Sports

Mes Coupes du monde: Argentine, 1978

Temps de lecture : 4 min

[BLOG, You will never hate alone] Les Coupes du monde scandent aussi l'histoire d'une vie. La première dont je me souviens fut celle disputée en Argentine. C'était il y a quarante ans.

Drapeau du pays qui accueillit la Coupe du monde en 1978. | Saadick Dhansay via Flickr CC License by

Je garde des souvenirs épars de la Coupe du monde en Argentine. J'ai alors à peine onze ans, je suis haut comme trois abricots, et depuis que Saint-Étienne a déboulé dans mon existence, je vis, je mange, je dors football. J'ai déjà le dribble très sûr, la vision du jeu parfaitement périphérique, la précision dans la passe, l'élégance dans le maintien, l'assurance dans le crochet, et malgré ma taille de poussin, je parviens à affoler les défenses adverses.

Bah si, apprends donc goguenard lecteur, étourdie lectrice, que dans une autre vie, lorsque des cheveux j'avais, footballeur émérite je fus. Et si je n'ai pas brillé sur des terrains autres que d'anonymes pelouses situées dans des coins reculés de Bourgogne, c'est la faute à ma mère qui n'accepta jamais l'idée que son rejeton put prétendre à une carrière autre que celle d'avocat ou de médecin. Voilà, au lieu d'être ce footballeur admiré par la Terre entière, je ne suis devenu ni médecin et encore moins avocat, tout juste un pauvre écrivaillon à peine capable d'articuler deux pensées sans se fourvoyer. Bref, par une erreur d'aiguillage et d'héritage –va devenir un footballeur professionnel quand tu te trimballes avec une étoile jaune accrochée au revers de ton maillot–, j'ai raté ma vocation mais ceci est encore une autre histoire.

L'Argentine, donc.

Évidemment, toujours à cause de ma mère et du décalage horaire, je ne vois pas tous les matchs. J'ai probablement dû négocier ferme pour avoir le droit d'en visionner quelques-uns et puis c'est tout: «Si tu ne me laisses pas regarder des matchs, quand je serai grand, j'épouserai une goy» [femme non juive, ndlr]. L'année précédente, je suis rentré en sixième, les choses sérieuses commencent, il faut travailler et travailler encore afin de ne pas finir clochard ou déporté à Dachau. Et même si la Coupe du monde se déroule cette année-là du 1er au 27 juin –oui j'ai vérifié– ce n'est pas pour autant qu'on va me laisser m'abrutir à contempler vingt-deux ahuris courir derrière un ballon. Chez nous, même si mes parents votent socialiste, même si on ne se sert du fouet que pour corriger la bonne et du martinet pour punir le majordome, le couvre-feu demeure à vingt heures pétantes. Coupe du monde ou pas.

Heureusement, le premier match de l’équipe de France se déroule en après-midi. C'est contre l'Italie. Dans ses rangs, on retrouve quatre Stéphanois: Janvion, Lopez, Bathenay et Rocheteau, mon idole absolue que je confonds souvent avec Denfert-Rochereau (j'habite pas loin du Lion de Belfort) mais bon, c'était qui Denfert-Rochereau d'ailleurs hein, sûrement l'arrière-droit d'une armée en déroute ou le coupeur de citron d'un bataillon pendant une guerre napoléonienne?!

Les autres joueurs me sont aussi familiers. On a eu le droit à la campagne de qualification finalement arrachée au dernier match contre la Bulgarie, avec un coup franc magistral de Platini. Platini à qui je ressemble par ailleurs. Même allure balle au pied, même intelligence de jeu, même capacité à adresser des transversales millimétrées... Quel est le corniaud qui a pouffé devant cette comparaison certes osée mais pourtant évidente? Il va de soi que si Platini s'était appelé Platinovitsch et avait eu ma mère comme génitrice, à cette heure, il serait à la tête d'un cabinet d'expert-comptable très réputé sur la place de Paris. Les coups francs en pleine lucarne, c'est au fisc qu'il les aurait adressés.

Le match a à peine débuté que Didier Six déborde sur la gauche, adresse un centre au cordeau qui trouve la tête de Bernard Lacombe et voilà, cela fait 1-0. Bon, à cette époque, malgré tout, ma culture footballistique est des plus réduites. J'ignore qu'inscrire un but de la sorte dans les toutes premières minutes d'une rencontre est tout sauf une bonne idée. Cela déstabilise l'équipe, on ne sait plus s'il faut continuer à attaquer ou laisser la balle à l'adversaire, on se perd en conjectures, on sort le frein à main et plus le temps passe, et plus on recule, on recule, on en oublie de jouer et on finit par s'en prendre un premier puis un deuxième. C'est ce qui se passe. L'Italie recolle au score avant de prendre l'avantage. Bon, on fera mieux au match suivant. De toute façon, c'est notre première Coupe du monde depuis Verdun, on ne va pas non plus faire les difficiles.

Rencontre suivante, c'est l'Argentine, le pays organisateur. Dans mon souvenir c'est un samedi et le match a lieu au beau milieu de la nuit. Autant dire que si je reste à la maison, j'ai autant de chances de le voir que de me faire baptiser. Je m'invite donc chez un ami dont les parents ont compris bien avant l'heure qu'un homme sans ballon est un homme sans destin. On veille tard, très tard, et entre deux bâillements, je vois l'arbitre donner un penalty grotesque pour une main collée au corps de Marius Trésor, scandaleuse décision qui me plonge derechef dans un lourd sommeil si bien que je manque l'égalisation de Platini, mon frère jumeau. Le temps de me réveiller et l'Argentine, par une reprise de volée de Luque, prend l'avantage pour ne plus lâcher l'affaire. Voilà, on est déjà éliminé. C'est ma mère qui va être contente.

Le dernier match contre la Hongrie compte tellement pour du beurre qu'on se trompe de maillots, le match débute en retard, les Bleus jouent en vert et en blanc, on gagne mais bon, il faut quand même rentrer à la maison. Moi c'est mon lit que je regagne et que je garde jusqu'à la finale que, miracle des miracles –sûrement une intervention divine– j'ai quand même le droit de regarder.

Ce fut là ma seconde grande déconvenue footballistique après la défaite de Sainté à Glasgow car évidemment, je suis pour les Pays-Bas comme plus tard, je serai à fond pour Faulkner. Il y a des choix qui ne s'expliquent pas. À part le papier-cul qui vole à travers le stade comme des étourneaux dans la rade de Brest à l'heure où un chalutier s'en retourne de la pêche, je me souviens seulement de deux choses: du plâtre de Van de Kerkhof, Willy ou René je ne sais plus, qui ne plaît pas à l'arbitre au point de retarder le coup d'envoi, et du tir sur le poteau de ce joueur absolument sublime que fut Rensenbrik. La très grande classe. Sinon, les Orange prennent l'eau en prolongation et moi je plonge dans une mélancolie qui me poursuit encore jusqu'à aujourd'hui.

La vie est injuste.

Je pleure.

Ce ne sera pas la dernière fois.

À suivre...

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Laurent Sagalovitsch romancier

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