Société

Pourquoi déteste-t-on les punks à chiens?*

Temps de lecture : 4 min

*Mais pas leurs chiens.

Illustration Laurence Bentz
Illustration Laurence Bentz

Non, Slate ne déteste pas les punks à chiens. Notre série «Pourquoi déteste-t-on les…?» recense les préjugés les plus courants pour les expliquer et les démonter.

Beaufs, fonctionnaires, blondes… Retrouvez chaque semaine la déconstruction d'un nouveau stéréotype.

Tous les épisodes de la série «Pourquoi déteste-t-on les...?»

Elles et ils descendent des canettes de 8.6 autour des gares et une forte odeur d’urine entourent leurs campements sous les ponts. Rares sont celles et ceux qui portent encore la crête fluo. Aujourd’hui, on considère surtout les punks à chiens comme des fainéantes et fainéants un peu crados. Et si personne ne semble s’intéresser à ces va-nu-pieds, il existe pourtant bien des raisons pour expliquer leur allure étrange et leur exclusion volontaire du reste de la population.

«Les punks à chiens sont une réalité, mais il est injuste de réduire le mouvement punk à cela», explique le sociologue Fabien Hein, qui a écrit Do it yourself: autodétermination et culture punk.

Celles et ceux qui se réunissent sur les pavés des villes ont choisi cette vie de zonard. «Ce sont surtout des personnes qui veulent vivre en marge des normes capitalistes», complète Caroline de Kergariou, auteure de No Future, une histoire du punk.

Rejet de la société de consommation

La spécialiste explique que ce courant est né en Grande-Bretagne avec les travellers, les «voyageurs» ou «voyageuses». Ce sont elles et eux qui, assis par terre dans leur pantalon large et multicolore aux abords de la gare, vous arrêtent pour quémander une petite pièce, alors que vous êtes déjà en retard pour le Rennes-Paris de 13h37.

«Ils mendient en ville, font les vendanges à la campagne, parce qu’ils ont décidé de s’en sortir autrement que par la voie du salariat. Leur philosophie, c’est: “je n’ai pas un radis, mais je suis plus heureux que si je devais aller pointer à Pôle Emploi pour le RSA”. C’est un idéal de vie que de ne pas avoir de logement régulier.» Caroline de Kergariou l’admet, certaines ou certains ont des tendances violentes. Mais elles et ils ne se raccrochent que de loin au punk, dont la violence n’est pas un principe de base.

Leur look actuel s’avère également bien éloigné des fondements du mouvement: «Aujourd’hui, il suffit d’entrer dans n’importe quelle boutique pour acheter un T-shirt avec une tête de mort à paillettes et un jean déjà déchiré».

Au départ, tout était au contraire DIY, Do it Yourself, afin de se tenir le plus éloigné possible de la société de consommation. Les tenues étaient faites maison, découpées aux ciseaux, les badges fabriqués avec les moyens du bord. Les piercings étaient réalisés avec des épingles à nourrices trouvées dans un tiroir de la maison.

Une tenue transgressive au possible. «Dans les pays de l’Europe communiste, comme la Tchécoslovaquie, ils n’avaient tellement rien qu’ils portaient carrément leurs vestes de pyjama.» Peu importe que leurs tenues semblent bizarroïdes ou ridicules, du moment qu'elles provoquent.

Pas si «No Future»

Dès les années 1970, ce look s’accompagne de la musique des Ramones, des Clash et des Sex Pistols. Ce sont ces derniers qui lancent le slogan «No Future», souvent mal compris: «Il a été sorti de son contexte. La formule ne veut pas simplement dire qu’il n’y a pas de futur: les punks imaginaient un autre système, une anarchie, en réaction à la monarchie britannique», explique Fabien Hein.

Mais l’anarchie, ce n’est pas pour autant le grand n’importe quoi: «Ce sont des gens qui vivent ensemble en bonne intelligence, sans chef. Sur la base du consentement, elles et ils veulent réinventer une forme de vie sociale.»

Les punks tentent bien de créer quelque chose de nouveau, selon Caroline de Kergariou: «Après la déliquescence du mouvement hippie ont pris place les révolutions armées, comme celle du Che. Les punks ont connu les chocs pétroliers, les usines qui ferment –de quoi rendre flou tout avenir. Elles et ils ont bien sûr eu une part de désespérance, mais pas autant que les médias ont voulu le faire croire».

Dans la rue, les punks à chien traînent. Mais une partie s'active pour essayer de faire évoluer la société. En témoignent celles et ceux qui récupèrent des denrées, qui organisent des soupes populaires et qui donnent de la nourriture aux sans-abri, comme le mouvement Food Not Bombs, rappelle Fabien Hein.

«À Washington, D.C., elles et ils ont carrément créé un équivalent d’Emmaüs, appelé Positive Force, pour distribuer des repas aux personnes dans le besoin. En France, les punks gravitent autour du mouvement Vélorution, qui estime que la chaussée est à tout le monde

Les punks ont aussi investi le champ culturel, comme à Saint-Brieuc. «Elles et ils se sont installés dans un wagon abandonné, et ont réussi à organiser un festival de rock plus important que le festival officiel de la ville», se souvient Caroline de Kergariou. L’espace de concerts a fini par être rasé par les forces de l’ordre, malgré l’opposition des squatteurs et squatteuses –un peu comme sur une ZAD.

Cousins de la ZAD

D’ailleurs, le punk des villes aurait-il pour cousin un zadiste des champs? «Ces deux mouvements sont très proches. Les actions des zadistes sont très punk. Là où il y a des projets de construction d’autoroutes ou d’aéroports, elles et ils plantent des arbres pendant la nuit. Ou bien empêchent la chasse à courre en répandant de la citronnelle dans les forêts. Ce type de chasse est pratiquée par les aristocrates; c’est également une forme de lutte sociale», explique Fabien Hein.

Caroline de Kergariou insiste, il n’existe pas «un» punk, mais «des» punks; le mouvement a connu beaucoup d’évolutions. Aujourd'hui, l’épicentre du mouvement s’est déplacé de l’autre côté du globe: «Le punk est très vivant en Asie du Sud-Est, comme au Cambodge. Du point de vue musical, ce mouvement s’approche un peu du heavy metal. Côté convictions, ses membres participent à des actions humanitaires. Et leur look n’a plus rien à avoir avec ce qui existait avant.» Décidément, Punk is not dead.

Cécilia Léger Journaliste

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