Monde

Haïti: le défi de l'énergie

Dan Schnitzer, mis à jour le 02.02.2010 à 16 h 41

La reconstruction de l'île doit permettre d'éviter les anciennes trappes à pauvreté, au premier rang desquelles un réseau électrique en miettes.

D'ici quelque temps, les yeux du monde se détourneront d'Haïti et les marchés qui décideront de l'avenir à long terme de ce petit Etat insulaire seront attribués aux acteurs habituels de la reconstruction. Mais l'île a besoin de bien plus que d'une reconstruction conventionnelle. Il faut qu'elle renaisse, avec des idées nouvelles, et une vision futuriste. Des technologies d'énergie propre pourraient être un moyen de construire une nouvelle Haïti, dépourvue des trappes à pauvreté de l'ancien système.

Aussi anodin que cela puisse paraître, travailler en concertation pour assurer un «niveau minimum» d'énergie à une large fraction de la population, plutôt qu'une grande quantité d'énergie à quelques-uns, aurait un profond impact sur le renouveau d'Haïti. En effet, l'Indice de développement humain, un indicateur quantitatif du bien-être, a un rendement décroissant sur la consommation d'électricité par habitant. En d'autres termes, ce sont les premiers kilowatts-heure d'électricité consommés par un individu qui ont le plus fort impact sur sa qualité de vie; ce sont aussi les plus précieux pour un consommateur haïtien. Par conséquent, en Haïti, une petite lumière ou un petit système solaire peut améliorer considérablement les conditions de vie -tout en étant beaucoup plus économique et fiable qu'un réseau électrique centralisé caractérisé par des défaillances et des coûts élevés.

Pauvreté énergétique

Même avant le tremblement de terre, il y avait peu d'espoir que la compagnie publique d'électricité, Électricité d'Haïti (EDH), ait la capacité de fournir en électricité, de façon fiable, la majorité des citoyens. Comme près d'un quart de la population mondiale, 70% des Haïtiens n'ont pas accès à l'électricité. Le Plan de développement du secteur de l'énergie 2006 avait mesuré la gravité de la situation:

Le manque d'électricité contribue à augmenter de plus en plus les niveaux de pertes non techniques et à affecter la croissance économique, qui se manifeste par des manques de revenus pour la population, qui elle-même se trouve dans l'impossibilité de payer la facture de l'électricité et comme conséquence finale un manque de revenus au budget du gouvernement, qui à son tour ne peut pas disposer pas des moyens pour donner des subventions directes aux plus pauvres. (sic)

Les Haïtiens des campagnes, qui vivent dans la pauvreté énergétique (concept défini par l'impossibilité d'accéder à des technologies productrices d'énergie) sont contraints de dépenser 6,5% de leur revenu annuel en kérosène et en bougies pour leur éclairage domestique. C'est colossal! Selon des chiffres disponibles dans le programme Energy Star de l'Agence pour la protection de l'environnement des Etats-Unis, un foyer américain moyen dépense à peine 0,5% de son revenu annuel pour éclairer son logement. Ce rapport de 1 pour 13 permet de comprendre pourquoi l'intensité énergétique d'Haïti, c'est-à-dire la quantité d'énergie requise pour produire une unité de PIB, est si prodigieusement élevée.

Pourquoi personne n'avait anticipé l'inefficacité d'une telle approche? L'approche de l'EDH, axée sur un réseau électrique centralisé, était dictée par le choix limité de technologies de production d'énergie disponibles -centrales thermiques au charbon et au diesel et hydro-énergie- durant la majeure partie du XXe siècle. Ces technologies permettent de réaliser des économies d'échelle, et leur incapacité à répondre rapidement aux changements de la demande signifie qu'elles bénéficient par ailleurs du grand nombre de clients. Ce qui a pour effet de diminuer les fluctuations de charge. Mais si rien n'est plus relié au réseau central de Port-au-Prince, qui est en miettes, pourquoi s'embêter à reconstruire un système inadapté et qui fonctionnait déjà mal?

De nouvelles alternatives

Si le séisme s'était produit il y a à peine 10 ans, il y aurait eu peu d'alternatives au déploiement d'un nouveau réseau électrique. Mais récemment, un concours de facteurs -les avancées de la recherche-développement en innovation énergétique, la mondialisation et la reconnaissance générale du rôle crucial des entreprises sociales dans le développement- a  poussé un nombre incalculable de fournisseurs dans le monde à produire une énergie propre et efficace et des technologies rationnelles. Ces fournisseurs, tels que SunNight Solar, Barefoot Power et D.Light Designaute, sont aujourd'hui reconnus parce qu'ils intègrent des modules photovoltaïques solaires de haute qualité, des LED et des batteries dans des produits conçus spécialement pour les consommateurs aux faibles revenus qui n'ont guère les moyens d'avoir recours aux services d'un électricien qualifié.

Actuellement, les efforts se concentrent sur la distribution de lampes de poches solaires à LED facilement transportables, qui coûtent moins de 20 dollars [14 €] l'unité, de vivres d'urgence, d'eau et de matériel médical. Lorsque dans les mois à venir les déplacés se réinstalleront dans des habitations permanentes ou semi-permanentes et que des petits commerces ouvriront leurs portes, des systèmes domestiques solaires autonomes et des éléments solaires compacts et novateurs, comme ceux fabriqués par ZeroBase Energy, pourront fournir de 10 watts à 2 kilowatts d'énergie sans avoir besoin de gazole, un combustible rare et cher. A une échelle légèrement plus grande -un pâté de maison ou un quartier- on peut espérer voir proliférer des micro-réseaux électriques de génération solaire hybride PV/diesel avec accumulateurs, capables de produire de l'ordre de 10 à 100 kilowatts, ou plus.

Ne pas revenir à la situation pré-séisme

Bien sûr, ces réseaux électriques alternatifs présentent eux aussi des difficultés techniques, mais les solutions sont plus directes et économiques que la construction d'un réseau électrique centralisé entièrement opérationnel. Le vol d'électricité et d'équipements peut être surmonté en modifiant la réglementation gouvernementale haïtienne sur les ventes d'électricité afin de permettre à des entités privées, qu'il s'agisse de coopératives ou d'entreprises, de distribuer de l'électricité aux consommateurs via des mini-réseaux. Des compteurs prépayés seraient une solution aux problèmes de recouvrement d'EDH, car une facturation basée sur une estimation de la consommation risquerait de mécontenter les clients et de rendre encore plus difficile le recouvrement des sommes dues.

Lutter contre la pauvreté énergétique en améliorant l'accès à l'électricité n'est que l'un des nombreux défis technologiques à relever en Haïti. Et personne ne saurait se satisfaire de voir l'île revenir à la situation du 11 janvier (la veille du séisme). Il faut encadrer l'effort de reconstruction dans sa globalité de façon à construire un pays plus solide et à offrir au peuple haïtien des opportunités et une égalité des chances auxquelles il n'a jamais eu accès.

Dan Schnitzer

Traduit par Micha Cziffra

Image de une: un Haïtien répare le réseau électrique en 2006. REUTERS/Eduardo Munoz.

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