Politique / Monde

Avec l'Aquarius, l'Europe face à ses insuffisances sur la question migratoire

Temps de lecture : 7 min

Du refus italien à son arrivée à Valence, prévue pour le samedi 16 juin, le bateau affrété par l'ONG SOS Méditerranée pour secourir les migrantes et migrants en mer sera resté près d'une semaine sans port d'attache.

À bord de l'Aquarius, en juin 2018 | Kenny Karpov / SOS Méditerranée
À bord de l'Aquarius, en juin 2018 | Kenny Karpov / SOS Méditerranée

Depuis le lundi 11 juin, l’Europe n’en finit plus de commenter le coup de génie ou le mauvais coup, c’est selon, de Matteo Salvini. Le leader du parti d’extrême droite La Ligue (Lega), nommé ministre de l’Intérieur le 1er juin, est devenu en peu de temps l’homme fort de l’Italie et l’adversaire déclaré des pays européens –France en tête– qui ont ces dernières années laissé la péninsule se débrouiller seule avec la pression migratoire.

Dire que Matteo Salvini a joué de l’effet de surprise, comme on a tendance à le prétendre en France, serait mentir. L’Italie toute entière savait ce que préparait le quadragénaire extrémiste. Il en avait fait l’une de ses promesses de campagne, avant les législatives qui ont porté début mars la Lega au pouvoir, dans une coalition avec l’autre parti populiste, le Mouvement 5 Étoiles (M5S).

Menace mise à exécution

Salvini allait faire reculer l’immigration en Italie, annonçait-il, et d’abord l’immigration forcée, venue de la mer, ces dizaines de milliers d’Africaines et Africains rescapés de naufrages et de traversées périlleuses que venaient déverser des ONG dans les ports de Sicile et de Calabre, en vertu des obligations humanitaires et juridiques faites à la péninsule.

Comment Salvini aurait-il pu résister à une telle aubaine? Le 3 juin déjà, il avait parcouru la Sicile pour la campagne des municipales du dimanche suivant, visité un centre de rétention et égrené ses promesses de sévérité.

Devant un fort contingent de journalistes qui ne le quittait plus, il avait expliqué que les moyens financiers iraient dorénavant moins aux centres d’accueil qu’aux centres de rétention et aux reconduites aux frontières. Surtout, devant une opinion publique régionale lassée des débarquements de rescapées et rescapés de la mer, il avait annoncé qu’il ferait interdire les ports italiens aux bateaux des ONG qui, par leurs interventions de sauvetage, sauvaient des vies en forçant la main à la seule Italie.

Une menace mise à exécution dès le dimanche 10 juin. Le bateau visé était l’Aquarius, le navire amiral des sauvetages en mer par les ONG, un «patrouilleur humanitaire» cabotant en lisière des eaux libyennes depuis 2016 et affrété par SOS Méditerranée, une association d'activistes soutenue par des fonds européens.

«#Nousfermonslesports»

En ce week-end de forts départs en mer des dinghys (petite embarcation ouverte) depuis Tripoli, l’Aquarius se trouvait évidemment à pied d’œuvre. L’association et l’équipage ont-ils été conscients du piège qui se refermait sur le bateau? S’y sont-ils offerts volontairement, pour réveiller les consciences européennes?

Toujours est-il que sur le chemin du retour vers la Sicile, le centre de coordination des sauvetages en mer de Rome a demandé à l’équipage d’attendre trois garde-côtes italiens et un navire commercial, chargés de près de 400 autres personnes, qui ont été transférées à son bord. L’Aquarius avait désormais la responsabilité de 629 personnes, dont sept femmes enceintes, onze enfants en bas âge et 123 mineurs isolés –des chiffres qui allaient rapidement être gravés par les médias.

Interdit d’Italie, le bateau recevait l’ordre de mouiller entre Malte et la Sicile, et d’attendre. Le gouvernement de La Valette refusait de laisser les passagères et passagers débarquer dans son port, au prétexte que le bateau avait effectué ses sauvetages et ses transbordements dans une zone maritime allouée à l’Italie.

Geste espagnol

Dès lundi, l’ONG décrivait de son côté une vie plus difficile à bord, même si l’Aquarius a été ravitaillé en eau et en vivres par Malte et les garde-côtes italiens. L'inquiétude a provoqué un énorme sentiment de solidarité sur le continent, des milliers de personnes se remémorant l'alarme des ONG, en 2016 et 2017, sur les dinghys dérisoires de la fuite des migrantes et migrants à travers la mer.

En Italie, dès le 10 juin, c’est-à-dire avant la clôture du scrutin municipal, les maires modérés ou démocrates de plusieurs grandes villes italiennes, comme Naples, Palerme, Messine, Reggio de Calabre et Tarente, avaient proposé d’accueillir le navire, dans l'espoir de contrer le coup médiatique de Matteo Salvini, qui lui a donné un avantage dans les sondages.

Mais l’onde de choc de l’émotion s’était déjà étendue bien au-delà. Pressé par la part progressiste de son opinion, par les municipalités de Valence ou de Barcelone, le tout nouveau gouvernement social-démocrate de l’Espagnol Pedro Sanchez décidait d’annoncer que son pays était prêt à accueillir les «629» à Valence, le plus proche des ports espagnols –pourtant à plus de 1.500 kilomètres de l’Aquarius.

«J'ai donné des instructions pour que l'Espagne accueille l'Aquarius dans le port de Valence. Il est de notre obligation de fournir à ces 600 personnes un refuge sûr. Nous nous conformons aux engagements internationaux sur les urgences humanitaires.»

