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La Coupe du monde 2026 sera la plus grande de l’histoire, pour le plus grand plaisir de Trump et de la Fifa

Temps de lecture : 8 min

Et vu le système de répartition des places, les matchs ne feront pas franchement rêver.

Le président de la Fifa Gianni Infantino s'entretient avec les présidents des associations de football américaine, mexicaine et canadienne qui viennent de remporter l'organisation de la Coupe du Monde 2026, lors du 68e Congrès de la Fifa à Moscou, le 13 juin 2018. | Kirill Kudryavtsev / AFP
Le président de la Fifa Gianni Infantino s'entretient avec les présidents des associations de football américaine, mexicaine et canadienne qui viennent de remporter l'organisation de la Coupe du Monde 2026, lors du 68e Congrès de la Fifa à Moscou, le 13 juin 2018. | Kirill Kudryavtsev / AFP

C’est la première fois, depuis quatre ans, que la Coupe du monde est porteuse d’une bonne nouvelle pour les États-Unis. Mercredi 13 juin, le projet commun United 2026 (États-Unis, Mexique et Canada) a été préféré à la proposition du Maroc. C’est donc le trio américain qui organisera le rendez-vous international de la Fifa dans huit ans.

Cette victoire n’est malheureusement pas exempte de mauvaises nouvelles. Les dispositifs de sécurité –aéroports, stades, festivals de supporters– seront certainement envahissants. Nous serons complices de fait de la corruption et des pots-de-vin, monnaie courante à la Fifa. L’événement sera sans aucun doute le bal des arnaqueurs, des escrocs, des potentiels truqueurs de match, des petits truands, des paiements sous la table et des valises pleines de billets déposées à l’endroit convenu.

La Coupe du monde nord-américaine aura certes quelques côtés positifs: elle viendra après deux Coupes organisées dans des pays autocratiques. Ceux et celles qui souhaitent protester contre –et écrire des articles pour dénoncer– les mauvaises conditions de travail des ouvriers, entre autres injustices, pourront le faire plus facilement en Amérique du Nord. En dépit d’événements regrettables, comme ces odieux chants homophobes entonnés par des supporters mexicains, les supporters LGBTQ y trouveront une atmosphère plus accueillante qu’en Russie ou qu’au Qatar (en 2022).

Le négatif accompagne le positif, et si l’on estime que l’accueil d’un rendez-vous sportif de haut niveau et des supporters venus y assister est une entreprise plus néfaste que bénéfique, alors mieux vaut ne pas candidater du tout –et ce qu’il s’agisse de la Coupe du monde, des Jeux olympiques, d’une course de Formule 1 ou du Super Bowl. L’heure, aujourd’hui, est à l’élaboration d’un projet visant à organiser une meilleure Coupe du monde, une Coupe plus humaine. Voilà une occasion en or pour la planète. La première depuis longtemps.

Une victoire malgré deux ombres au tableau

United 2026 a fini par l’emporter avec 134 voix contre 65 pour le Maroc, mais le scrutin est demeuré imprévisible jusqu’au bout. Seule une politique interne aussi prédatrice et corrompue que celle de la Fifa est capable d’entretenir une telle confusion. Les évaluateurs de la Fédération ont fait état de plusieurs risques inhérents à la proposition marocaine. Six des quatorze stades prévus auraient dû être construits pour la Coupe, et plusieurs zones d’ombre subsistaient quant aux hôtels et aux transports –ce qui aurait pu conduire à la rénovation d’une portion non négligeable des infrastructures du pays. Selon le président du comité d’organisation marocain, le coût total de l’événement aurait avoisiné les seize milliards de dollars –soit plus d’un quart du PIB du pays pour l’année 2016. Ces dépenses auraient pu profiter à de nombreuses entreprises étrangères. C’est d'ailleurs pour cette raison que plusieurs pays européens auraient voté pour le Maroc.

