Société

Le Bataclan, quel symbole?

Temps de lecture : 6 min

La programmation controversée de deux concerts du rappeur Médine au Bataclan, en octobre prochain, questionne le statut de la salle de spectacle devenue enjeu de commémoration.

Cérémonies de commémoration des attentats du 13-Novembre devant le Bataclan, en 2017 | Stéphane de Sakutin / AFP
Cérémonies de commémoration des attentats du 13-Novembre devant le Bataclan, en 2017 | Stéphane de Sakutin / AFP

Si la polémique sur les concerts de Médine au Bataclan a eu un mérite, c’est celui de nous interroger sur l’image et le rôle de ce lieu dans une société confrontée au terrorisme.

Le caractère symbolique de cet endroit, depuis l’attentat qui s’y est déroulé le 13 novembre, apparaît difficilement contestable, mais le débat actuel montre que personne ne maîtrise ni la portée, ni le sens de ce «symbole».

Le Bataclan est désormais une contradiction à lui tout seul, à la fois lieu de mémoire et salle de concerts –une conjugaison, qui semble impossible, entre un passé qui demande tristesse et recueillement et un futur qui serait celui d’une salle de spectacle parisienne «classique».

Asymétrie du souvenir

Mais de quoi le Bataclan est-il devenu le symbole? Dans l'imaginaire collectif, ce lieu est devenu bien plus que l’endroit d’un attentat qui a tué quatre-vingt-dix personnes et blessé des centaines d’autres.

Il a «absorbé» non seulement les autres lieux qui ont été touchés cette nuit-là, mais aussi la quasi-totalité des attentats qui se sont produits en France depuis novembre 2015. Au point de créer une certaine asymétrie du souvenir dans l’imaginaire collectif français.

Comme si l’on pouvait prétendre que rien n’a eu lieu à La Belle Équipe, au Comptoir Voltaire ou encore au Super U de Trèbes, mais qu’au Bataclan, il faille afficher une gravité et imposer un respect différent. Le Stade de France et les terrasses touchées le soir du 13 novembre n’ont pas connu et ne connaîtront sûrement jamais ce procès en solennité, et leurs propriétaires n’ont souffert d’aucune dépossession, comme celle que l'on impose aux propriétaires de la salle de concert.

De la même façon, pour les attentats postérieurs au 13-Novembre, aucun censeur n’ira mesurer la longueur des voiles ou des barbes sur le parvis de la gare Saint-Charles ou sur les Champs-Élysées, en s’appuyant sur les drames qui s’y sont produits.

Pour ces lieux, c’est tout juste si, en dehors des jours de commémoration, l’on prête un œil aux plaques rappelant les noms des victimes décédées.

On dira à juste titre que le nombre de morts, l’emballement autour de la pseudo «Génération Bataclan» ou la durée de la prise d’otages ont joué dans la construction de cet imaginaire.

L'historien Denis Peschanski, qui mène un précieux travail scientifique avec le neuropsychologue Francis Eustache et d’autres sur ces attentats dans le cadre du programme interdisciplinaire 13-Novembre, parle à ce titre d’«entonnoir mémoriel» pour le Bataclan.

Accessoirement, on occulte totalement l’effet que cette obsession pour ce lieu en particulier peut créer pour les victimes qui ont été touchées dans d’autres endroits et leurs proches. On imagine pourtant aisément qu’elles doivent parfois avoir du mal à comprendre cette différence de traitement entre le Bataclan et le lieu qui les concerne.

Fausse image des victimes

Une fois que l’on a acté, à défaut d’y être forcément favorable, que le Bataclan était devenu un symbole de la vague terroriste que la France subit depuis 2015, on s’interroge naturellement sur l’identité des détenteurs et détentrices de ce symbole, ou tout du moins des personnes qui l’incarnent, les gardiennes et gardiens du temple. La polémique actuelle est à ce titre éclairante.

Deux interprétations s'affrontent. Il y en a qui se sont mis en scène en tant que défenseurs de la mémoire des victimes. Au-delà du caractère hypocrite d’une telle prise de position, si elle vient de gens se moquant éperdument des douleurs et des souffrances des victimes et de leurs proches le reste du temps, cette approche est déconnectée des réalités.

Le mythe de la «Génération Bataclan» a renvoyé une image uniforme des victimes du 13-Novembre, comme si toutes les victimes et leurs proches ne constituaient au final qu’une masse informe qui aurait une même vision politique et sociétale unique.

C’est totalement faux. Ces personnes sont aussi plurielles que notre société, et il serait dangereux de vouloir leur attribuer une case sur l’échiquier politique, quelle que soit sa propre position sur le nuancier des partis.

Vouloir censurer un artiste en se fondant sur une prétendue mémoire commune des personnes touchées est une douloureuse et dangereuse erreur.

Il suffit de voir les prises de position très différentes des victimes, de leurs proches ou de leurs avocates et avocats sur le sujet des concerts de Médine. Dans la quasi-totalité des cas, d’ailleurs, ces polémiques s’imposent à elles et eux, ainsi qu'aux associations qui les représentent: elles n’en sont pas à l’origine.

