Culture

Chasseurs de vinyles

Temps de lecture : 12 min

Des labels de musique se sont mis en tête d’exhumer des disques tombés dans l’oubli pour leur redonner une histoire.

Galette | Jack  Hamilton via Unsplash CC License by
Galette | Jack Hamilton via Unsplash CC License by

Ils chassent plutôt en solitaires. Une quête où les gibiers sont des disques et des artistes. Leur objectif? Sauver un patrimoine musical, dépoussiérer une discographie, remettre au goût du jour des pièces de musique invisibles. Bernard Ducayron et Théo Jarrier font partie de cette petite communauté active de labels qui rééditent des 
morceaux, des albums, des singles, afin de les ramener à la vie. Ces deux passionnés ont lancé en 2015 leur label de réédition Souffle Continu Records pour redynamiser leur activité de disquaire. Un démarrage en trombe avec deux séries de réédition en à peine deux ans: trois 45 tours de Richard Pinhas puis dix références du catalogue du label Futura Records. «Les musiciens qu’on rééditait, on s’est mis en tête de les retrouver. On a fait des enquêtes», raconte Théo Jarrier.

Les deux Parisiens se penchent alors sur la scène de free jazz française. Plusieurs groupes attirent leurs oreilles: Cohelmec Ensemble, Workshop de Lyon, Dharma Quintet. «Les labels n’existant plus, il fallait pister les musiciens en direct. On est passés par différents artistes, des journalistes de l’époque, on a remonté des pistes.» Un jour, un musicien les informe qu’un certain Dominique Elbaz, pianiste sur le premier album de Cohelmec Ensemble, a soigné l’un de ses amis à l’hôpital Saint-Antoine à Paris. «On s’aperçoit que des Elbaz à Saint-Antoine, il y en a beaucoup, se souvient Théo Jarrier. On prend le téléphone, on tombe sur sa secrétaire qui nous le passe: “Vous étiez musicien de free dans les années 1970?” -“Oui, oui, c’est bien moi”», leur répond le docteur. Le pianiste faisait des études de médecine en parallèle de sa carrière de musicien, qu’il a abandonnée par la suite. «C’était à la fois très loin pour lui mais aussi une jouissance de retrouver tous ses potes», poursuit Théo Jarrier. Le label organise dans la foulée en avril 2017 une rencontre entre tous les musiciens dans le magasin. Certains ne s’étaient pas revus depuis plus de trente ans.

Un réservoir de musiques africaines méconnues

Des labels de réédition comme Souffle Continu, il en existe une petite dizaine à Paris. Hot Casa Records a été l’un des premiers à naître au début des années 2000 au moment où le vinyle suivait une pente descendante. Collectionneur et DJ, Julien Lebrun, l’un de ses fondateurs, s'est lancé dans cette aventure avec Djamel Hammadi, rencontré cinq ans plus tôt sur une émission de radio. Ensemble, ils découvrent un  réservoir de musiques méconnues. Le label fait de l’Afrique son terrain de jeu. Un territoire extrêmement riche musicalement, mais en péril. «L’arrivée du CD et du numérique a fait valdinguer les choses. Les stocks de vinyles ont été mis de côté, assure Julien Lebrun. Il y a eu de la numérisation partout sauf en Afrique, peut-être quelques disques d’Ernesto Gégé mais pas forcément de super bonne qualité.» Tout est alors à explorer. «L’avantage des musiques africaines, se réjouit Julien Lebrun, c’est qu’elles ont été très peu exportées, tu t’aperçois qu’il y a un continent de musique à trouver.»

Dès les premières sorties du label, ils se mettent en tête de nouer une relation spéciale avec les artistes: «Il faut partager des moments avec eux, que ça ne soit pas seulement de la recherche de matériaux.» D’autant que les artistes jouent depuis plus de trente ans et disparaissent les uns après les autres, leur musique avec eux. « Ce sont quand même des trésors qui sont en train se perdre définitivement, s’alarme le cofondateur d’Hot Casa Records, et la jeune génération n’est pas du tout portée là-dessus. C’est pour ça que le temps presse.»

