Sociéte / Culture

Faut-il encore défendre le rap?

Temps de lecture : 9 min

Cela fait trente ans que certains acteurs du milieu rap tentent d’expliquer ce qu’est réellement cette musique, devant des gens qui ne veulent rien entendre dans le but de servir une idéologie. La polémique sur Médine en est un nouvel exemple.

MHD au Printemps de Bourges, en avril 2016 | Guillaume Souvant / AFP
MHD au Printemps de Bourges, en avril 2016 | Guillaume Souvant / AFP

Encore une polémique autour du rap ou d’un rappeur. Encore des raccourcis hallucinants, des confrontations télévisées stériles, des récupérations politiques et idéologiques, des éditorialistes à côté de la plaque… Que l’on aime ou pas le rappeur Médine, que l’on soit d’accord avec sa démarche ou non, la tournure qu’a pris le débat sur sa venue au Bataclan pose bien des questions. Faut-il encore aller défendre cette musique sur des plateaux télé où la seule raison d’être du rap est celle de l’affrontement et des positions campées?

Parler de rap avec Pascal Praud et Élisabeth Lévy…

Le rap en France aujourd’hui, c’est ça: quatre-vingt-six des 200 albums les plus achetés et écoutés en 2017 appartiennent aux musiques dites «urbaines». Il y a vingt ans, c’était parfaitement impensable, malgré d’énormes succès commerciaux plus ponctuels. Alors, y a-t-il encore une utilité à aller sur le plateau de BFMTV expliquer à Brice Hortefeux la complexité qu’incarne Médine dans le paysage rap français? D’aller se confronter à des journalistes aux idées toutes faites? Certains, comme Clément Viktorovitch, ont essayé ces derniers jours. Et face à Pascal Praud, qui explique que les gens sont choqués par les propos de Médine mais qui avoue n’en avoir aucune preuve dans la même phrase, et Élisabeth Lévy qui prétend que ceux qui défendent le rappeur forment «un bal des susceptibles», on a vu le résultat.

La question se pose pour une raison majeure: en 2018, le rap français est presque en auto-gestion, a ses propres médias spécialisés et nombreux, se développe majoritairement hors des canaux traditionnels. De l’autre côté, celui des débats télévisés notamment, il y a une volonté flagrante de ne pas vouloir comprendre ce genre musical (qui est donc le plus populaire dans le pays). Malgré les explications, la volonté d’apaiser le débat qui anime bien des acteurs du rap depuis plus de trente ans, la récupération et l’instantanéité l’emportent toujours. Du chemin a été fait, peut-être est-il temps de laisser entre eux celles et ceux qui ne veulent pas comprendre, les regarder de loin débattre de ce qu’elles et ils ne connaissent pas avec la complicité de certains intervieweurs. NTM le disait dès 1998 sur leur titre «On est encore là»: «On passe pas dans leurs radios / On fera l’tour / C’est pas grave, le plus dur c’était de sortir d’la cave / Et les gens le savent». C’est le réflexe premier qui arrive lorsque l’on voit cette introduction totalement lunaire de la journaliste Apolline de Malherbe sur BFMTV dimanche avant de laisser Brice Hortefeux s’exprimer sur le sujet. Jeter l’éponge.

Le débat sur Médine existe déjà

«J’ai l’impression que c’est un combat perdu d’avance, avoue Brice Bossavie, journaliste spécialisé rap notamment chez l’Abcdrduson. Le traitement du rap chez beaucoup de médias généralistes est encore très compliqué. La journaliste qui interroge Brice Hortefeux sur BFM et qui sort deux informations fausses sur Médine en vingt secondes, ça ne donne pas envie d’y aller. Le problème, c’est que s’il n’y a pas de spécialiste rap qui y vont, il n’y aura que des conneries de dites. Médine, c’est un personnage plein de nuances. Là, il est réduit soit à un terroriste islamiste-rappeur, soit au contraire à un ange incompris.»

Voilà un point crucial. Ce débat sur les textes et les positions de Médine, le milieu du rap le mène depuis des années. Ceux et celles qui en discutent ont écouté sa musique, certains et certaines le critiquent vivement, d’autres le soutiennent ardemment, d’autres sont plus en nuance… Un vrai débat, quoi. Mais depuis que Marine Le Pen, Laurent Wauquiez, le Printemps Républicain et autres Eric Ciotti ont décidé que cette polémique verrait le jour, la discussion est impossible, et n’est d’ailleurs aucunement mise en place par les grands médias.