De ce fait, vouloir censurer un artiste en se fondant sur une prétendue mémoire commune des personnes touchées est une douloureuse et dangereuse erreur, qui vient mythifier la victime dans un camp politique qu’elle n’a pas choisi. Et cela l'oblige à prendre forcément position, ce qu’elle ne veut ou ne peut parfois pas.

Message derrière le symbole

L’autre interprétation est sûrement la plus intéressante. Le Bataclan serait devenu un symbole national qui n’appartiendrait plus à ses propriétaires, ni même aux victimes, mais bien à la société toute entière, «pour ne jamais oublier».

Cette vision réflète une certaine réalité, mais s’oppose à une autre: le Bataclan a rouvert en tant que salle de spectacle. Ce genre de lieu propose des programmations artistiques très diverses et le public ne s’y rend pas pour commémorer, mais pour rire, écouter, se bousculer, partager.

Ce type d’incompatibilité est assez flagrant, mais si en plus nous menons des enquêtes de personnalité pour chaque artiste qui s’y produit, nous sommes à l’aube de très nombreux appels à la censure.

Ces campagnes sont par définition totalement subjectives; leur efficacité ne dépend que de la pression qu’auront pu mettre leurs instigateurs ou instigatrices et de l’écho médiatique et social qui leur sera donné.

Là où le Bataclan devrait être un lieu d’unité et de rassemblement, il pourrait devenir un lieu de division et de crispation.

C’est là le point sensible: le message que doit transmettre le symbole. Si le fait de constituer un symbole national aboutit pour le Bataclan à des interdictions de jouer –en dehors de tout cadre légal– portées par un groupe de personnes sans autre pouvoir que leur puissance médiatique, nous pourrions assister à une dérive et à des polémiques stériles à répétition, totalement contre-productives pour la mémoire du lieu.

Là où le Bataclan devrait être un lieu d’unité et de rassemblement, il pourrait devenir un lieu de division et de crispation, à cause de personnes plus ou moins bien intentionnées –il suffit de voir en cela les appels à manifester devant, contre les concerts de Médine.

Cette salle devrait rappeler que la France est un pays de liberté, et que c’est notamment pour cette raison qu’elle est visée par des groupes terroristes.

Autre lieu de mémoire

On peut regretter que ce débat n’ait pas eu lieu au moment de la décision de rouvrir la salle. À l’époque, seules quelques victimes et leurs familles s’y étaient opposées, et peut-être ne les a-t-on pas assez écoutées. Peut-être était-ce trop tôt pour comprendre le conflit que nous allions connaître entre les deux vies du Bataclan.

Les solutions sont désormais peu nombreuses. Fermer le Bataclan pour préserver le souvenir et l’empêcher de subir les concerts qui pourrait prétendument le déshonorer serait à mon sens une erreur, un message de renoncement à la résilience à laquelle on nous demande de croire, en période de lutte contre le terrorisme.

Une autre solution serait d’accepter l’existence des «deux corps» du Bataclan, la salle de spectacle et le symbole, sans que le second ne vienne interférer sur la vie du premier –en dehors bien entendu du cadre légal.

Bien sûr, le Bataclan ne sera jamais une salle comme une autre, mais elle reste une salle de spectacle. L’essentiel est de ne jamais oublier les gens qui y ont laissé la vie et celles et ceux qui ont vu la leur changer à jamais un 13 novembre au soir.

Cette possibilité n’exclut pas, bien au contraire, une réflexion plus globale sur la création d’un lieu de souvenir pour tous les attentats que la France a connu depuis 2015, voire même avant –un lieu qui permettrait de ne pas oublier les victimes et les nombreux messages laissés après les attentats. On peut prendre l’exemple de Nice, qui a progressivement rendu la promenade des Anglais à sa vie normale mais est en train de constituer un lieu de souvenir avec l’association Promenade des Anges.

Cet endroit pourrait aller même plus loin et raconter une partie d’histoire de notre pays. Il permettrait de se recueillir, de comprendre et d’expliquer aux futures générations. Sur la partie mémorielle, les associations concernées y travaillent déjà avec les collectivités publiques, et l’on pourrait bientôt voir ce type de lieu dans Paris. En revanche, pour les explications sur ce qui s’est passé et sur la compréhension historique du terrorisme djihadiste en France, cela est malheureusement encore trop tôt.

Emmanuel Domenach Administrateur de l'association 13 novembre: fraternité et vérité 

Newsletters

Les sorcières à la fête

Les sorcières à la fête

...

OnlyFans, le porno de la jeune génération

OnlyFans, le porno de la jeune génération

Les internautes s'inscrivent et paient un abonnement pour suivre leurs stars, célèbres ou amatrices.

Gestation pour autrui: légaliser ne signifie pas encourager

Gestation pour autrui: légaliser ne signifie pas encourager

[Tribune] Pourquoi ne pas légaliser la GPA qui permet de garantir le principe de libre disposition de son corps et de donner la vie?

Newsletters