Deux problèmes principaux planaient sur United 2026, mais aucun n’était lié à la proposition en elle-même –rien de commun avec les soucis logistiques du Maroc. Première difficulté: la possibilité d’une rancœur tenace envers les États-Unis, qui ont joué un rôle central dans l’affaire de corruption à la Fifa (plus de vingt représentants de la Fédération et plusieurs de ses partenaires commerciaux ont été inculpés en 2015). Certains observateurs craignaient donc qu’en toute logique la proposition échoue. La Fifa a déjà laissé le désir de vengeance guider ses décisions importantes: Julio Grondona, ancien vice-président de la Fifa et président de la Fédération d’Argentine de football, aurait un jour dit à un membre d’un comité anglais qu’il voterait pour eux s’ils «rendaient les îles Malouines». Toutefois, et heureusement pour la proposition United 2026, la Fifa se laisse avant tout guider par la maximisation des revenus. La Coupe marocaine promettait de rapporter cinq milliards de dollars à la Fifa, contre onze milliards pour la proposition américaine. Cet écart conséquent s’est avéré décisif.

La deuxième ombre au tableau n’était autre que Donald Trump. Les évaluateurs étaient chargés de prendre la mesure du soutien des gouvernements candidats. Or, les États-Unis étaient moins bien placés que le Maroc du fait de la politique migratoire du président –et sans doute de ses menaces proférées sur Twitter (il avait promis des représailles aux Nations unies si la Fifa refusait d’attribuer la Coupe à l’Amérique du Nord).

Les membres de la Fifa ont finalement trouvé un terrain d’entente avec Trump, ce qui n’est finalement pas si surprenant: il s’agit d’une organisation obsédée par l’argent, dotée d’un sens de l’éthique plus que douteux et bien peu combative face aux mauvaises conditions de travail et aux accusations de racisme, de sexisme et de discrimination anti-LGBTQ.

Déroulement chamboulé

Trump et la Fifa ne passeront certainement pas à côté de cette occasion de fanfaronner: la Coupe du monde 2026 sera la plus grande de l’histoire avec, pour la toute première fois, quarante-huit équipes sur le terrain. Le championnat débuterait avec seize groupes de trois équipes, puis un second tour verrait s’affronter les trente-deux équipes restantes. Les équipes devraient toujours disputer sept matchs pour remporter la Coupe (ou la troisième place qui est encore d’actualité).

Mais étant donné qu’un des matchs de groupe deviendrait un match éliminatoire, la marge d’erreur serait moindre dans la course à la finale. Le risque d’erreur serait lui aussi amoindri: chaque groupe de trois comporterait une équipe qui aurait été peu susceptible de se qualifier pour une Coupe à trente-deux. Si la perspective d’une rencontre Allemagne (numéro 1) - Norvège (numéro 48) ne vous fait pas franchement rêver, sachez que la réalité sera sans doute bien pire: étant donné le système de répartition des places en fonction des différentes fédérations continentales, un match Allemagne - Nouvelle-Zélande (120e du classement) serait plus probable.

Dix matchs (sur quatre-vingts au total) seraient disputé au Mexique, dix au Canada, et les soixante restants aux États-Unis. Soulignons toutefois que la Fifa a permis au Qatar d’organiser le championnat à la fin de l’automne 2022, et non pendant l’été comme convenu –et ce quatre ans après la sélection de l’émirat comme pays d’accueil. Aussi est-il peut-être préférable de ne pas prendre toutes ces informations pour argent comptant. Quelle que soit la répartition des équipes, l’Amérique du Nord devrait largement profiter de son statut d’hôte: ses équipes seront certainement qualifiées d’office.

Six pays hôtes ont remporté la Coupe par le passé –y compris l’Angleterre et la France, qui ne l’ont jamais gagnée en dehors de leurs frontières– et de nombreuses autres équipes se sont surpassées en jouant à domicile: la Suède est arrivée en finale en 1958, les États-Unis sont arrivés en huitièmes de finale en 1994 et la Corée du Sud est parvenue jusqu’en demi-finale en 2002.