Pour la France, c’était ça, la mauvaise nouvelle: plus que la fermeture des ports italiens, l’accord des Espagnols. L’Élysée et Matignon espéraient sans doute que les pays européens concernés de la côte méditerranéenne tiendraient bon sous le choc –en particulier l'Espagne, qui avait participé le 28 août 2017, aux côtés de l'Allemagne et de l'Italie, à une réunion précipitée à Paris.

Durant le sommet express, le Premier ministre italien, pourtant membre du courant progressiste, avait expliqué à ses homologues que l’Italie serait contrainte de fermer ses ports pendant les prochaines fortes périodes de traversées de la mer depuis la Libye –au début de l'été 2018, donc– si les amis européens continuaient à rester sourds aux appels lancés par Rome en faveur d’une meilleure répartition de la charge migratoire.

L’été 2018 est à leur porte. Hélas, le parti démocrate (PD) a entre-temps perdu le pouvoir, et on peut compter sur Matteo Salvini pour prolonger la politique de fermeture des ports italiens autant de temps qu’il le faudra.

L’Espagnol Pedro Sanchez risque fort de voir converger vers Valence les bateaux suivants, qui, comme l’a déjà annoncé Salvini, seront éconduits devant les ports italiens. Si le nouveau ministre de l’Intérieur renonçait maintenant à sa mesure d’interdiction, il perdrait le rayonnement politique qu’il a réussi à donner à la Ligue en un week-end.

Emmanuel Macron dans le viseur

Discrètement soutenu par Angela Merkel, Emmanuel Macron s’apprêtait à rester le seul à ne pas plier devant l’injonction des populistes italiens. Mais Gilles Simeoni, chef de l’exécutif corse, a proposé le 12 juin l’accueil des ports insulaires aux «629», géographiquement plus près de l’Aquarius que Valence. Une façon peut-être de titiller le chef de l’État, peu apprécié des Corses depuis les remontrances qu’il leur a adressées lors de son dernier séjour dans l’île, en février.

Depuis le vote de la loi Asile et immigration, on sait qu’Emmanuel Macron supporte plutôt bien d’affronter l’incompréhension sur le chapitre migratoire. Mais là, la contradiction est venue de trop près: de son propre parti, et notamment d'une députée LREM, Sonia Krimi.

N’y tenant plus, le chef de l’État a dénoncé, en plein conseil des ministres, «la part de cynisme et d’irresponsabilité» de l'Italie, oublieuse de ses obligations juridiques et humanitaires au regard du droit de la mer.

Emmanuel Macron s’est aussitôt attiré les vives critiques du nouveau gouvernement de Rome. L’ambassadeur français a été convoqué au ministère des Affaires étrangères. Jubilant, très conscient des points marqués en quelques jours, tant en Italie qu’en Europe, Matteo Salvini s’est plu à affirmer que la France s’était engagée à accueillir plus de 9.000 migrantes et migrants du contingent italien, et qu’en ce mois de juin, elle n’en avait toujours fait venir que 640.

Épreuve de force

L’Aquarius, escorté de ses garde-côtes, qui ont soulagé sa charge de près de 500 personnes, fait actuellement route vers Valence, pour une arrivée prévue samedi 16 juin soir.

L’Europe aimerait persuader les ONG de quitter la zone, au moins provisoirement, pour ne pas offrir au ministre italien de l’Intérieur un tel moyen de pression. Celles-ci répondent que le risque de naufrages et de noyades existe bel et bien, et que l’humanisme européen ne peut le supporter. L’épreuve de force s’installe apparemment pour l’été, entre Malte et la Sicile.

Conscient du même danger, Matteo Salvini a chargé les garde-côtes de récupérer en mer le maximum de passagers précaires. Le 13 juin, plus de 900 personnes ont ainsi gagné le port de Catane. «L’État, c’est l’État, a répondu le ministre à celles et ceux qui s’étonnaient de voir de nouveaux débarquements. Les privés, c’est autre chose.»

Après avoir été suspecté d’être le premier résistant à une modification des règles d’accueil découlant des accords européens de Dublin, Emmanuel Macron, de part la volonté de l’extrémiste Matteo Salvini, n’a plus guère le choix que de s’improviser réformateur, auprès de Bruxelles, de ces mêmes accords.

Depuis 2015, la France a «gagné» quelques années, «économisé» des milliers d’entrées par quotas imposés par sa pratique de la sourde oreille et repoussé quelques milliers d’autres à sa frontière de Menton. Elle va devoir passer à une autre époque et ne pourra désormais plus présenter chaque année un aussi faible nombre de réfugiés au titre de l’asile.

Philippe Boggio

Newsletters

Comment étouffer un scandale impliquant le président?

Comment étouffer un scandale impliquant le président?

Les Républicains ont déjà, dans les années 1980, réussi à désamorcer l'affaire Iran-Contra. Y parviendront-ils avec le Russiagate de Trump?

Comment une commune française a permis le vote d’indépendance de la Catalogne

Comment une commune française a permis le vote d’indépendance de la Catalogne

Elne se situe dans le Languedoc-Roussillon, à environ 200 kilomètres de Barcelone.

Comment une statue sataniste s’est-elle retrouvée au coeur d’un débat américain?

Comment une statue sataniste s’est-elle retrouvée au coeur d’un débat américain?

La statue représente Baphomet, sorte de Satan androgyne à tête de bouc.

Newsletters