Sociéte / Culture

Garantir la liberté d'expression de Médine, c'est garantir la vôtre

Temps de lecture : 7 min

Le combat des Lumières contre l'obscurantisme ne peut se gagner sans une défense absolue de la liberté d'expression.

Au Bataclan, le 12 novembre 2016 | Philippe Lopez / AFP
Au Bataclan, le 12 novembre 2016 | Philippe Lopez / AFP

Après le 7 janvier 2015, j'ai mis une bonne dizaine de jours avant d'être capable de sortir de chez moi. Et lorsque j'ai pu mettre le nez dehors, j'ai gardé mon bas de pyjama pour aller faire des courses et me retrouver à piquer une crise de larmes devant un bac de charcuterie en promotion.

Je m'imaginais un avenir fait d'identitaires tabassant à la batte à clous la clientèle refusant de révérer la «civilisation» en bourrant leur caddie de rillettes et d'islamistes égorgeant les «kouffars» coupables de succomber aux yeux doux des paquets de jambon de Paris, dont deux tranches gratuites.

Ensuite, parce qu'il fallait bien que je fasse quelque chose de ma morve, je suis passée au rayon kleenex et j'ai choisi les boîtes les plus criardes en chantant Francis Cabrel dans ma tête: «Je t'offrirai des fleurs / Et des nappes en couleurs / Pour ne pas qu'octobre nous prenne».

Autant dire que je n'allais pas très bien.

À chacun ses obsessions, je suppose. Parmi les miennes, il y a les guerres civiles, les génocides, les lynchages, les foules qui s'affolent. Cette façon si facile qu'a notre raison de se mettre en sommeil quand les causes nous semblent bonnes, et le secret qu'a le goût du sang pour rendre à peu près n'importe quelle cause légitime. La vitesse avec laquelle la vague peut se mettre en route, et la quasi-impossibilité de stopper le mouvement une fois lancé.

Parmi ces outils pour mieux vivre ensemble, la liberté d'expression est une prophylaxie de choix.

Par conséquent, je m'intéresse aussi énormément à tout ce qui peut nous éviter d'en arriver là, aux garde-fous –dans le sens peut-être le plus littéral du terme– protégeant la concorde civile.

Parmi ces outils pour mieux vivre ensemble –ce qui ne veut pas dire que tout le monde s'aime, mais uniquement, et c'est déjà pas mal, que personne ne se mette sur la gueule–, la liberté d'expression est une prophylaxie de choix. Entre autres parce qu'elle permet de purger à peu de frais nombre de ces passions tristes qui, une fois mises à exécution, rendent irrésistible la perspective de buter celles et ceux qui nous déplaisent. Ce qui explique pourquoi elle est l'un des piliers de la philosophie des Lumières, qui aura germé sur les charniers des guerres de religion européennes.

Mais cette liberté fondamentale ne vaut rien si les seules personnes à pouvoir en jouir sont celles qui nous siéent. On est toujours le con de quelqu'un, disait le sage. Et il ajoutait: il y aura toujours quelqu'un pour voir dans n'importe quelle parole une pensée odieuse, offensante, insultante, inaudible.

En démocratie libérale, que garantit l’État de droit, là n'est pas une raison pour faire taire. Et parce que la démocratie, comme la vérité, se construit de la confrontation d'opinions contraires et bien souvent antagonistes, défendre réellement la liberté d'expression, c'est avant tout défendre l'expression de celles et ceux qui nous hérissent.

C'est à ce titre que l'athée, rationaliste et laïque –voire laïcarde– que je suis défend le droit de Médine, musulman chantant «Crucifions les laïcards comme à Golgotha», à venir au Bataclan en octobre prochain. Mais ce n'est pas la seule raison pour laquelle je juge saugrenue la campagne actuelle exhortant à la déprogrammation du rappeur, au motif qu'il enfreindrait la «décence» et attenterait à «l'ordre public moral» en se produisant dans une salle où, le 13 novembre 2015, quatre-vingt-dix personnes étaient assassinées par des terroristes islamistes.

Dans l'un de ses plus célèbres discours, l'écrivain et journaliste Christopher Hitchens se plaçait sous l'égide de John Milton, Thomas Paine et John Stuart Mill pour nous rappeler que la liberté d'expression ne se contente pas de garantir le droit d'une personne à être entendue, elle est aussi et surtout le droit d'un auditoire à entendre et écouter.

«À chaque fois que vous réduisez quelqu'un au silence, disait Hitchens, vous vous rendez prisonnier de vos propres actions, car vous vous refusez le droit d'entendre quelque chose. En d'autres termes, votre droit d'entendre et d'être exposé est ici tout aussi compromis que le droit de l'autre à exprimer son point de vue. De fait, comme l'écrivait John Stuart Mill, si toute une société était d'accord sur la vérité, la beauté et la valeur d'une proposition, à l'exception d'une seule personne, il serait très important –et même d'autant plus important– que cet hérétique soit entendu, car il y aurait toujours un profit quelconque à tirer d'une opinion sans doute aussi effroyable et scandaleuse».

Je ne qualifierais pas Médine d'hérétique, ne serait-ce que parce que les idées qu'il met en chanson sont, hélas, parfaitement banales, mais le cœur de l'argument demeure: faire taire une personne, c'est aussi boucher les oreilles de tous celles et ceux qui pourraient lui répondre. Vouloir occulter une idée, c'est aussi éclipser toutes celles qu'elle aurait pu faire naître. Et la liberté d'expression inclut, entre autres, la liberté de haïr.