Les conditions du succès

Les États-Unis seront-ils prêts à disputer le titre d’ici 2026? Probablement pas –mais peu d’équipes le sont. Dans huit ans, les jeunes débutants sélectionnés pour les trois matchs amicaux de cet été, tels que Christian Pulisic (19 ans), Weston McKennie (19 ans), Tyler Adams (19 ans), Matt Miazga (22 ans), Timothy Weah (18 ans) et Josh Sargent (18 ans) seront encore peu ou prou dans la fleur de l’âge. Si ces joueurs parviennent à s’approcher de leur plein potentiel –et c’est un «si» à prendre avec des pincettes de la taille des profits annoncés pour la Coupe 2026–, ils seront bien partis pour emmener les États-Unis plus loin que jamais dans cette compétition.

Les jeunes joueurs mexicains ne sont pas en reste: on pense notamment au milieu défensif binational Jonathan Gonzales, 19 ans (le Mexique l’a sélectionné au nez et à la barbe des États-Unis, alors encore étourdis par leur débâcle au Mondial 2018), mais aussi à Efrain Alvarez, espoir au Los Angeles Galaxy, qui, du haut de ses 15 ans, a marqué six but en sept matchs dans la ligue mineure de l’USL. Le Canada (qui ne s’est qualifié qu’une seule fois) a lui aussi des raisons d’espérer: Alphonso Davies (17 ans) est l’un des dribbleurs les plus dangereux de la MLS: il a comptabilisé un but et trois passes décisives lors de son dernier match avec les Vancouver Whitecaps.

La Coupe représente de toute évidence un avantage immédiat pour chacune de ces équipes nationales, mais ses conséquences à long terme sont plus difficiles à déterminer. L’impact du Mondial de 1994 pourrait sembler évident avec le recul: il a provoqué la création de la MLS (Ligue majeure de soccer) et a permis à des millions d’Américains de découvrir ce sport. Ce championnat a bouleversé l’histoire du football américain. Si la Coupe du monde 2026 incite les propriétaires des équipes de la MLS à revaloriser les plafonds de salaires, et si elle encourage la fédération des États-Unis à dépenser plus d’argent pour la formation des joueurs dans l’espoir de mettre de meilleurs athlètes sur le terrain, alors elle pourra être considérée comme un succès. On peut également imaginer que la fédération américaine sera plus disposée à remercier un entraîneur décevant face à la menace d’une déception à domicile –ce qui s’avérera très utile.

Les organisateurs de la Coupe 2026 vont toutefois devoir décupler leurs efforts pour dénicher de nouveaux supporters. Le football est beaucoup plus présent dans le paysage sportif qu’il ne l’était en 1994. Toute personne un tant soit peu curieuse peut trouver plusieurs matchs à regarder par jour –et ce tous les jours de la semaine. Si les organisateurs veulent créer un engouement comparable à celui de la dernière Coupe à domicile, il leur faudra séduire jusqu’aux personnes qui ont tenté de s’intéresser au foot avant, finalement, d’abandonner. La fédération américaine va compter sur l’expérience en direct, ainsi que sur l’effet de mode engendré par les médias et sur la commercialisation à outrance, pour les faire changer d’avis, ou du moins les sortir de leur apathie. Et cela devrait –dans une certaine mesure– fonctionner. Les États-Unis ne perdront aucun supporter durant l’été 2026. Mais il n’est pas dit que l’événement convertisse des légions de fans. Et si phénomène il y a, il ne sera sans doute pas comparable à celui de 1994.

Ce n’est pas bien grave. Sauf catastrophe dans la phase de qualification, les États-Unis gagneront plus de supporters qu’ils n’en perdront. Les amoureux du foot sont en sommeil, certes, mais ils existent: en 1994, tout restait encore à faire. Pour toutes les personnes qui ont découvert ce sport entre 1994 et 2018, l’organisation du Mondial revêt la même importance que pour tout citoyen d’une grande nation du football: la chance de pouvoir savourer sa passion et de la partager avec le reste de la planète. Et si c’était là tout ce que la Coupe du monde 2026 devait nous offrir, nous pourrions déjà nous en réjouir.

Eric Betts

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