Bien obligé de défendre Médine

Le problème, c’est qu’à force d’essuyer depuis bien longtemps des critiques aberrantes, d’être scruté par le CSA, par les différents ministres de l’Intérieur qui ne manquent jamais une occasion de porter plainte, le rap a eu tendance à être sur la défensive. C’était le rap contre les autres. Résultat, lorsqu’une polémique comme celle de Médine arrive sur la place publique, les acteurs du milieu rap peuvent malgré eux être amenés à défendre quelque chose qu’ils ne valident pas.

«Dans le journalisme rap, on est beaucoup à ne pas être totalement fans de Médine, mais c’est tellement injuste ce qu’il se passe en face qu’on fait quand même front commun.»

Brice Bossavie, journaliste à l'Abcdrduson

«Il y a tellement de conneries dites d’un côté, que nous, journalistes rap, on se sent presque obligés de contre-balancer en devenant des défenseurs de Médine, continue Brice Bossavie. Ça fait aussi du mal à la critique rap. “Don’t Laïk”, c’est un morceau qui était très maladroit. Le clip encore plus. Si on était dans un débat plus apaisé, on serait peut-être plusieurs à dire que ça fait un moment qu’il fait dans la provocation, que parfois c’était salutaire, mais que parfois c’était trop. Et ça aurait été un super débat, hyper intéressant, plutôt que “Médine est une islamo-racaille” ou “Médine est un grand rappeur incompris”. Parce que non, ça n’est pas blanc ou noir, Médine représente quelque chose d’intéressant sur le rap actuel, il se fait la voix de gens qui ne sont pas entendus, et qui donc font de la provoc. Mais ça peut aller dans le mauvais sens. Dans le journalisme rap, on est beaucoup à ne pas être totalement fans de Médine, mais c’est tellement injuste ce qu’il se passe en face qu’on fait quand même front commun.»

Même son de cloche chez Florian Jouvenet, du site Reaphit: «Je me retrouve à défendre Médine alors qu’à la base ça ne me concerne pas. Il a son public, il a sa carrière, mais ça n’est pas à moi de monter au créneau et de défendre ses idées. Mais il y a tellement d’aberrations, qu’on se sent obligés de le faire.»

«Le rap est conscient de sa force»

Antoine Bosque, fondateur du site rap The Backpackerz, n’y va pas par quatre chemins: «Dans tous les cas, les grands médias traditionnels ne seront jamais propices au rap. Et ça n’est pas une question de capacité, mais de volonté. Ils ne voudront jamais le traiter pour ce qu’il est vraiment, c’est-à-dire un genre musical comme un autre, une culture, et qui s’est transformé en quelque chose de durable. Il y a des manières tellement plus vendeuses et opportunistes d’en parler que c’est un fil qui sera tiré encore longtemps à mon avis. Ces médias sont en perte de crédibilité et appartiennent un peu à l’ancien monde, une bonne partie des auditeurs de rap ne les regardent, ne les écoutent plus, et le rap n’a pas besoin d’eux pour vendre et faire découvrir ses artistes.»

Les mauvaises expériences vécus par certains rappeurs sur les plateaux télé d’Ardisson, de Ruquier et consorts ces récentes années n’aident en rien. De la condescendance, des questions sans fondement de la part de gens qui écoutent du rap une fois tous les six mois parce qu’ils ont un invité qui en fait… À chaque fois qu’un rappeur se pointe, on le titille sur ce qu’est le rap, sur le fait qu’il soit soi-disant «enfin arrivé à maturité» selon Yann Moix, qui reproche souvent à ses invités de ne pas maîtriser leur sujet, mais qui ne s’applique en rien cette rigueur quand il s’agit d’interviewer Lomepal, par exemple.

À quoi bon y aller pour donner son avis? «Le rap peut vivre sans éléments extérieurs, sans les grandes chaînes de télé, rappelle Genono, journaliste rap chez Mouv’, Noisey et autres Bosska-P. Et il est conscient de sa force aujourd’hui, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années. Il sait que même sans médias traditionnels ou consensus politique autour de lui, il peut marcher. Entrer dans ces débats, ça peut être contre-productif. Mieux vaut laisser les cons parler entre eux et ne pas leur donner de grain à moudre. Il y a trop de mauvaise foi, comme chez cette journaliste de BFM.»

Une musique vouée à être clivante?

