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Donald Trump n'a même pas réalisé qu'il avait perdu le face-à-face avec Kim Jong-un

Temps de lecture : 6 min

Le président américain est quasiment reparti les mains vides du sommet organisé avec le dirigeant nord-coréen. Mais il ne l'a toujours pas compris.

Donald Trump et Kim Jong-un à Singapour, le 12 juin 2018 | Anthony Wallace / Pool / AFP
Donald Trump et Kim Jong-un à Singapour, le 12 juin 2018 | Anthony Wallace / Pool / AFP

Le grand sommet s’est avéré un spectacle encore plus creux qu’on ne s'y attendait.

Comme il se doit, il a commencé par une scène surjouée: le président Donald Trump et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un qui s’approchent l’un de l’autre pour une longue poignée de mains.

Avant le sommet, Trump avait dit qu’il saurait dès la première minute si cette expédition serait un succès ou un échec. «J’y vais au feeling, au contact –c’est comme ça que je fonctionne», avait-il expliqué.

Ni calendrier, ni inventaire

Son feeling a dû être bon, parce qu’au bout d’une minute, avant qu’ils n’aient eu le temps d’échanger davantage que des papotages sans intérêt, Trump a confié aux journalistes qu’il était «honoré» d’être en compagnie de Kim et qu’il prédisait que leur rencontre allait être un «succès phénoménal».

Finalement (le sommet aura duré moins de douze heures), les deux camps ont fait une déclaration commune qui, même selon les critères plutôt bas pour ce genre de documents, était extraordinairement légère en termes de détails.

Certes, la Corée du Nord s’est engagée à «œuvrer à la complète dénucléarisation de la péninsule coréenne». Mais ces derniers jours, plusieurs spécialistes ont expliqué que cela ne voudrait rien dire tant que l’on ne disposerait pas d’un inventaire détaillé des stocks actuels de la Corée du Nord et d’un calendrier de démantèlement. La déclaration commune ne propose ni calendrier, ni inventaire, ni même de proposition par Pyongyang de calendrier d’inventaire.

Le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, avait annoncé avant la rencontre que Trump insisterait sur le «démantèlement complet, vérifiable et irréversible» des complexes nucléaires de la Corée du Nord. La déclaration commune ne contient même pas la plus vague référence à la manière dont serait vérifié ce désarmement.

L'expression cruciale mais ambiguë de la «dénucléarisation de la péninsule coréenne» est également restée indéfinie. Des représentantes et représentants intermédiaires des deux pays ont travaillé pendant des jours pour tenter de négocier un accord sur ce point, ainsi que sur d’autres sujets de base.

Ils ont apparemment échoué, tout comme ont échoué les deux dirigeants lorsqu’ils se sont rencontrés en face-à-face, et comme, aussi, a échoué un plus grand groupe de très hauts fonctionnaires –Mike Pompeo, le conseiller à la Sécurité nationale John Bolton, le chef de cabinet de la Maison-Blanche John Kelly et leurs homologues nord-coréens– lorsqu’ils se sont réunis autour de la même table.

Concession de taille

La réalisation de deux scénarios possibles alarmait beaucoup les analystes en amont de ce sommet: premièrement, que rien de spécifique ne soit fixé au sujet du démantèlement de l’arsenal nucléaire de la Corée du Nord, et deuxièmement, qu’en fournissant des garanties de sécurité au régime de Kim, Trump ne fasse trop de concessions sur les engagements américains envers les alliés américains en Corée du Sud et au Japon.

Trump a montré que ces sceptiques avaient raison de s’inquiéter sur le premier scénario, et un peu moins sur le second. Une partie avait craint que Trump n’approuve la signature d’un «traité de paix» qui mettrait fin à la guerre de Corée –un cessez-le-feu est en vigueur depuis 1953, mais techniquement, les combattants sont toujours en guerre. Leur inquiétude était qu’un traité de ce genre soit rapidement suivi du retrait des troupes américaines de Corée du Sud.

La déclaration commune mentionne «des efforts visant à construire un régime de paix stable et durable sur la péninsule coréenne», mais rien, pour le moment, sur un quelconque traité. Elle n’évoque pas non plus l’éventualité de lever les sanctions économiques, autre sujet sur lequel les critiques craignaient que Trump ne cède.