Julien Lebrun voyage à plusieurs reprises au Togo. Sur place pour trouver des disques, il n’y a pas de mode opératoire précis, tout est affaire de volonté et d’un peu de hasard. Il n’y a pas de disquaires non plus, à part quelques irréductibles. Il faut alors exploiter toutes les pistes: «Chez les habitants, les producteurs, les ayants-droit, les fils qui ont gardé la collection du papa ou de la maman. Il y a de tout. Dans un magasin de radio, chez un vieux que tu croises dans un café, s’il a une bonne tête, tu parles de musique avec lui», raconte Julien Lebrun. Les réflexes viennent sur le terrain. Une fois les disques en leur possession, l’étape suivante consiste à retrouver les ayants-droit. La loi française oblige chaque label à contacter en premier lieu le producteur. Si ce n’est pas possible, pour des raisons diverses, il faut alors se tourner vers l’artiste.

Internet, un catalyseur

Derrière le comptoir de son magasin Superfly Records, ouvert dans le IIIe arrondissement de Paris en 2009 avec Paulo Goncalves, Manu Boubli accueille chaque client au son des vinyles piochés dans les différents bacs. À la platine d’écoute, Jim Irie –un «dealer» local de disques– fait le tri dans sa sélection. Danilo Plessow –connu sous le nom de Motor City Drum Ensemble–, DJ allemand installé depuis quelques temps à Paris, passe la porte du magasin. Une discussion s’entame avec le gérant. Superfly Records, outre sa fonction première de disquaire, est devenu une vitrine pour le label éponyme de réédition qu’il a lancé avec son partenaire en 2010. Sa première sortie? Frankie Zhivago Young, que Paulo Goncalves est allé voir à La Barbade. «Le gars continue à jouer dans les hôtels là-bas, raconte Manu Boubli. On a aussi Bobby Hamilton qui fait des croisières entre les États-Unis et le Canada. Il avait encore des disques originaux qu’on lui a rachetés à l’époque pour le rééditer.» L’original s’échange en ce moment à plus de 800 euros sur Internet. Mais la quête des droits n’est pas toujours simple. Manu Boubli soupire: «Il y a des trucs qu’on a depuis cinq ans en bas, on les garde de côté. On ne trouve rien».

Avec l’arrivée d’internet, le travail de recherche des ayants-droit a pourtant été facilité. «95% des gens peuvent être retrouvés maintenant avec internet, assure Julien Achard, un autre collectionneur et patron du label Digger’s Digest. Cela a permis à plein de personnes de contacter des artistes qu’ils n’auraient jamais retrouvés autrement.» Facebook et Google permettent en quelques clics, de trouver des informations sur les labels, les artistes et les producteurs. «Le web, c’est quand même très puissant, tu trouves les gens, tu les contactes, tu les vois, tu bois un café, tu vois s’ils sont sympas», confirme Hugo Mendez, à la tête du label anglais Sofrito, qui réédite des disques destinés à être joués par des DJ. En 2002, un nouveau cycle s’est ouvert avec l’arrivée de la plateforme de vente en ligne Discogs aujourd’hui leader mondial sur le marché. Elle permet à ses utilisateurs de vendre les vinyles de leur collection. D’abord lancée comme une immense base de référencement, Discogs s’est vue ajouter une fonction de vente en 2006. Derrière, eBay a lui aussi participé aux échanges de disques. Des pièces rares ont pu être trouvées. «J’avais un pote qui collectionnait. Il y a longtemps, on achetait beaucoup de disques ensemble, relate Manu Boubli. Il a arrêté au moment d’internet, il ne trouvait plus assez de pièces dans les magasins, il s’est mis au CD. Aujourd’hui quand je le vois et quand je lui en parle, je lui dis: “Tu ne te rends pas compte du nombre de choses qu’on a découvertes depuis le début des années 2000. C’est ahurissant”.»

«Les oreilles changent et on écoute de tout»

Dans l’entrée de l’appartement de Julien Achard, à Issy-les-Moulineaux, les cartons de disques 
s’accumulent. Entre sa collection personnelle et les sorties par dizaines d’exemplaires de son label, on a du mal à se frayer un chemin. «Je vais bientôt devoir prendre un local», plaisante à moitié cet amateur de vinyles. Il y a douze ans, Julien Achard a créé le site Digger’s Digest, sur lequel il vend des pièces rares trouvées à droite et à gauche «dans des brocantes et sur internet». Se servant de son expérience de digger –entendez par là un dénicheur de microsillons–, il s’est lancé dans la réédition de disques souvent passés inaperçus, avec une appétence particulière pour la musique antillaise. «J’y connaissais rien au début, j’étais complètement novice. J’ai écouté une compilation où il y avait un morceau de Roland Brival, “Creol Gipsy”, dont je suis tombé directement amoureux, raconte-t-il. J’ai eu ensuite une copine antillaise bien branchée musique. Et puis, au bout d’un moment, tu rencontres des gens, tu découvres des lots.» Dans son salon, sur une étagère qui traverse toute la pièce, sont rangés des centaines de disques, les pochettes les plus graphiques en première ligne.

