gifle, elle prend la vie/Mais c'est quoi la vie? Si ce n'est la mort que l'on nous accorde pour être en vie».

En clair, Damso a possiblement compris mieux que personne le monde de 2018 et le vomit dans des textes qui, parfois, rendent la mort chatoyante et, d'autres fois, paraissent bien moins choquants que les faits divers racontés ça et là par les différents quotidiens de l'Hexagone. «Chacun pleure à sa façon le temps qui passe», disait Céline. Damso, lui, a fait de sa musique un formidable exutoire.

Maxime Delcourt Journaliste et auteur

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