Politique

En communication, Macron n'invente rien, mais ça marche

Temps de lecture : 7 min

Il a suffi d'une vidéo, publiée en pleine nuit sur Twitter par l'Élysée, pour provoquer une mobilisation de l'opposition autour de la vision présidentielle de la pauvreté. Une opération délibérée qui a eu les effets escomptés.

Emmanuel Macron quitte les Invalides le 11 juin 2018. | Ludovic Marin / Pool / AFP
Emmanuel Macron quitte les Invalides le 11 juin 2018. | Ludovic Marin / Pool / AFP

En quelques mots, il a mis le feu. Twitter a démarré au quart de tour. Les commentateurs s'y sont engouffrés comme un seul homme. C'était probablement juste ce qu'il attendait. Et le coup a marché à la perfection. «En même temps», Emmanuel Macron a utilisé une vieille ficelle de communication que certains de ses prédécesseurs avaient employée avant lui. Avec plus ou moins de succès.

En lâchant, nuitamment, dans une vidéo, «on met un pognon de dingue dans les minima sociaux et les gens ne s’en sortent pas», avant d'ajouter «on doit avoir un truc qui permet aux gens de s'en sortir», il savait fort bien que l'effet produit serait l'indignation de la gauche fonçant tête baissée. Et l'embarras de la droite, gênée par la forme mais d'accord sur le fond. Gagné.

Binaire et donc compréhensible

À 0h28, dans la nuit du 12 au 13 juin, la conseillère presse et communication du président de la République, Sibeth Ndiaye, a déposé sa bombinette sur Twitter. C'était son huitième tweet personnel depuis le début de l'année. Autant dire qu'elle est économe de ses interventions sur ce réseau social. Manifester la présence du chef de l'État à cet endroit et à cette heure là était donc de la plus haute importance: elle avait un sens bien précis.

D'abord, il fallait montrer que Macron ne compte pas son temps, même la nuit, au moment où certains députés et députées de l'opposition de gauche se plaignent d'avoir un emploi du temps infernal à l'Assemblée nationale. Premier message: le président est sur le pont à toute heure. Et son équipe avec lui. En l'espèce, il finalisait le discours qu'il devait prononcer, le 13 juin, devant le 42e congrès de la Mutualité française, à Montpellier.

Et puis, second message, tout président qu'il est, Macron parle comme tous les Français, en évoquant un «pognon de dingue» mis au service de la pauvreté mais qui, selon ses propos, ne permet pas de sortir les pauvres de la pauvreté. C'est binaire donc facilement compréhensible. Et c'est du reste ce morceau de phrase qui va tourner en boucle, le lendemain matin, sur Twitter, après que les radios et les télés en continu auront été mises sur la piste de la vidéo déposée, à dessein, par la responsable de la com' élyséenne.

Gauche outrée, droite séduite

La gauche a bien reçu le message:«Macron flatte les égoïsmes et surfe sur les clichés» (Olivier Faure, premier secrétaire du PS), «Le président a un problème avec les pauvres et cela commence à se voir de plus en plus» (Martine Aubry, maire socialiste de Lille),«Monsieur Macron, ce qui coûte un “pognon de dingue”, c'est vous et vos cadeaux aux ultra-riches» (Jean-Luc Mélenchon, chef de file de La France insoumise), «Derrière tout ça, il y a un profond mépris, une profonde indifférence à la souffrance de ceux qui sont les plus vulnérables» (Benoît Hamon, fondateur de Génération.s). Et la droite a eu elle aussi le sien, le troisième.

«Je vais faire un constat qui est de dire: on met trop de pognon, on déresponsabilise et on est dans le curatif, développait donc Macron dans la vidéo. Toute notre politique sociale, c’est qu’on doit mieux prévenir –ça nous coûtera moins, ensemble– et mieux responsabiliser tous les acteurs.» Responsabiliser les acteurs, donc y compris les chômeurs, chômeuses et les pauvres. La formule ne pouvait que sonner positivement aux oreilles de la droite. «On a effectivement énormément d'aides sociales et elles ne sont pas suffisamment réorientées vers la reprise de l'emploi», renvoyait ainsi en écho le patron des sénateurs Les Républicains, Bruno Retailleau.

Dans les rangs du parti présidentiel, La République en marche, il n'y a guère qu'une voix qui a fait entendre –publiquement– un désaccord: celle de Sonia Krimi, députée de la Manche qui avait déjà fait part de son mal être lors de l'adoption du projet de loi Asile-Immigration. Cette fois, elle s'est dite «très, très mal à l'aise» et a jugé que Macron, par sa position, devait faire «très, très attention» à ses déclarations. Mais justement, Macron calibre ses déclarations provocantes qui ne sont jamais faites à l'improviste... ni sans raisons.

L'opération de communication entre dans sa seconde phase

Comme la vidéo avait enclenché une grosse vague de protestation décuplée par les réseaux sociaux, le «pognon de dingue», puisque l'analyse médiatique matinale se concentrait et s'arrêtait à ces trois mots, ce «pognon» était promis à un joli buzz. C'était sans compter avec le discours présidentiel devant les représentants de la Mutualité française dans les heures qui suivaient. Car l'opération de communication avait, bien entendu, une seconde phase.