Dire «merde» et laisser ceux et celles qui ne souhaitent pas comprendre le rap dire ce qui leur chante, baisser les bras parce que le rap est assez grand pour ne plus avoir besoin de TF1 ou de Cnews, c’est certes une solution de facilité, mais c’est aussi, d’une certaine manière, refuser de rentrer dans le jeu de Médine, qui manie depuis longtemps l’ambiguïté. Antoine Bosque: «Cette ambiguïté, elle disparaît si tu écoutes vraiment sa musique, mais elle est forte si tu ne creuses pas. Je ne suis donc pas très étonné que cette polémique arrive, et encore moins étonné qu’elle arrive à Médine».

«Le rap est subversif à la base, et j’espère qu’il ne sera jamais aussi poli et lisse que d’autres genres de la musique populaire.»

Antoine Bosque, fondateur de The Backpackerz

Mais au-delà du cas Médine, il y a une autre question: le rap est-il une musique vouée à être clivante? Son image provocatrice, revendicatrice, indisciplinée ne la condamne-t-elle pas à être en opposition avec une certaine part de la population française? La recherche de consensus est-elle vaine parce que son ADN est ce qu’il est? Pour Antoine Bosque, oui: «Le rap est subversif à la base, et j’espère qu’il ne sera jamais aussi poli et lisse que d’autres genres de la musique populaire. Il y aura toujours des gens pour le critiquer.»

Le fait est qu’aujourd’hui, le rap n’est pas menacé. Les attaques de certaines personnalités politiques ne peuvent en rien l’ébranler. Ça fait longtemps d’ailleurs… Alors, s’il n’y a plus personne pour vraiment rivaliser, faut-il encore chercher la polémique? «Le rap est très attaché à la promotion par le scandale, ajoute Florian Jouvenet. Mais aujourd’hui, il n’est plus nécessaire de jouer sur ce terrain parce que le rayonnement de cette musique est tel que ces polémiques deviennent ridicules. Je ne suis pas sûr que la musique la plus écoutée de France puisse être considérée comme clivante. Elle rassemble finalement. Le purisme, cette volonté d’être clivant, elle est commune à toutes les musique. Pour moi, “clivant” n’est pas une bonne définition.»

Ce n’est pas que de la musique

Se replier sur soi et laisser une polémique passer tranquillement jusqu’à la prochaine, Brice Bossavie a tout de même du mal à l’envisager: «C’est peut-être un combat perdu d’avance, mais c’est important de défendre le rap. Il faut qu’il y ait un contre-propos. Ce qui me rend dingue avec Médine, c’est qu’il y a Jean-François Copé et Brice Hortefeux qui sont en roue libre, et qu’il n’y a personne pour les contredire. Et puis les journalistes qui les interrogent les laissent faire totalement, sans leur montrer leurs contradictions, sans expliquer… Aucune autre musique ne pourrait se faire allumer de la sorte sans ménagement. Je suis contre ceux qui disent “c’est notre culture, on abandonne le débat avec les gens qui critiquent le rap et on reste entre nous...”. Non. Je n’ai pas envie qu’une musique aussi riche soit aussi mal traitée par des gens qui ont une force médiatique aussi forte qu’Ardisson ou BFMTV.»

Car ce qui ce cache derrière l’opposition constante au rap comme soutien à une idéologie est bien plus vaste: «La polémique qui touche Médine est récurrente dans les médias et chez les politiques français, ajoute Florian Jouvenet. Celle d'un racisme d'État assumé. On ne parle ici ni de qualité musicale, ni de liberté d'expression. On parle de racisme et d'islamophobie. Médine n'est ici qu'un prétexte. Fuir le débat sur Médine c'est donc comme il l'a dit laisser une censure culturelle d’extrême droite s'installer. Ça semble difficilement concevable.»

C’est en grande partie grâce à des passages en télé que la musique techno est parvenue à être finalement acceptée dans la société. Enfin, bien plus qu’avant, car les préjugés sur les raves, le mépris quant à la musique elle-même et les interdictions préfectorales sont encore d’actualité.

Le rap aussi a fait une grande partie du chemin, les générations de journalistes sont vouées à changer, et la tentation de se dire que le boulot est fait est donc grande. Mais elle pourrait coûter cher dans le débat public. Car derrière ces attaques et ces imprécisions récurrentes, il y a des sujets sociétaux majeurs, des idéologies à combattre, et des publics à éduquer. Cela va bien au-delà de la musique, qu’on le veuille ou non.

Brice Miclet Journaliste

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