Lors d’une conférence de presse tenue après le sommet, Trump a cependant déclaré qu’il suspendrait les exercices militaires conduits avec la Corée du Sud, expliquant que ces jeux guerriers coûtaient cher et qu’il était d’accord avec Kim pour dire qu’ils relevaient de la «provocation» –ce qui est une concession de taille, surtout dans la mesure où Trump semble l’avoir décidée sans consulter au préalable le président sud-coréen Moon Jae-in.

Butin nord-coréen

Les seules concessions faites par Kim lors de ce sommet ont été l’engagement de renvoyer à l’Amérique les dépouilles de prisonniers de guerre et de soldats portés disparus, un enjeu émotionnel pour les familles de vétérans, et de fermer un site d’essai de moteurs de missiles. Trump a expliqué que Kim avait accédé à cette demande à la dernière minute, pour faire un geste.

Kim est donc reparti de Singapour avec un important butin: la légitimation de son régime, désormais considéré comme une puissance mondiale digne d’être traitée d’égal à égal par un président américain, qui a d'ailleurs évoqué la possibilité d’une future rencontre à la Maison-Blanche, la suspension des exercices militaires à sa frontière, signe concret de l’alliance militaire entre les États-Unis et la Corée du Sud que Pyongyang rêvait depuis longtemps d’interrompre, et le relâchement d’exigences autrefois fermement formulées sur le rythme de son désarmement et les moyens de le vérifier.

Trump, quant à lui, est rentré avec la promesse faite par Kim de rendre les dépouilles de soldats morts, de suspendre les opérations dans un site d’essai de moteurs de missiles et de démanteler l’arsenal nucléaire de la Corée du Nord, un jour.

Jeu, set et match pour Kim.

Donald Trump et Kim Jong-un à Singapour, le 12 juin 2018 | Saul Loeb / AFP

Résultat modeste mais positif

Avec un peu de recul, ce sont plutôt de bonnes nouvelles, quand on pense aux gros titres qui s’affichaient il y a encore quelques mois, lorsque Trump et Kim échangeaient régulièrement des menaces et que de sinistres nuages belliqueux s’amoncelaient au-dessus de nos têtes.

Dans leur déclaration commune de mardi, les deux camps se sont mis d’accord pour que soient organisées des «négociations de suivi» dirigées par Pompeo et un haut responsable nord-coréen, «le plus tôt possible, pour mettre en œuvre les solutions» du sommet –c’est-à-dire remplir les nombreux blancs et régler les nombreux désaccords.

Ce processus prendra des années et finalement, il peut très bien ne pas déboucher sur grand-chose. Le sommet a néanmoins produit un résultat modeste mais positif que certaines ou certains avaient prédit, peut-être le maximum de ce qu’on pouvait espérer obtenir: une déclaration de nobles intentions à long terme, accompagnée de quelques gestes concrets et de la création d’un forum dans lequel les diplomates pourront travailler sur les détails.

Il n’empêche que Kim n’en reste pas moins un monstre totalitaire à qui on ne peut pas faire confiance, et que Trump est toujours une véritable poire, plus impressionné par les limousines et les tapis rouges qu'il n'est raisonnable de l'être pour un adulte digne de ce nom.

Complexe immobilier

La conférence de presse post-sommet de Trump a oscillé entre l’énigmatique et la pure honte. Lorsqu’on l’a questionné sur l’absence de clauses de vérification de la déclaration commune, Trump a expliqué que son instinct était un instrument de mesure fiable et commencé un nombre inquiétant de phrases par l’expression «Je crois».

Quelques heures plus tard, lors d’une interview accordée à ABC News, il a dit de Kim: «Il me fait confiance, et je lui fais confiance».

Et lorsque pendant la conférence de presse on l’a interrogé sur les perspectives économiques de la Corée du Nord, qui est quand même un des coins les plus pauvres de la planète, Trump a dit: «Ils ont des super plages. On le voit à chaque fois qu’ils font péter les canons dans l’océan. J’ai dit: “Regardez cette vue, ça ferait un complexe immobilier génial”. Je l’ai expliqué. J’ai dit: “Au lieu de faire ça, vous pourriez avoir les meilleurs hôtels du monde. Faut que vous y pensiez d’un point de vue immobilier”».

C’est peut-être ça, le plus grands des défauts de Donald Trump: il pense le monde entier d’un point de vue immobilier. Mais Kim Jong-un et la plupart des autres chefs d’État ne sont pas aussi étriqués d’esprit –ou aussi naïfs.

Fred Kaplan Journaliste

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