Monde

Guantanamo: silence, on torture

Dahlia Lithwick, mis à jour le 28.01.2010 à 4 h 57

Les médias américains et l'administration Obama ignorent volontairement des preuves de torture à Guantanamo.

guantanamo

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Certaines histoires de torture sont tout simplement trop horribles à raconter, tandis que d'autres sont trop compliquées à comprendre. La révélation de Scott Horton au sujet des éventuels meurtres de trois prisonniers à Guantanamo en 2006 n'est ni l'une, ni l'autre: elle est simplement trop atroce pour être possible. C'est pourquoi elle a été largement ignorée cette semaine par les principaux médias et peu abordée par les apologistes habituels de la torture que l'on trouve à droite.

Le fait que trois prisonniers de Guantanamo —dont aucun n'avait de lien avec le terrorisme et dont deux devaient être libérés— ont peut-être été assassinés là-bas et que leur mort ait pu avoir été couverte devrait faire la une de tous les journaux. Que l'administration Obama n'ait mené qu'une enquête superficielle à l'apparition de nouvelles preuves fournies par des militaires de cette possible atrocité devrait tout de même garantir un retour de bâton quelconque. Mais modifier ce que nous voulons croire de la torture changerait la manière dont nous nous sommes réconciliés avec l'idée de torturer. Personne dans ce pays n'est prêt à ça. Alors, nous avons choisi de l'ignorer.

Si vous n'avez pas lu l'article d'Horton, faites-le. Vous trouverez ici le résumé qu'en fait Andy Worthington. À la suite d'une étude publiée en décembre par Mark Denbeaux à l'université de Seton Hall, Horton a trouvé de nouvelles preuves —pour la plupart fournies par quatre gardiens du camp— que trois «suicides» qui se seraient soi-disant déroulés la même nuit à Gitmo en juin 2006 n'étaient en fait pas des suicides du tout. Comme le conclut l'étude de Seton Hall, le rapport de l'U.S. Naval Criminal Investigative Service (NCIS) sur l'incident publié en 2008 est littéralement incroyable. Voilà ce qu'Horton écrit:

Selon le NCIS, chaque prisonnier a fabriqué un nœud coulant avec des draps et des t-shirts déchirés, et l'a accroché, à 2,50 m de haut, au plafond de sa cellule aux parois en maille de fer. Chaque prisonnier s'est débrouillé pour s'attacher lui-même les mains, et, dans au moins un cas, les pieds, puis a réussi à s'enfoncer lui-même d'autres chiffons au fond de la gorge. Nous devons ensuite croire que chaque prisonnier, tout en suffoquant à cause de ces chiffons, est monté sur son lavabo, a glissé la tête dans le nœud coulant, l'a resserré, et s'est laissé tomber du lavabo pour se pendre jusqu'à ce que survienne la mort par asphyxie. Le rapport du NCIS suggère aussi que les trois prisonniers, enfermés dans des cellules qui n'étaient pas voisines, ont agi presque simultanément.

Le rapport du NCIS ne se demande pas pourquoi il a fallu deux heures pour découvrir ces suicides alors que les gardes contrôlaient les prisonniers toutes les dix minutes. Horton, rapportant des entretiens avec quatre membres des renseignements militaires assignés à la garde de Camp Delta, suggère que ces hommes sont en fait morts au «Camp Non» (pour «Non, il n'existe pas»), site noir officieux de Guantanamo, avant d'être transportés à la clinique. Une gigantesque entreprise de dissimulation s'en est suivie. Les versions officielles ont rapidement changé. Au départ, les trois hommes se seraient étouffés eux-mêmes avec des chiffons, avant que l'histoire plus élaborée des pendaisons ne soit avancée. Le vice-amiral Harry Harris, alors commandant à Guantanamo, n'a pas seulement qualifié ces décès de «suicides» mais a reproché aux victimes «un acte de guerre asymétrique dirigé contre nous». Conséquence, le moindre bout de papier détenu par les prisonniers de Camp America a été saisi, soit quelque 483kg, pour la plupart de la correspondance confidentielle entre des avocats et leurs clients. Les corps des trois supposés suicidés ont été renvoyés à leurs familles, qui ont demandé des autopsies indépendantes. Celles-ci ont révélé «l'ablation de la structure qui aurait été le point de focalisation logique de l'autopsie: la gorge».

Passé sous silence

Quand cette histoire a été mise au jour pour la première fois, Andrew Sullivan a écrit: «Cela mérite d'être la plus grosse affaire de torture depuis Abu Ghraib —parce qu'elle menace de mettre à bas le mur de mensonges et de dénégations qui a empêché les Américains d'être confrontés à ce que la dernière administration a vraiment fait.» Mais à l'exception d'un seul article d'AP, les médias américains ont passé le sujet sous silence. Les journaux britanniques l'ont évoqué. Les apologistes de la torture de droite n'en ont pratiquement rien dit. Et, à part une citation, dans l'article de l'AP, du colonel Michael Bumgarner accusant le sergent Joe Hickman, l'un des gardes qui a parlé à Horton, «d'essayer de se faire mousser», pratiquement personne n'a contesté la version d'Horton.