À la sortie de ses études, aux début des années 2000, le collectionneur avait fait un stage dans une grande maison de disques: «Ça m’avait presque dégoûté. Ce que j’ai envie de faire, c’est de sortir des morceaux que j’aime», raconte Julien Achard. En 2012, il trouve un bac avec cinq disques qu’une femme a déposé devant une décharge, à 600 mètres de chez lui. À l’intérieur, la bande originale du film Le Mariage collectif dont l’un des titres, «Sexopolis», sorti en single, avait eu un certain succès à l’époque, en 1972. Le reste de l’album n’avait pas été distribué faute de succès pour le film. C’est son ami Jean-Baptiste Guillot, du label Born Bad Records, qui s’occupe alors de toutes les démarches logistiques pour donner une nouvelle vie à ce trésor de jazz retrouvé. Deux compilations plus tard, en 2015, Julien Achard réédite seul, sur Digger’s Digest, un album du groupe Rupture. Il explore des styles différents: «Aujourd’hui il n’y a plus de trop de barrières, avant c’était la soul et le funk, maintenant c’est la minimale japonaise. Les oreilles changent et on écoute de tout.» Il commence à «vendre des trucs de zouk, à sentir le truc» avant de basculer complètement dedans. Plusieurs compilations voient le jour, Kouté Jazz d’abord puis Digital Zandooli, qu’il dirige avec son ami Nicola Sirkis.

Des artistes pas toujours convaincus

Chez tous les aventuriers du vinyle, la réédition est plus une affaire de passion que d’argent. Les stocks sont faibles et ne laissent pas beaucoup de marge de manœuvre. «Les milliards d’articles qui paraissent dans la presse sur le retour du vinyle ne sont pas représentatifs, rappelle Julien Lebrun. On est sur des économies chiches: 2.000 ventes sur des belles références, parfois 2.500, sinon on presse à 1.000. Avec des profits assez limités. L’avantage c’est de faire des économies sur le long terme. Un artiste a une durée de vie d’un à deux ans, avec la réédition c’est constant.» Les disques sont chers. À la fin, les bénéfices restent légers. Alors pourquoi ne pas passer au digital? «C’est vraiment une clientèle physique, pour l’objet mais aussi pour l’histoire qu’il y a derrière», poursuit Julien Lebrun. Le vinyle est aussi symbolique, on enquête à partir de cette pièce pour retrouver les artistes. Tous les gérants de label ont un autre travail à côté. Julien Lebrun est DJ même si son activité est moins importante que dans les années 2000. À l’époque, il était résident dans des bars et boîtes de nuit à Paris. Julien Achard continue de gérer son site de vente de disques rares, Digger’s Digest, qui finance en grande partie les frais investis dans son label. «Ce n’est pas un business rentable», reconnaît-il.

Les artistes retrouvés ont eux-mêmes parfois du mal à comprendre l’intérêt de rééditer en vinyle. «Ils ne comprennent pas forcément. Certains sont passés au CD, quasiment tous. Les rééditions qu’on a faites en vinyle, eux, ils attendent qu’on les fasse en CD», explique Théo Jarrier. La plupart n’ont d’ailleurs plus aucun exemplaire en leur possession et parfois même aucune photo. C’était le cas du saxophoniste nigérian Orlando Julius, qu’Hot Casa Records a relancé sur scène après avoir réédité son titre phare «Disco Hi-life». Le fondateur de Sofrito, Hugo Mendez, vient tout juste de se lancer dans un second projet avec le label Nouvelle Ambiance, «créé pour faire des compilations sur la musique congolaise et camerounaise à Paris». Avant ça, il s’est rendu dans les Caraïbes pour mener plusieurs projets de réédition. Sur place, ses propositions ont parfois laissé les artistes bouche bée. «Ces gens ont vendu pas mal de disques à l’époque et là, tu arrives avec une proposition qui n’a plus rien à voir. Un disque qui n’avait pas marché, c’était 5.000 copies écoulées. Pour nous, c’est bien si on arrive à en vendre 1.000. Les artistes n’en voient parfois pas l’intérêt», explique Hugo Mendez. Une fois le contrat signé, il faut assurer les transferts d’argent avec les différentes royalties. Une contrainte qui a poussé Manu Boubli, de Superfly Records, à limiter à 1.000 copies chacune de ses sorties «par souci de gestion». Et plus les sorties se multiplient, plus il devient complexe de gérer tout en même temps.

