Médias

Agathe Auproux, de bobo à Baba

Temps de lecture : 7 min

La vie pas si simple d'une journaliste culturelle à la table de Cyril Hanouna.

Agathe Auproux lors de sa confrontation avec Benjamin Castaldi sur la polémique autour de la participation de Mennel à The Voice. | Capture d'écran
Agathe Auproux lors de sa confrontation avec Benjamin Castaldi sur la polémique autour de la participation de Mennel à The Voice. | Capture d'écran

Agathe Auproux est de ces personnes qu’on s’est habitué à croiser au fil des réseaux sociaux et des méandres médiatiques sans qu’on se souvienne exactement ce qu’elle a fait, produit, créé ou apporté pour bénéficier d’une telle notoriété et d'une telle présence dans nos vies numériques et cathodiques. Elle a tout simplement cette chance-là d’être devenue ce qu’on appelle une «personnalité».

Et une personnalité, publique ou non, ça a un réseau –cette chose étrange et délicate imbriquant toute une chaîne alimentaire qu’il serait suicidaire de briser. Alors, lorsqu’il s’agit d’en savoir un peu plus que ce qu'on apprend dans les portraits sucrés dont a bénéficié la jeune journaliste ici et là, quand on veut approfondir un angle bien précis d’analyse de son rôle médiatique, ça bloque. Les bouches se ferment, les silences s’excusent et bien des requêtes, presque toutes, demeurent sans réponses. Elle-même n’a pas souhaité répondre à nos (nombreuses) sollicitations.

Que l’un des rois du paf, Cyril Hanouna, l’ait prise sous son aile en février 2017, explique certainement en partie cette petite omerta. Depuis ce jour, le nombre d'amis d’Agathe Auproux n’a cessé de croître. C’est d’ailleurs –elle l’a souvent dit elle-même– le principal apport de sa participation à Touche pas à mon poste (TPMP), le talk-show aussi regardé que critiqué pour les moments de télévision qu’il offre, entre potache douteux et maladresse offensante.

Après un passage par la presse écrite et les cases football de Canal Plus, et s’être installée durablement sur C8, la voilà qui cède aux sirènes l’audiovisuel émergent. On peut désormais la retrouver sur Blackpills, une application de vidéos à la demande, et sur OKLM TV, la chaîne de Booba, pour y parler foot, toujours, et hip-hop, parfois. Un grand écart qui définit bien la carrière de la jeune femme. Pas celui entre foot et hip-hop, non, celui entre TPMP et un traitement exigeant de la culture.

Bobos contre Baba

Beaucoup s’en sont déjà étonnés en la voyant passer des Inrocks à C8. Les dessous de ce transfert, la journaliste les a dévoilés à plusieurs reprises: ce serait en blaguant sur la coupe de cheveux de Cyril Hanouna que celui-ci, estomaqué par tant d’aplomb, l’a engagé. Et il y a aussi et surtout cette anecdote lourde de sens: son arrivée à TPMP tiendrait à la rédaction d’un papier positif sur le show de Baba (surnom de Cyril Hanouna, pour ceux qui ne regardent pas l’access de C8), et qui aurait été refusé par les Inrocks.

Pour David Doucet, rédacteur en chef de l’hebdomadaire, ça ne s'est pas tout à fait passé ainsi: «Il n’y a pas eu de pige refusée ou de censure. […] Elle s’est mise à écrire un article à la première personne pour prendre le contrepied du traitement médiatique sur TPMP. Lorsqu’elle nous a prévenus, on lui a dit que l’on ne publiait pas de tribunes sur le site. […] Ce n'était pas lié à Hanouna, c’était juste un problème méthodologique».

«La presse a déformé cette histoire», ajoute Doucet. Agathe Auproux aussi, visiblement, évoquant de son côté une pige refusée, un point c’est tout, sur le plateau de Thierry Ardisson. Sa version de l’anecdote donne un certain piquant à ce transfert surprise, en opposant le snobisme des bobos parisiens cultivés à une Agathe tout aussi cultivée puisque formée aux Inrocks et à Livres Hebdo, mais fière Creusoise ouverte à la France toute entière. La vraie, celle qui regarde TPMP.

Rouleau-compressée

Ce serait bel et bien cette dualité qui anime Agathe Auproux et justifie son rond de serviette à la table télévisée d’Hanouna chaque soir. Elle y apporterait ainsi une petite touche d’intelligence et de culture, «du recul et de la pondération» même, selon David Doucet, au sein d’un programme pas franchement connu pour sa finesse.

Louable intention, salutaire même, que d’amener un brin de hauteur intellectuelle dans ce grand barnum diffusé à plus d’un million de cerveaux chaque soir. L’idée tombe pourtant vite à plat. D’abord parce que Touche pas à mon poste, son concept, son format, sa dizaine de chroniqueurs braillards et son animateur-producteur sont et resteront plus bruyants qu’Agathe Auproux. On ne peut survivre en ces lieux sans obéir à la règle imposée par le concept même du show, aussi paradoxale soit-elle: il faut avoir du caractère, de la personnalité, mais ne surtout pas s’extraire du moule.

