Société

Au fait, il sert à quoi le troisième gardien lors d’une compétition internationale?

Temps de lecture : 7 min

Quasiment certain de ne pas disputer une rencontre, il est pourtant systématiquement présent lors des compétitions internationales, imposé aux différents sélectionneurs par un réglement de la Fifa. Une hérésie pour certains, mais peut-on s’en passer?

Le troisième gardien français Alphonse Areola, s’entraîne à Clairefontaine sous l’oeil du titulaire Hugo Lloris, le 6 juin 2018. | Gérard Julien AFP
Le troisième gardien français Alphonse Areola, s’entraîne à Clairefontaine sous l’oeil du titulaire Hugo Lloris, le 6 juin 2018. | Gérard Julien AFP

Traditionnellement, dans le football, on considère le poste de gardien de but comme le plus ingrat. Il suffit même de jeter un bref coup d’œil au palmarès du Ballon d’Or pour comprendre que l’on ne célèbre que rarement le dernier rempart d’une équipe. Buffon, Barthez, Casillas, Peter Schmeichel ou encore Andres Köpke: malgré un immense talent et un respect éternel pour ce qu’ils ont accompli au cours de leurs carrières, Lev Yachine reste encore aujourd’hui le seul gardien à avoir été récompensé par la Fifa –c'était en 1963... Ce que l’on dit encore moins souvent, c’est qu’il y plus ingrat que gardien de but: le statut de gardien remplaçant, et donc, par extension, celui de troisième gardien.

Dernière roue d’un carrosse

«Le n°3 a un rôle particulier. Au départ, sur les 23, c'est le seul qui est quasi certain de ne pas jouer […] Mais sa présence compte énormément dans la vie de groupe, notamment à l'échelle du travail spécifique des gardiens.» Lors d’une conférence de presse donnée en 2014, à quelques jours de la Coupe du monde au Brésil, Didier Deschamps se montrait plutôt élogieux quant à l’importance d’un troisième gardien au sein d’une sélection nationale, quand bien même celui-ci n’est que rarement utilisé une fois la compétition débutée.

Historiquement, ce n’est même arrivé que quatre fois lors d’une Coupe du monde, et toujours suite à des situations plus ou moins rocambolesques: en 1982, le sélectionneur belge titularise son troisième gardien Jacques Munaron lors du dernier match des Diables Rouges face à l’URSS (défaite 1-0) après être entré en conflit avec le titulaire (l’immense grand Jean-Marie Pfaff) et avoir été déçu par son remplaçant, Theo Custers, suite à une déroute face à la Pologne; la même année, après les mauvaises prestations de Zdenek Hruska et la blessure de Stanislav Seman, c’est Karel Stromsik qui dispute le troisième match de la compétition pour les Tchécoslovaques; en 1994, lors du Mondial américain, la Grèce change de gardien à chacun de ses matchs pour des résultats peu flatteurs (deux défaites 4-0 et une 2-0).

La France, elle, alignera son troisième gardien le 10 juin 1978. Déjà éliminé, le pays découvre alors un Dominique Dropsy chargé de défendre les cages lors du troisième match des poules face à la Hongrie. Depuis, plus rien: ni Lionel Charbonnier, ni Mickael Landreau, ni Cédric Carasso ou même Ulrich Ramé n’ont eu l’occasion de fouler le terrain lors d’une compétition internationale.

Dominique Dropsy, troisième gardien (en jaune), avec le reste de l’équipe de France avant le match contre la Hongrie, le 10 juin 1978 à Mar del Plata, en Argentine. | AFP Photo

Sans rancune pour autant, à en croire cette interview d’Ulrich Ramé, numéro trois à l’Euro 2000 et lors de la Coupe du monde 2002, à So Foot: «Il faut accepter le deal comme ça et la sélection quand elle vient.  C’est un rôle d’ordre psychologique. Après, le troisième gardien est tout de même reconnu pour ses qualités footballistiques, sinon il n’y serait pas. Mais il est un fédérateur, un enthousiaste, dans le camp des gardiens. Justement, quand je dis fédérateur ou liant vis-à-vis du reste du groupe, ça correspond au sens collectif du groupe. Il sert dans les séances de frappe, donne des conseils…»

Coach mental

S’il semblait se satisfaire de sa position, l’ancien taulier des Girondins de Bordeaux met en tout cas le doigt sur l’une des fonctions du troisième gardien: plus que les autres joueurs, il semble être celui chargé de ne pas faire de remous, d’être à l’écoute de ses partenaires et, pourquoi pas, de mettre la bonne ambiance dans les vestiaires. Sans qu’il n'y ait pour autant de règle préétablie. Parfois, les coachs font appel à de jeunes premiers, histoire de leur donner un peu d’expérience et d’amener un peu de fraicheur dans le vestiaire.

C’est le cas, par exemple, de Sammy Bossut qui, en 2014, à la suite de l’appel du sélectionneur belge Marc Wilmots, a reporté la date de son mariage et a pu goûter au haut niveau: «Je suis arrivé avec la voiture du club. Les autres étaient en Aston Martin ou en grosse Mercedes. Mais je m’en fiche, cela ne m’a pas empêché de m’intégrer, confiait-il récemment au site Walfoot.be. C’était un chouette stage de préparation. C’est un groupe très accueillant. J’étais avec des gars qui jouaient en Premier League, qui gagnent plus que moi, qui ont d’autres centres d’intérêt mais ils n’ont fait aucune différence et ont été sympas avec moi».

Parfois, les sélectionneurs misent au contraire sur des gardiens d’expérience, des vieux de la vieille sur qui ils vont pouvoir compter pour rebooster l’effectif en cas de situation difficile. Avec 171 matchs aux couleurs de l'AJ Auxerre au compteur en 1998, Lionel Charbonnier avait donc son mot à dire au moment d’aborder la Coupe du monde en France.

