Société / Culture

Faire des fautes, ce n'est pas si grave

Temps de lecture : 10 min

Avant, j’étais une ayatollah de l’orthographe. Puis j’ai donné naissance à un enfant dyslexique. É pen den les den.

Avec l'heure gestes plein de charme | Jean-Etienne Minh-Duy Poirrier  via Flickr CC License by
Avec l'heure gestes plein de charme | Jean-Etienne Minh-Duy Poirrier via Flickr CC License by

Il existe un groupe humain qui, arrivé à maturité, déclenche une intolérance aux fautes d’orthographe et de grammaire aussi vivace que les allergies au gluten et autres réactions au lactose dont semblent de plus en plus souvent affligés nos contemporains. Ses membres savent faire la différence entre une faute et une coquille (ce qui ne les empêche pas d'en laisser dans leurs écrits), connaissent leur imparfait du subjonctif sur le bout des doigts, n’omettent jamais un accent circonflexe même s'il n’est plus obligatoire.

Ils savent, eux, que pétale et cerne, c’est masculin, et maîtrisent (presque, soyons réalistes) tous les accords du participe passé. Ils s’arrachent les cheveux quand le bulletin du gamin revient avec des fautes commises par les profs, et ont souvent les yeux qui saignent en lisant le journal (sauf Le Monde. Bravo Le Monde). Ils peuvent vous sortir les trois mots de la langue française qui sont masculins au singulier et féminins au pluriel1. Et quand ils se reproduisent, ils mettent un point d’honneur à fabriquer des gamins qui lisent plein de livres et font le minimum de fautes dans la lettre de vacances envoyée à mémé.

Cet univers d’ayatollahs de la langue française, c’est celui des traducteurs.

Le mien, donc. Comme on peut le ressentir dans cette description suffisante, le traducteur est capable de faire preuve d’une certaine arrogance, voire de condescendance, à l’égard de ses compatriotes moins calés en orthographe. Oh, ce n’est pas une généralité, certains sont très vivables et gardent leur orthofrénésie (oui il s’agit d’un néologisme maison) pour eux, et font même preuve de bienveillance envers les auteurs de fautes d’orthographe: après tout, chacun fait comme il peut.

En outre, les traducteurs sont loin d’être les seuls à s’indigner ou à se gausser du faible niveau en français d’adultes qui n’ont plus l’âge des apprentissages (j’aimerais disqualifier d’entrée de jeu les académiciens. Ils sont trop peu nombreux pour être représentatifs, et personne n’est vraiment sûr qu’ils existent vraiment en dehors du dictionnaire, de toute façon. En revanche, les correcteurs, espèce en voie d’extinction hélas, à qui j’aimerais rendre un hommage sincère et admiratif tant qu’il en reste, sont à mettre dans le même panier que nous).

Mais en gros, il existe une élite de l’orthographe en France, qui se moque et/ou regarde de haut ceux qui ne savent pas distinguer un participe présent (invariable: voyez la traductrice agaçant son lectorat) d’un adjectif verbal (qu’on est prié de faire varier: voyez la traductrice agaçante, son lectorat vient de tomber en narcolepsie). Et parfois à juste titre:

En gros, il y a ceux qui savent, ceux qui savent à peu près, et ceux qui ne savent pas trop bien parce qu’ils n’ont pas bien appris, pas bien compris, pas bien retenu, et aussi, car il faut bien l’admettre, parce que la langue française est tout de même sacrément tordue. Et puis il y a ceux qui ne savent pas du tout: les personnes atteintes de dyslexie. Ironie de la vie, j’ai mis au monde un enfant qui en est atteint si gravement qu’il n’aura jamais accès à l’écrit comme vous et moi. Il ne lira jamais un article de journal aussi long que celui que vous avez sous les yeux, et ne saura jamais écrire une phrase, même simple, sans faire plusieurs fautes. Il n’a donc pas lu plein de livres ni écrit de lettres à mémé sans qu’il y ait une faute par mot.

Une maladie «inventée» par la diffusion de l’écriture

Le parcours des parents d’un enfant dyslexique, du premier signe alarmant à la prise de conscience absolue (quand elle a lieu) du diagnostic, peut être très long et il est différent pour chaque famille. Comme il existe plusieurs niveaux de dyslexie, il n’est pas non plus aisé de classer le niveau de ces personnes et de tirer des conséquences générales telles que «les dyslexiques vont écrire tel mot de telle façon». Chaque handicap cognitif est unique, et il n’y a pas de grammaire du dyslexique. Contrairement à une idée répandue, la dyslexie ne se résume pas à confondre les lettres. Il est plus juste de dire que les dyslexiques ont «des problèmes fondamentaux avec le traitement du langage écrit [...] ou plus précisément dans la mise en relation des mots écrits et des mots parlés», comme le décrit le site Dyslexia International.