Glenn Greenwald a déjà souligné que ce silence est la conséquence de deux bobards vendus au grand public américain par les médias, les plus grands mensonges de la torture sous Bush: premièrement, que seuls quelques terroristes, qui ne l'avaient pas volé, ont été torturés par quelques rares mauvais sujets. Et deuxièmement, que la meilleure chose à faire au sujet de toutes ces histoires de torture, c'est de les laisser derrière nous.

Mais nous ne laisserons jamais tout cela derrière nous. Horton a écrit cet article parce qu'Hickman a ouvertement fait part de ses inquiétudes. Comme le remarque Andrew Sullivan, ce n'est pas la première fois qu'être un bon soldat signifie oser dire la vérité. Pour son service au camp, Hickman a été nommé «sous-officier du trimestre» de Guantanamo et a été décoré (récompense pour laquelle il avait été recommandé par Bumgarner). De retour aux États-Unis, il a été promu sergent-chef. Quand Barack Obama a été élu président, Hickman a décidé qu'il ne pouvait plus garder le silence. Il a confié à Horton: «J'ai pensé que sous une nouvelle administration, et de nouvelles idées, je pourrais vraiment me faire entendre. ... Cela me hantait.»

Pourquoi l'armée est contre la torture

Hickman a commencé par faire part de ses tourments à Denbeaux, de la faculté de droit de la Seton Hall University. Josh, le fils du professeur Mark Denbeaux, a accepté de représenter Hickman. Hickman ne souhaitait pas parler à la presse, mais il sentait que «garder le silence était mal». La chose importante est qu'Hickman et les autres gardes ont fait part de leurs soupçons de torture pour la même raison que le général Antonio Taguba et le général Barry McCaffrey, ainsi qu'un nombre incalculable d'éminents juristes militaires, se sont prononcés, très tôt et très souvent, contre la torture. Quelles sont leurs motivations? Un indice: ce n'est ni par amour de l'ennemi, ni pour la gloire. C'est parce les membres de l'armée comprennent mieux que quiconque ce que signifie de demander à un soldat de participer à la maltraitance de prisonniers.

Comme l'écrivait Richard Schragger dans Slate.com en 2006: «Les juristes militaires ne se préoccupent pas seulement de la façon dont l'ennemi traite nos soldats. Ils s'inquiètent aussi des traitements infligés par nos troupes à l'ennemi —et pas uniquement parce ce genre de traitements peut être moralement choquant et/ou peu avisé d'un point de vue stratégique. Comme le dit l'un de mes collègues, lui-même officier du JAG [bras judiciaire de l'armée américaine], si les conventions de Genève sont à ce point respectées par les juristes militaires, c'est parce qu'elles protègent l'humanité de nos propres troupes. Les conventions empêchent les gradés d'ordonner à leurs subordonnés de se livrer à des actes répugnants, et offrent aux soldats sur le terrain des éléments pour faire la différence entre tuer et détruire légalement, et tuer et détruire de façon criminelle.»

J'y pense à chaque fois que j'entends quelqu'un —en général sur un fil de commentaires— clamer que si on lui donnait un quart d'heure, Khalid Sheikh Mohammed et une pique à escargots, il obtiendrait une confession. On ne voudrait pas que ce type entre dans l'armée, et pour être honnête, l'armée ne le voudrait pas non plus. Nos soldats sont opposés à la torture non pas parce qu'ils ont envie de dorloter les terroristes, mais parce qu'ils veulent nous protéger de nos pires instincts. Le troisième gros mensonge que les médias ont fait avaler au public américain alors que nous discutions joyeusement du scénario de «la bombe prête à exploser» [justification de la torture en cas d'urgence, l'explosion imminente d'une bombe par exemple] et de la possible efficacité de la torture, c'est que nos soldats ne sont pas affectés lorsqu'on leur demande de participer à ce genre de sévices ou de mentir après les faits.

Je n'ai aucune raison de douter du travail d'investigation de l'équipe d'Horton ou de Denbeaux, et toutes les raisons de penser que l'enquête de l'administration Obama sur le récit d'Hickman était loin d'être exhaustive. Mais au-delà de la version peu plausible élaborée par le NCIS et les curieuses autopsies de la gorge des morts, il se trouve que quatre militaires de Guantanamo se sont sentis obligés de parler pour faire part du malaise que leur inspirent les mauvais traitements infligés aux prisonniers, et personne ne semble estimer que le sujet justifie qu'on en parle. Les membres de l'armée méritent qu'on les honore et qu'on les respecte. Écouter les soldats qui soulèvent la question de l'honneur de l'armée est une des manières de le faire. Même si le fait de torturer ne nous empêche pas de dormir, nous devrions avoir pitié des soldats qui, eux, n'y arrivent plus.

Dahlia Lithwick est rédactrice en chef à Slate.com

Traduit par Bérengère Viennot

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Image de une:  La base navale de Guantanamo à Cuba la nuit / Reuters

Dahlia Lithwick
Dahlia Lithwick (13 articles)
Journaliste pour Slate.com
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