«Sans jouer, Lionel Charbonnier a tenu ce rôle à la perfection, sans une faute, toujours dans le ton, toujours dans l'action, toujours motivé. Pour lui, et plus encore pour les autres. Toujours disponible, il a animé séances de travail et moments de détente avec une bonne humeur jamais prise en défaut. Il dégage une impression d'équilibre rare, de maturité sereine qui met tout le monde en confiance. Pour le staff, pour tous ses camarades, il a été un plus incontestable, appréciable et apprécié.»

Élogieux, ce paragraphe d’Aimé Jacquet dans son autobiographie (Ma vie pour une étoile) ne dit pourtant pas le rôle déterminant joué par Lionel Charbonnier lors de la compétition. Et plus précisément lors de la demi-finale opposant les Bleus à la Croatie au Stade de France. On est alors à la mi-temps, les tricolores sont malmenés et le gardien de 32 ans, persuadé que la France est en train de perdre sa Coupe du monde, harangue ses coéquipiers, les convainc de ne pas passer à côté de leur destin. Pour le résultat que l’on sait…

Bixente Lizarazu, Fabien Barthez et le troisième gardien de l'équipe de France 98 Lionel Charbonnier (à droite) après la victoire contre le Brésil, le 12 juillet 1998. | Pedro Ugarte / AFP

«Il faut être leader»

Le rôle d’un troisième gardien, ce n’est donc pas végéter sur le banc emmitouflé dans son survêtement à regarder défiler les minutes de jeu tout en sachant pertinemment qu’il n’entrera qu’en cas de coup dur ou de faits de match exceptionnels. Ce que l'on attend de lui, c'est en effet d'être prêt physiquement et de s'affirmer dans les vestiaires. Dans une interview à LCI, Charbonnier ne dit pas le contraire: «C’est un rôle où il faut être leader, pour montrer beaucoup d’enthousiasme sur le banc ou à l’entraînement, mais pas trop non plus, pour ne pas faire d’ombre au titulaire. Ça demande une grande intelligence et une vraie faculté d’adaptation. C’est très compliqué de rester à sa place tout en jouant des coudes pour montrer qu’on existe».

Un peu plus loin, Charbonnier ne masquait pourtant pas les difficultés inhérentes à cette position –celles qui l’ont incité à dire stop à l’équipe de France peu de temps après la Coupe du monde 1998, mais qui ont aussi poussé Benoit Costil et Stéphane Ruffier à refuser ce rôle au début des années 2010: «Ce n’est pas que c’est dégradant, c’est toujours un honneur de servir l'équipe de France, mais c’est très frustrant […] Je peux vous dire que, quand vous n’avez pas joué, vous ne vous sentez pas trop champion du monde, par exemple. Même si votre travail, personne d’autre ne l’aurait fait mieux que vous à ce moment-là. Vous n’êtes pas mis en avant, on ne vous voit pas…»

On peut alors se demander pourquoi la Fifa oblige les différentes nations à sélectionner trois gardiens depuis 1934. Pour éviter que des pays ne se présentent qu’avec un seul gardien, comme ce fut le cas des États-Unis en 1930? Pour offrir à de jeunes gardiens l’occasion d’engranger un peu d’expérience?

Alain Giresse, ancien sélectionneur du Mali, du Sénégal ou encore du Gabon nous donne une autre piste:

«Personnellement, j’ai toujours fait en sorte de sélectionner des gardiens qui, d’une part, avaient les qualités pour être dans l’équipe et, d’autres part, acceptaient la hiérarchie établie. On peut considérer que c’est cruel pour lui, mais ça ne l’est pas plus que pour ces joueurs pré-sélectionnés qui sont présents lors des stages de préparation et qui ne sont finalement pas retenus pour aller au Mondial. Je cromprends qu'ils soient tristes, mais un coach a malheureusement des choix à faire pour se prémunir au maximum de tous les cas de figure éventuels».

Au point de mettre de côté les difficultés psychologiques que cela peut engendrer chez le joueur? Pas vraiment à en croire l’ancien milieu de terrain des Bleus:

«À la différence des joueurs de champ, le troisième gardien sait qu'il ne va pas jouer. C'est donc très difficile pour lui d'accepter cette situation qui va à l’encontre de l’esprit de compétition. Il évolue en plus à un poste particulier, dans le sens où les gardiens sont les seuls à avoir des préparateurs spécifiques, que ce soit pour le mental ou le physique. À chaque fois que j’ai été sélectionneur, j’ai donc essayé d’être à l’écoute, d’être compréhensif quant à sa situation, mais sans lui accorder une attention supplémentaire pour autant. Après tout, s’il est là, c’est qu’il a accepté le deal, que ça lui convient et qu’il est prêt à aider l’équipe.»

Lors d’une conférence de presse donnée le 7 juin dernier, Alphonse Areola, troisième choix de Deschamps derrière Hugo Lloris et Steve Mandanda pour le Mondial en Russie, semblait donner raison à Alain Giresse: «Je ne trouve pas ça frustrant. Je vais vivre pour la première fois une compétition internationale, c'est juste exceptionnel. » Visiblement peu inquiet de l'impact psychologique que ce rôle peut avoir, le joueur du PSG se veut au contraire particulièrement enthousiaste, et conscient de ce que l'on attend d'un troisième gardien. De l'attention, un bon état d'esprit et du soutien: «Je vais me mettre à la disposition du groupe et de mes camarades pour qu'ils soient au mieux préparés les jours de match».

Maxime Delcourt Journaliste et auteur

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