Que faire d’un enfant qui n’a presque pas d’accès à l’écrit? Il peut bénéficier d’un accompagnement à l’école (il existe des dispositifs prévus par l’Éducation nationale dès lors que le trouble de l’enfant est diagnostiqué: secrétaire, ordinateurs, tiers-temps, classes spécialisées), mais après, que deviendra-t-il dans un monde professionnel où souvent, l’écrit prédomine? Tant qu’il est d’âge scolaire, l’élève qui fait des fautes est pardonnable, voire attendrissant, mais quid d’un adulte qui ne sait quasiment pas écrire, ou très mal? Pourra-t-il rédiger un CV, remplir un formulaire de candidature, envoyer un simple mail sans perdre toute crédibilité professionnelle?

Depuis que notre société reconnaît à chacun le droit d’apprendre à lire et à écrire (soit dit en passant, la dyslexie est une maladie «inventée» par la diffusion de l’écriture; les hommes des cavernes n’étaient pas dyslexiques, forcément), c’est notre époque qui est la plus favorable à ces enfants et adultes-là. Outre le fait que ce trouble est de plus en plus connu et reconnu, évitant alors à ceux qui en sont atteints d’être traités lors de leur parcours scolaire comme des cancres, des fainéants ou des attardés, ils disposent d’un outil formidable: la reconnaissance vocale, sur les smartphones et les ordinateurs, véritable baguette magique qui leur permet de communiquer à l’écrit presque normalement (et de mettre les incongruités lexicales ponctuelles sur le compte d’un correcteur orthographique détraqué).

Pour ceux qui n’ont pas accès à la lecture, il y a les livres audio: en CD, en accès libre sur internet pour les grands classiques, par le biais d’applis diverses et variées et, de plus en plus souvent, lus par des comédiens talentueux. Mon fils de 14 ans est en train de tomber amoureux des livres de Bernard Werber depuis qu’il a lu Les fourmis avec les oreilles. Reste à espérer qu’il ne croisera pas trop souvent dans sa vie des personnes comme moi qui, avant d’en avoir fait l’expérience personnelle, jugeais bêtement de la qualité d’un esprit à l’aune de son orthographe.

Nostalgie infondée

Parce qu’avouons-le, nous avons tous un jour ou l’autre ricané devant une vilaine faute lexicale ou une maladresse grammaticale. Et combien de fois n’avons-nous pas entendu ou lu, voire constaté nous-mêmes, que le niveau d’orthographe «des gens» ne cessait de baisser? Et il baisse, en effet. Selon une note de la DEPP (direction de l’évaluation de la prospective et de la performance), en 2015, les élèves de niveau CM2 avaient de moins bons résultats en orthographe que les élèves évalués en 2007 et en 1987. En 2015, ils faisaient en moyenne 17,8 erreurs dans la dictée qui leur était proposée, contre 14,3 en 2007 et 10,6 en 1987.

C’est bien connu, «avant», on écrivait mieux. Les enfants faisaient moins de fautes à l’école, et les adultes dans leur vie quotidienne. Mythe ou réalité? Au hasard de mes pérégrinations chez les bouquinistes, je suis tombée sur cette carte postale, qui pour n’être qu’une occurrence isolée démonte de façon assez ironique la légende selon laquelle on écrivait mieux avant:

Carte de militaire de la Première Guerre mondiale.

Plus sérieusement, le projet Voltaire, grâce à une base de données alimentée par deux millions d’utilisateurs en cinq ans, a créé un «baromètre de l’orthographe» qui permet d’appréhender le niveau en orthographe des Français selon divers paramètres, notamment l’âge ou la géographie. On y découvre qu’en cinq ans, le niveau de maîtrise des règles d’orthographe des Français a baissé de six points, passant de 51% à 45% –et que c’est dans le Languedoc-Roussillon qu’on fait le moins de fautes!

Il existe une explication simple à la multiplication du nombre de fautes: jamais dans l’histoire de l’humanité tant de personnes n’ont autant écrit. Si la correspondance classique est tombée en totale désuétude (adieu les longues lettres d’amour, les correspondances estivales à l’adolescence, les échanges épistolaires dont on pouvait faire des recueils), la naissance d’internet et des réseaux sociaux, et l’avènement du téléphone portable, conduisent tout un chacun à écrire au moins quelques mots plusieurs fois par jour. En outre, dans le cadre des supports virtuels –forums, réseaux sociaux, blogs, commentaires, etc.– celui qui écrit s’expose à être lu par des dizaines, des centaines ou des milliers de personnes susceptibles de se transformer en autant d’impitoyables juges.

