Monde / Culture

Il y a 200 ans, le premier dîner de rupture du jeûne du ramadan à la Maison-Blanche

Temps de lecture : 5 min

C'était en 1805: le président américain recevait un homme d’État tunisien.

Discours de Donald Trump lors de l'iftar de la Maison-Blanche le 6 juin 2018. | Jim Watson / AFP
Discours de Donald Trump lors de l'iftar de la Maison-Blanche le 6 juin 2018. | Jim Watson / AFP

Derrière un pupitre en bois, en veste de costume et cravate rayée noire et blanche, Donald Trump s’adresse à ses invités. «Bonsoir et merci de nous joindre pour ce dîner de l’iftar.» Le président américain laisse un petit temps avant de prononcer ce mot étranger, qui fait référence au repas pris chaque soir par les musulmans au crépuscule, durant le mois de jeûne du ramadan. «C’est un mois génial, continue-t-il. Avec beaucoup d’amis, de super amis.»

En 1996, Bill Clinton instaurait la tradition du repas de l’iftar à la Maison-Blanche, suivie chaque année depuis par Barack Obama et avant lui, même par George W. Bush. En 2017, Trump rompait avec la coutume, tout en adressant ses meilleurs vœux aux musulmans, «au nom du peuple américain». Qu’il change d’avis en 2018 relève probablement d’un arrondissement des contours boursoufflés de sa politique imprévisible et peut-être de l’importance de cette tradition, qui prend ses sources bien avant les années Clinton.

Des pirates et des diplomates

Lors de son dîner du 10 août 2012, Barack Obama déclarait: «Thomas Jefferson tenait lui-même un dîner du crépuscule, avec un représentant tunisien –peut-être le premier dîner de l’iftar, il y a plus de 200 ans». Le repas auquel le démocrate faisait référence eut lieu le 9 décembre 1805. Élu en mars 1801, Jefferson doit, sur la fin de cette année, régler les termes de la conclusion de la première guerre barbaresque.

Depuis quatre ans, le conflit opposait les États-Unis et ses alliés suédois et sicilien aux États du Maghreb, alors connus sous le nom d’États barbaresques. Son origine? La capture de navires marchands américains par les pirates barbaresques. Originaires des régences d’Alger, Tunis ou Tripoli, les forbans prenaient en otage les équipages et réclamaient une rançon à leur pays d’origine. Déjà, à l’époque, les États-Unis ne négocient pas avec les terroristes. Déjà, à l’époque, le pays de Jefferson préfère la guerre, la première déclarée par sa nation alors naissante. Un conflit qui se conclut par une victoire de Washington, scellée par la prise de la cité tripolitaine de Derna, en actuelle Libye, le 13 mai 1805. Moins d’un mois plus tard, un traité de paix est signé.

Néanmoins, à l’automne, les deux parties ont encore quelques problèmes à résoudre. La Navy américaine a capturé trois navires tunisiens, que les défaits souhaitent récupérer. Washington refuse, invoquant le droit international. Pour régler la question, le Bey de Tunis décide d’envoyer un émissaire, évoqué longtemps après par Obama. Son identité: Sidi Soliman Mellimelli, un opulent homme d’État ayant déjà rempli une mission à Constantinople.

Dans un article publié dans la revue Diplomatic History en janvier 2017, l’historien Jason Zeledon rapporte les propos dithyrambiques de Tobias Lear, l’homme à l’origine du traité, adressé au secrétaire d’État James Madison, futur successeur de Jefferson. Dans une lettre de recommandation, le diplomate américain décrit son homologue barbaresque comme un «ambassadeur de la cour à Naples et Gênes, homme ouvert et aux observations pertinentes». Zeledon ajoute: «La veille de son départ, tout le monde était convaincu qu’une solution serait promptement trouvée». Tout le monde se trompait.

Racisme et ouverture

Collaboratif, Jefferson offre les frais de voyage à son invité. Selon Zeledon, le troisième président américain suivait probablement là une coutume observée lors de ces cinq ans d’envoyé en France. Qu’importe l’inspiration, l’opération provoque alors l’ire de ses opposants. L’historien note: «Les problèmes ont commencé dès l’arrivée des Tunisiens à Hampton Roads, Virginie, en novembre 1805. Les journaux de neuf États publièrent le même article décrivant Mellimelli comme “un homme jaune, très grand, attifé de violet et or fastueux. Son homme de main est encore plus imposant, et noir comme le plus suave des fils d’Afrique”».