À cela s’ajoutent des moyens de communication parfois archaïques: «C’est compliqué. La plupart n’ont pas internet ni de banque. Du coup il faut faire des Western Union, ça met trois jours pour aller dans le nord du Togo, par exemple», précise Julien Lebrun, qui attend depuis quelques mois une réponse au téléphone d’un des artistes présents dans une future compilation togolaise. «Sur le papier c’est le plus beau métier du monde, techniquement ce n’est pas si simple», admet-il.

Saine concurrence

Mais les rencontres avec les artistes éclipsent rapidement ces écueils. Des anecdotes, Théo Jarrier et Bernard Ducayron de Souffle Continu Records en ont des «dizaines à raconter». Comme ce jour où Caroline de Berdem, l’ex-femme du saxophoniste français Barney Wilen, leur propose de leur léguer ses affaires après son décès avant «qu’elles ne finissent à la poubelle». Parmi elles, des partitions de musique de l’album Moshi, qu’ils intègrent à la réédition. «À Nantes, un hommage au label Saravah a eu lieu, des musiciens ont joué des morceaux de Moshi. Après avoir acheté notre disque, ils ont photocopié les partitions pour les distribuer à tout le monde. Ils ont pu les jouer», se souvient Théo Jarrier, sourire aux lèvres.

Une réédition sans documentation ni travail de recherche n’a pas le même authenticité. Ces dernières années, plusieurs labels étrangers ont inondé le marché de nouvelles références. «Il y a une prolifération de labels, c’est évident. Cela a été une mauvaise chose avec PMG, un label australien, qui a envahi le marché il y deux ans avec soixante références plus ou moins clean. Ils arrivaient en force chez les disquaires. Il y a eu de gros doutes sur les droits», dénonce Julien Lebrun. Certains rééditent des disques sans aucune information relative aux artistes: «C’est pour faire de l’argent. Quand c’est mal archivé, que les masterings ne sont pas faits, qu’il n’y a pas de livret. Pour nous c’est navrant», regrette Théo Jarrier. Rien à voir avec l’engagement des passionnés. Julien Lebrun est même parti au Togo pour réaliser un documentaire sur la scène soul afin que «les artistes et les producteurs expliquent leur histoire et leur parcours». Pour la réédition du tout premier disque de Pierre-Edouard Decimus, l’un des leaders de Kassav, sans doute le groupe de zouk le plus populaire au monde, Julien Achard a chargé Jacques Denis, journaliste à Libération, de conduire une interview en 2016.

La réédition attire de plus en plus d'acteurs sur le marché. «C’est une communauté qui a différents membres. Il y a toute une partie de jeunes gars qui viennent se greffer à ça, ils arrivent avec une oreille fraîche, explique Manu Boubli. On se rend compte qu’il y a des trucs auxquels on n'aurait pas pensé avant.» La concurrence est malgré tout saine. Lorsqu’un label décide de rééditer un disque, il prévient les autres pour éviter les doublons. «T’as des mecs qui signent la même licence et qui ne s’en rendent compte qu’après, cela peut arriver. Mais dans l’ensemble, il y a de l’entraide», assure Julien Achard.

Pour preuve, lorsque Superfly Records a décidé de ressortir un disque de Full Moon Ensemble en mai 2013, ils ont choisi d’attendre quelques mois pour ne pas casser les ventes de la compilation Mobilisation Générale éditée par Hot Casa Records, dont l’un des morceaux du groupe de free jazz faisait partie. Cette effervescence autour de la réédition a tiré tout le monde vers le haut. «Même nous, ça nous a redonné envie d’aller chercher des disques. Jusque-là, on avait l’impression d’avoir fait le tour, ça tournait un peu en rond», confie Manu Boubli. La communauté pourrait encore grossir. Des milliers de disques dorment encore dans les caves et les sous-sols.

Thibault Marotte

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