Crédibilité et argent en jeu

Donc, une fois posé que le niveau baisse, la question c’est: et alors? Est-ce que c’est si grave que ça? Quelle importance, finalement, qu’un texte soit mal orthographié, tant que le message passe? Est-ce que si l’on nivelle par le bas, comme semblent en prendre le chemin les «rectifications de l’orthographe» préconisées par le Conseil supérieur de la langue française (où l’on apprend avec soulagement que l’orthographe de mots comme «troutrou» et «chichekébab» est validée par l’Académie française), on va y perdre quelque chose?

Selon la thèse publiée par Christelle Martin Lacroux en 2015 sur l’impact négatif des fautes d’orthographe lors du processus de recrutement, un dossier de candidature contenant des fautes d’orthographe a trois fois plus de risques d'être rejeté par le recruteur, et 81% des entreprises considèrent qu’une mauvaise maîtrise de l’orthographe est un obstacle à la candidature d’un cadre. Gênant, donc, quand on cherche du travail, de parsemer son CV ou sa lettre de motivation de fautes.

Selon une étude anglaise relayée par Atlantico, 90% des mails contiennent des fautes d'orthographe, et les entreprises prennent le problème très au sérieux car il aurait un réel impact économique. En effet, l'orthographe est une forme de politesse, et l'entreprise engage sa crédibilité dans les mails que ses employés envoient en son nom. En outre, une faute sur la page de vente d'un site commercial est susceptible de diviser les ventes par deux. Le calcul est vite fait.

Ainsi, une nouvelle activité est née de ce constat: le coaching en orthographe. Recommandés par le Projet Voltaire, indépendants ou entreprises ayant pignon sur rue, ces coachs assurent aux entreprises que leurs «stagiaires» feront des progrès fulgurants en un rien de temps.

Ne fais surtout pas ça. «Rendu compte» est invariable, pour commencer.

Apparemment, les Français sont nombreux à se déclarer choqués par les fautes dans les médias: ils seraient 57%, selon une enquête de Mediaprism à retrouver dans un hors-série du Point. De là à penser que les 43% restant font eux-mêmes trop de fautes pour les repérer… Certes, il est plutôt facile de trouver des fautes dans les médias, étant donné que le volume d’écrits a explosé au cours des dernières années grâce à internet:

Cherchez l’erreur.

Certains en font même une spécialité, tel Bescherelle ta mère, dont le compte Twitter et le site internet recensent les perles, fautes lexicales ou grammaticales et autres coquilles du quotidien, au grand bonheur des internautes.

Lâcher un peu de lest

Inutile de se leurrer: on a beau se plaindre de la baisse du niveau de l'orthographe, on voit mal comment la tendance pourrait s'inverser. De l'aveu même des correcteurs des concours de recrutement du Capes et des professeurs des écoles, par où passent les futurs formateurs de la langue des petits élèves francophones, «étant donné le problème de recrutement, on se retrouve avec des candidats reçus qui peuvent avoir une orthographe hésitante. Les correcteurs sont incités à une certaine indulgence», explique Annie Kuyumcuyan, ancienne membre du jury de Capes de lettres modernes citée par Le Parisien.

Pas moyen de trouver une solution à ce problème, si les transmetteurs de ce savoir ne le détiennent plus eux-mêmes: «Les jeunes n'ont plus de points de repère» en matière d'orthographe et «les profs ont baissé la garde», estime un ancien correcteur du Capes dans la même source.

Le problème devrait donc se régler de lui-même. La simplification de l'orthographe est une évolution de la langue comme une autre. Elle a lieu plus vite aujourd'hui parce que quasiment tout le monde a accès à l'écrit, ce qui n'était pas le cas autrefois. Il faut peut-être s'en réjouir, finalement: le relâchement des règles orthographiques peut être considéré de ce point de vue comme un phénomène de démocratisation. La langue française appartient à tout le monde, plus seulement aux élites, et même si ça fait mal de l'admettre, peut-être faut-il apprendre à lâcher un peu de lest, n'en déplaise aux immortels, aux traducteurs, aux correcteurs et à Bernard Pivot. «Il n'y a pas d'orthographe pour le cœur», disait Balzac.

1amour, orgue, délice

Bérengère Viennot Traductrice

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