Politique / Économie

N’en déplaise à Emmanuel Macron, les aides sociales réduisent bien les inégalités et la précarité

Temps de lecture : 4 min

Le président a déclaré que les aides sociales ne serviraient à rien et échoueraient dans leur objectif de réduction de la pauvreté.

Emmanuel Macron après son discours sur la politique sociale au 42e congrès de la Mutualité française, à Montpellier, le 13 juin 2018. | Sylvain Thomas / AFP
Emmanuel Macron après son discours sur la politique sociale au 42e congrès de la Mutualité française, à Montpellier, le 13 juin 2018. | Sylvain Thomas / AFP

«On met un pognon de dingue dans les minima sociaux, les gens sont quand même pauvres. On n'en sort pas. Les gens qui naissent pauvres, ils restent pauvres. Ceux qui tombent pauvres, ils restent pauvres. On doit avoir un truc qui permet aux gens de s'en sortir. […] Il faut prévenir la pauvreté et responsabiliser les gens pour qu'ils sortent de la pauvreté», récite Emmanuel Macron en réunion de préparation pour son discours sur la politique sociale au congrès de la Mutualité. Cette séquence a vite été commentée après que Sibeth Ndiaye, la conseillère presse et communication de l'Élysée, en a diffusé un extrait sur Twitter:

Pourtant, le président aurait peut-être dû se renseigner un minimum avant de déclarer un truisme aussi subtil que «les gens meurent encore en France, la médecine ne sert à rien et coûte un pognon monstre». Les aides sociales et les politiques de redistribution sont efficaces en France. Elles ont même l’impact le plus important de tous les pays de l’OCDE en matière de réduction des inégalités et de la précarité.

Des études internationales infirment la vision du président

D’après une note de la banque d’investissement Natixis parue en février dernier, l’indice de Gini, indicateur statistique mesurant les niveaux de répartition budgétaires, connaîtrait la baisse la plus spectaculaire en France, entre avant et après redistribution.

Autrement dit, avant les différentes politiques d’aide sociale et de partage des richesses via les minimas sociaux et la fiscalité, la France aurait un niveau comparable à celui des États-Unis –souvent décrit comme l’un des pays les plus inégalitaires en Occident. Avec un indice de Gini de 0,52 en 2015 (rappelons que plus l’indice tend vers 1, plus la société est inégalitaire, et plus l’indice tend vers 0, plus la société est égalitaire), notre pays serait même à un niveau social supérieur à celui des Américains (0,51) et équivalent à celui du Royaume-Uni. L’Allemagne, l’Italie ou le Japon seraient mêmes meilleurs que nous.

Sauf que, une fois l’État-providence enclenché, une fois les impôts prélevés et les aides sociales distribuées, nous retrouvons un niveau décent: 0,29 entre 2000 et 2014 et 0,30 en 2015. À titre de comparaison, les pays scandinaves comme la Norvège ou le Danemark, souvent considérés comme les nations les plus égalitaires, présentent un indice de Gini de 0,282, soit seulement 0,008 de moins que la France!

D’après les calculs de Natixis, avec les données récoltées par l’OCDE, l’action de nos politiques sociales a un effet de 0,22 sur la baisse de l’indice de Gini, soit le niveau le plus élevé de tous les pays cités. Les États-Unis n’ont qu’un effet à la baisse de 0,12 entre avant et après, le Royaume-Uni de 0,16 et l’Espagne et l’Italie de 0,18.

Une autre étude, de l’INSEE cette fois-ci, montre l’impact notable des prestations sociales sur les écarts de revenus entre les 20% des ménages les plus riches et les 20% les plus pauvres. Avant redistribution, l’écart est de 8,3 –autrement dit, les ménages les plus riches gagnent 8,3 fois plus que les plus pauvres. Et après redistribution, le rapport tombe à 4,0. Un effet incroyable.

Nous avons donc l’une des politiques sociales les plus efficaces au monde, contrairement à ce que peut déclarer, en off, Emmanuel Macron.

Une conception libérale des aides sociales

Le président a un point de vue particulièrement arrêté sur cette question. Il conçoit, dans un état d’esprit très libéral, que s’il y a encore de la pauvreté et de la précarité en France, c’est que forcément l’action sociale est un échec. Il affirme même qu’il faut «responsabiliser les gens pour qu’ils sortent de la pauvreté» comme si, encore et toujours, cette situation était un choix et une volonté des agents.

On déciderait de bénéficier des aides sociales et d’en profiter, par arrivisme ou feignantise, plutôt que de se battre pour essayer de sortir de cette condition précaire. Macron rejoint ici la philosophie de son économiste préféré, largement cité dans ses discours, l’Indien Amartya Sen. Ce dernier soutient en effet un principe particulier, celui des «capabilités»: il faut que la société ne fasse pas simplement en sorte de garantir une redistribution verticale, des riches vers les pauvres et des bien-portants vers les malades, mais promette une liberté d’action à l’ensemble des individus afin qu’ils soient capables de s’en sortir pleinement.

C’est en quelque sorte une forme de «libéralisme social»: égalité des dotations, inégalité des positions. Vous faites ce que vous voulez mais l’État vous donne les moyens de vos ambitions.

L'effet de l'origine sociale sur le destin individuel

Or, penser cela, c’est nier une certaine réalité: la France présente une influence très importante de l’origine sociale sur les trajectoires individuelles. D’après le rapport PISA, qui classe chaque année le niveau des élèves des pays de l’OCDE, notre pays «présente la proportion la plus élevée, parmi les soixante-dix pays notés, d’inégalités sociales».

«Les élèves issus des milieux défavorisés ont quatre fois plus de risques d’être dans les élèves ayant des difficultés en sciences, souligne ainsi Gabriela Ramos, responsable du rapport. En France, plus on vient d’un milieu défavorisé, moins on a de chance de réussir.» Vouloir imposer une libéralisation des aides afin de privilégier d’abord la capacité de choix avant la solidarité inconditionnelle reviendrait à renforcer ces situations. Les pauvres resteraient encore plus pauvres, puisque plus discriminés sur le plan éducatif, et les riches affirmeraient leur position hiérarchique supérieure.

Imaginer que la simple redistribution est un échec («parce qu’il existe encore des pauvres») et croire qu’on s’en sortirait mieux en privilégiant les actions individuelles est une erreur grave, teintée de biais idéologique dangereux. Faire cela, c’est envisager un renforcement considérable des inégalités, nier une malheureuse réalité sociale et oublier l’action essentielle des aides.

Pourtant, il semblerait que le gouvernement d’Édouard Philippe s’accorde de plus en plus avec cette théorie. Les annonces d’une probable casse dans les prestations sociales, dévoilées le 18 mai dernier, le montrent très clairement. Mais bon, le président serait de droite et en même temps de gauche...

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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