Une obligation à la négation du moi qui a déjà fait des victimes: Gilles Verdez, ancien directeur-adjoint de France-Soir surjouant l’indignation à tout propos; Jean-Michel Maire, ancien correspondant de guerre en Bosnie et journaliste au Figaro aujourd’hui playboy télévisuel de service; Enora Malagré, grande gueule de service, dont on est peu à se souvenir aujourd’hui que fut un temps, la nuit, elle chantait du Baudelaire sur Arte.

TPMP est un rouleau compresseur comme l’est la télé-réalité (de certains chroniqueurs aux sujets discutés, les va-et-vient entre les deux univers sont d’ailleurs très nombreux): un programme qui forge une image publique quasiment impossible à remodeler par la suite. À quel point Agathe Auproux s’est-elle brûlé les ailes après seulement une année de participation au talk-show, entre «culotte gate» débattu à l’antenne, déballage de vie amoureuse et starlettisation, parfois sponsorisée, de ses réseaux sociaux?

La victoire de l’ordinaire

Et qu’a-t-elle réellement apporté à TPMP? Son intervention lors de la polémique autour de la participation d’une chanteuse voilée, Mennel Ibtissem, à The Voice peut constituer un indice. Pour rappel, elle avait signifié à Benjamin Castaldi, et plutôt à raison, qu’en accusant la jeune chanteuse de «propagande terroriste» il ne faisait là que propager un discours dit «de la fachosphère». Point Godwin atteint, la fureur des dieux s’est alors abattue sur la chroniqueuse en y ajoutant ce qu’il faut d’exagération télévisuelle pour la faire craquer. Larmes, départ de plateau, articles à la pelle sur les blogs médias, réconciliation mise en scène quelques semaines plus tard, rideau baissé. Un bien bel exemple de dramaturgie contemporaine.

Et sinon? Pas grand-chose. À cause, évidemment, de la quasi impossibilité de développer du fond au sein de TPMP. Rien de surprenant, finalement: le format n’est pas fait pour ça. Peut-être, aussi, par ce qu’Agathe Auproux a décidé d’être, ou de paraître, dans le large spectre de sa nouvelle vie médiatique, quelqu’un de très strictement ordinaire.

Là où on aurait pu espérer –en considérant son passé professionnel– qu’elle se positionnerait comme l’élément culturel perturbateur, Agathe Auproux a fait le choix (à moins que ce soit le seul moyen de subsister dans l’univers d’Hanouna, auquel cas elle a tout de même fait le choix d’y subsister) de la norme, d’une définition caricaturale de la norme, de l’ordinaire, de ce qu’est et de ce qu’aime un peu tout le monde.

L’identification plutôt que l’inspiration

Langage ordinaire, culture ordinaire, opinion ordinaire, égotisme ordinaire via les réseaux sociaux… En somme, il s’agit d’une victoire par K.O. de l’ordinaire véhiculé, entre autres, par la télé-réalité. Celui-là même qui ne doit d’ailleurs absolument pas être ignoré, mais qui, pour que toute la culture et toutes les idées puissent passer, doit être utilisé comme un outil, et avec parcimonie. Au risque de se noyer dans ses tréfonds au néant. Ou, comme dirait François Jost (professeur émérite en Sciences de l'information et de la communication à la Sorbonne Nouvelle, et auteur de Le Culte du banal: de Duchamp à la télé-réalité) «d’adopter une description passive de la relation au monde» au lieu de «privilégier une attitude active de transformation» ainsi qu’une autre forme de valorisation de l’ordinaire le permettrait.

Pour dire les choses autrement, le choix d’Agathe Auproux a été de devenir un simple objet d’identification pour le grand public tel que celui-ci est perçu. D’identification du fantasme de ce supposé spectateur type, fantasme de ce qu’à l’instant T, sans que rien en lui ne se réveille, il pourrait aimer ou désirer devenir. Une identification sans délai et gouvernée par le besoin immédiat d’audience. Connu pour être connu. Avoir le succès d’avoir du succès. Aller au bout de ses rêves quitte à banaliser un peu ce rêve.

Pour François Jost, «le culte du banal» s’exprime exactement de cette façon, sous la forme d’une promesse paradoxale «faite aux anonymes de la majorité silencieuse d’êtres aimés pour eux-mêmes». Le tout en aimant unilatéralement un ou une autre, permettant à ces «gens ordinaires» de rêver «d’une transformation magique de leur vie, qui les fera changer de statut, comme gagner au loto».

La chroniqueuse n’est pas la première à se fondre dans cette logique popularisée par la télé-réalité. Elle tente pourtant d'expliquer autrement le récent tournant de sa carrière, quand elle revendique qu’on peut tout à fait être aussi Inrocks que TPMP ou, plus récemment, en ouvrant un blog de culture dite «cool», osef.cool, désormais en accès protégé.

Forte de son bagage, elle aurait pu surprendre en choisissant d’inspirer plutôt que de ressembler. D’autres ont pourtant réussi ce délicat mélange des genres entre identification et inspiration: Rupi Kaur, poète canadienne majeure affiche ses textes tout autant qu’elle-même sur son Instagram, le tout avec une subtilité rare qui lui a fait gagner une notoriété et un respect international.

Une uniformisation, dans une société où se multiplient les demandes de droits à la différence, qui résonne avec ces mots de Roland Barthes dans son fameux Mythologies: «Toute mythologie petite-bourgeoise implique […] le bonheur de l'identité et l'exaltation du semblable».

Thomas Deslogis Journaliste

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