À découvert, les idées estimées mauvaises s'assèchent; cachées, elles prospèrent, le frisson de l'interdit leur servant d'engrais.

Mais plus loin que le respect dû à la liberté d'expression, comme assise fondamentale de notre démocratie et de sa pacification, permettre à Médine de se produire dans une salle aussi réputée que le Bataclan relève d'une mesure d'hygiène sociétale. Pourquoi? Parce que vouloir censurer ou ostraciser des propos que l'on peut juger détestables n'a jamais permis de les éradiquer.

C'est même tout l'inverse: à découvert, les idées estimées mauvaises s'assèchent; cachées, elles prospèrent, le frisson de l'interdit leur servant d'engrais. L'antisémitisme et le complotisme n'ont jamais été aussi cools depuis que des glands comme Dieudonné et Soral multiplient les condamnations et se posent en martyrs de la bien-pensance. C'est ici un autre corollaire de la parole du sage: le méchant des uns est le héros des autres, surtout si les uns semblent incarner un quelconque pouvoir tenant sous sa botte la soupape de décompression des autres.

Notre sens de l'équité coule dans notre ADN. Les expériences le montrent: proposez un grain de raisin à un macaque et deux à un autre, sans que cette différence de traitement ne leur paraisse justifiée, et les singes finiront plus tôt que tard par s'écharper.

«La restriction de l'expression de certains tend à étendre une restriction d'expression à tous»

Nicolas Gardères, avocat

À la censure qui a toujours faim, il convient d'opposer une liberté d'expression qui ne peut être à géométrie variable car, comme le résume l'avocat Nicolas Gardères dans Le Point, «la restriction de l'expression de certains tend à étendre une restriction d'expression à tous».

Les atteintes à nos libertés qu'ont été et que seront les attentats terroristes islamistes ne peuvent en aucun cas être soignées par davantage de censure et de restrictions des libertés fondamentales. Nous sommes dans un État de droit, et la «décence», valeur éminemment subjective, ne peut prévaloir sur la loi, que ce soit pour empêcher de la venue d'un rappeur, présenté un temps comme ambassadeur d'une association s'inscrivant dans la ligne de pensée des Frères musulmans, dans une salle de concert ensanglantée par le djihadisme, ou pour entraver la carrière d'un chanteur jugé pour avoir tué sa compagne à coups de poings.

En janvier 2015, une fois mes larmes séchées et mon pyjama changé, j'ai ouvert Joseph Anton de Salman Rushdie que –hasard du calendrier– j'avais acheté deux jours avant la tuerie de Charlie Hebdo.

Résumer ce chef d’œuvre, exposer quel viatique il a pu être pour moi au cours de ces longs mois de deuil, et aujourd'hui plus qu'hier, m'est impossible, alors je me contenterai de dire ceci: tout ce qu'il y a à comprendre sur la merde noire dans laquelle nous pataugeons depuis –au moins– trois ans se trouve dans ce livre. Notamment parce qu'il montre combien, si nous sommes effectivement engagés dans une «guerre», il ne s'agit pas d'un clash des civilisations entre Islam et Occident, mais bien d'un conflit, à bien des égards immémorial, entre Lumières et obscurantisme.

La liberté est sans doute une sale maladie qu'une partie d'entre nous chope par hasard, mais les mutations génétiques qui y prédisposent se retrouvent sous toutes les latitudes, à toutes les époques, dans toutes les ethnies. Et avec Rushdie, nous comprenons combien nous sommes perdus si nous investissons autant sur des symboles que nos ennemis prêts à lyncher le personnel d'une ambassade ou passer la rédaction d'un journal à feu et à sang pour un film, une caricature, une chanson ou des poulets surgelés qui leur semblent infamants.

Après tout, peut-être que le Bataclan se doit de devenir une tombe, une terre consacrée. Mais dans ce cas, seuls les bougies et les pleurs y auront le droit de cité et ni Médine, ni personne ne pourra plus s'y «donner en spectacle».

«La campagne de soutien était menée par l'organisation très respectée de défense des droits de l'homme, Article 19, ainsi nommée en référence à l'article sur la liberté d'expression dans la Déclaration universelle des droits de l'homme, écrit Rushdie, en se remémorant l'une des rares initiatives à prendre sa défense après la fatwa de 1989. “Chacun a le droit à la liberté d'expression et d'opinion”, déclarait l'article, “ce droit implique la liberté d'adopter une opinion sans intervention extérieure et de rechercher, recevoir et partager des informations et des idées par tous les moyens sans considération de frontières”. Comme cela était simple et clair. L'article n'ajoutait pas “sauf si vous dérangez quelqu'un, en particulier quelqu'un qui veut recourir à la violence”. Il ne disait pas non plus “à moins que des chefs religieux en décident autrement et vous menacent d’assassinat”. Il repensa à Bellow, à la fameuse phrase de Bellow vers le début des Aventures d'Augie March: “Tout le monde sait qu'on ne peut supprimer les choses avec finesse et précision. Quand on en supprime une, on supprime aussi celle qui est à côté”. John Kennedy, moins bavard que l'Augie de Bellow, disait la même chose en quatre mots. “La liberté est indivisible”».

Ne pas transiger sur nos libertés, ne pas les assujettir à des régimes d'exception, qu'importe que nos tripes les estiment couler de source, cela reste encore la meilleure des réponses à leurs ennemis.

Peggy Sastre Auteur et traductrice

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