Comme dans le temps, en juin 1991 –il y a juste 27 ans!– quand Jacques Chirac évoquait «le bruit et l'odeur» à propos des familles immigrées, pour affirmer que la France n'avait plus les moyens de financer le regroupement familial, il s'agissait, dans un premier temps, de pousser le bouchon assez loin dans un sens pour mieux modérer la pratique, dans le temps suivant. La technique n'est pas très nouvelle. Même si elle prend beaucoup plus d'ampleur aujourd'hui avec le développement exponentiel des réseaux sociaux.

Or donc, après l'épisode sur le «pognon de dingue» –la part consacrée à la protection sociale au sens large, 34,1% du PIB, taux le plus élevé de l'Union européenne, ne semble pas donner de résultats très concluants contre le chômage et la pauvreté, le président de la République a donc délivré un message plus consensuel devant les mutualistes. Le but était de couper l'herbe sous le pied de la gauche, tout en ayant occupé le devant de la scène, tout seul et toute la journée. Une fois négativement, une fois positivement. Un petit exploit de communication.

Séquence favorable?

Promesse emblématique de sa campagne présidentielle, le «reste à charge zéro» pour les soins dentaires, optiques et auditifs s'est taillé la part du lion dans son intervention face à la Mutualité française. Ainsi, le système «100% santé» entrera progressivement en vigueur d'ici à 2021. À partir du 1er janvier 2020, certaines couronnes et bridges seront intégralement remboursés, les assurés et assurées auront accès à des prothèses céramiques pour leurs incisives et canines, métalliques pour leurs molaires. Et en 2021, les dentiers atteindront aussi ce 100%, avec la même différence entre dents visibles et non visibles. Très remontées le matin, les figures de la gauche, coincées par l'opération de communication calculée de l'Élysée, n'ont pas salué ces mesures, l'après-midi.

Le résultat de toute la séquence sera-t-il défavorable au chef de l'État? Une partie de l'électorat de gauche, bousculée par la voie libérale-sociale que trace Macron, se pose des questions. À n'en pas douter, elle est troublée. Tout en reconnaissant, en silence, qu'une l'alternative politique social-démocrate crédible ne parvient pas à se frayer un chemin entre le macronisme et la droite. Plus globalement, les Français et Françaises placent, certes, La France insoumise (pas vraiment social-démocrate) comme «meilleur opposant» à l'exécutif, selon une enquête de l'institut Odoxa, mais à 42%, ils et elles ne voient aucun meilleur opposant actuellement parmi tous les partis proposés.


De ce point de vue, le président joue sur du velours. Cela durera-t-il? Sur ce terrain, les sondages sont ambivalents. Selon une enquête de l'institut Elabe, la population française est assez partagée sur le niveau des aides sociales. Si 40% des personnes interrogées considèrent que leur niveau est «trop élevé», 32% estiment qu'il est «juste ce qu’il faut» mais 28% assurent que ce niveau n'est «pas assez élevé».


Cependant quand on entre dans le détail, il se produit le même phénomène qu'avec les questions portant sur la réduction de la dépense publique: une majorité est pour globalement... mais les mêmes y sont hostiles si on les interroge, secteur par secteur, sur celui qui doit être concerné par les économies. Même chose pour les aides sociales. Sur la retraite, la vieillesse, la santé et la lutte contre la pauvreté, une majorité de Français et Françaises assure que les aides dans chacun de ces secteurs ne sont pas assez élevées. Entre 81% pour la retraite et 63% pour la santé. Au bout de la chaîne, ce sont les chômeurs et chômeuses qui font les frais de ces appréciations. Comme souvent.


Alors que les réseaux sociaux, haut lieu de la communication et des fake news, occupent une place de plus en plus dominante dans le traitement de l'information, Macron a une longueur d'avance sur ses adversaires politiques. Mais la maîtrise la communication et des relations publiques est-elle suffisante pour faire réussir une politique? Et faire adhérer une majorité de citoyens-électeurs.

Reste que le président de la République aura certainement examiné avec attention les résultats d'un sondage réalisé par l'Ifop, les 12 et 13 juin, pour CNews et Sud Radio au sujet de sa politique sociale.

S'il jouit toujours dans l'opinion, après une année à l'Élysée, d'une sorte de bénéfice du doute qui joue en sa faveur pour prolonger sa période probatoire –58% des Français et Françaises considèrent que cette politique sociale est «trop récente pour en mesurer les effets dès aujourd'hui», il n'en demeure pas moins qu'ils et elles estiment aussi, très majoritairement, qu'elle ne protège pas les plus faible (81%), qu'elle n'est pas juste et qu'elle n'est pas susceptible d'améliorer le pouvoir d'achat (69%). Des pourcentages qui donnent également matière à réflexion.

Olivier Biffaud Journaliste

Newsletters

C'était mieux avant

C'était mieux avant

Pour la vice-présidente LR de l'Assemblée, Macron a livré le collégien «à la vindicte de l'opinion»

Pour la vice-présidente LR de l'Assemblée, Macron a livré le collégien «à la vindicte de l'opinion»

Annie Genevard estime que le président a commis «une faute» en publiant la vidéo de son échange avec le jeune homme sur son compte Twitter.

Président cherche nouveau modèle social pour la France

Président cherche nouveau modèle social pour la France

Comment inventer un État-providence qui serait efficace, c'est le nouveau défi d'Emmanuel Macron.

Newsletters