D’autres le décrivent comme un barbare fou de sexe et, de par sa couleur, inférieur aux Blancs américains. «Le public, lui était plutôt fasciné, nuance Zeledon. On le voyait comme une célébrité, glamour et exotique, dont le caractère étranger et les vêtements écarlates étaient sources de divertissement.» Mellimelli est invité par le tout-Washington et amuse la galerie. Un soir où il apprend que le secrétaire d’État et son épouse sont sans enfant, il passe son manteau magique autour de cette dernière et récite une incantation. Sans succès.

Puis vient le fameux repas à la Maison-Blanche. Dans son journal, William Plumer, alors sénateur du New Hampshire, note le 7 décembre: «Le secrétaire [à la marine, Robert Smith] a rendu visite […] à l’ambassadeur tunisien. Comme c’était le mois du ramadan […], il l’a trouvé les mains et les genoux au sol, sur une peau très fine posée sur la moquette. […] En se levant, il s’est adressé au secrétaire comme s’il venait d’entrer dans la pièce». Smith invite par la suite Mellimelli à dîner. Ce dernier répond qu’il ne peut manger avant le crépuscule, mais le rejoint pour le café.

Deux jours plus tard, Thomas Jefferson organise un repas auquel des personnalités politiques américaines et le diplomate étranger sont conviés, prévu à 15h30. «Jefferson connaissait l’islam, explique Zeledon. Il possédait un exemplaire du Coran, qu’il avait acheté en 1765. On sait qu’il a repoussé l’heure de ce repas pour s’adapter aux pratiques religieuses de Mellimelli.» Sénateur du Massachussetts au moment des faits, le futur président John Quincy Adams note, lui, que Mellimelli est «courtois» mais arrive, malgré les efforts de Jefferson, une demi-heure en retard. En fin de repas, il se «retire pour fumer la pipe», plutôt que de converser avec les autres. Adams reconnaît que la socialisation, qui requérait un interprète, n’était pas des plus aisées.

Échec diplomatique

De ce que Barack Obama et le Washington Post, entre autres, considèrent comme le premier iftar en terre américaine, on ne sait pas grand-chose de plus. Mais suffisamment pour que Zeledon clame sa divergence de point de vue: «C’était juste un repas d’affaires, commente-t-il. Je ne considère pas ce repas comme la première célébration du ramadan de l’histoire des États-Unis. Mellimelli venait d’arriver et Jefferson voulait juste qu’il rencontre certaines personnes».

Finalement, le geste de Jefferson fut loin de suffire à amadouer le diplomate, dur en affaires. «Les négociations étaient très difficiles, enseigne l’historien. Mellimelli demandait aux États-Unis de payer, Jefferson refusait.» En 1806, l’homme d’État visite le nord du pays, de Baltimore à New York en passant par Philadelphie et Boston, avant de retourner chez lui fin septembre. «Son voyage était un échec diplomatique, continue Zeledon. Il est rentré à Tunis sans avoir trouvé d’accord. Finalement, en 1807, Jefferson a fini par payer le Bey de Tunis… 10.000 dollars, pour la paix.» Les États-Unis acceptent donc la négociation, mais se gardent bien d’en informer le public.

Sans le savoir, dans sa défaite, Jefferson a néanmoins marqué l’histoire de son pays et de son rapport à la religion. Si Bill Clinton ne fit pas spécialement référence à cet événement en instaurant son iftar de la Maison-Blanche, on peut penser qu’il était probablement au courant de l’anecdote. Obama, lui, a simplement interprété l’histoire, par un effet de style.

Et Donald Trump? «Il adore faire le show, considère simplement Zeledon. Il aime aussi briser des traditions. Je suppose qu’il voulait créer une controverse et galvaniser sa base, l’an dernier. Puis il a dû trouver une utilité quelconque à réinstaurer le repas cette année.» Petit problème dans le retournement de veste de Trump: les groupes musulmans américains ne l’ont pas suivi. Il s’est donc retrouvé à organiser un dîner de l’iftar… sans musulmans. Il aura, au moins, appris un mot.

Thomas Andrei Journaliste

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