Tech & internet / Culture

Sept ans de bloguitude

Temps de lecture : 4 min

[BLOG You will never hate alone] Je vais finir par me croire immortel: voilà sept ans, jour pour jour, que je tiens ce blog considéré par certains comme la plus grande œuvre de l'esprit jamais écrite depuis les Mémoires de Rabbi Jacob.

Bon anniversaire, mon blog. | Sue Seecof via Flickr CC License by
Bon anniversaire, mon blog. | Sue Seecof via Flickr CC License by

Sept ans, putain.

Sept longues années que je suis là à radoter les mêmes âneries, à pourfendre le triomphe de la bêtise qui entre-temps aura conquis de nouveaux territoires, à décrire semaine après semaine la catastrophe absolue qu'est ma vie, à venir ici épancher mes colères et mes doutes, mes emportements comme mes indignations, à chanter la poésie de mon existence où, de crises d’hémorroïdes en visites chez le vétérinaire, de publications de romans en prises d’anxiolytiques, j'essaye de me présenter sous le jour le plus honnête possible.

Jamais je n'aurais pensé durer aussi longtemps. Jamais je ne m'aurais cru capable, au regard de ma légendaire paresse, de m'astreindre à cette discipline de délivrer deux, trois fois par semaine, des chroniques qui m'auront valu d'être traité de tous les noms, d'être considéré par certains comme le plus grand connard que la terre n'ait jamais porté depuis l'exfiltration de Rabbi Jacob en terre promise, d'être célébré comme la quintessence de la juiverie entrevue sous son pire aspect, d'être vilipendé dans des termes si aimables que j'ai parfois songé à changer d’identité et à me recirconcir le prépuce, d'être admiré par une foule enthousiaste qui n'a pas manqué une occasion de me prédire un avenir tellement sombre que plus d'une fois j'ai pris rendez-vous avec le croque-mort pour prendre les mesures de mon prochain cercueil.

Certes, pour ne pas passer pour trop victimaire, j'ai aussi eu mon lot de gratifications: des femmes par centaines m'ont demandé en mariage, d'autres m'ont promis des nuits d'amour brûlantes, quelques-unes m'ont écrit des poèmes sur la puissance érotique de mon crâne, deux se sont converties au judaïsme dans l'espoir de gagner mes faveurs, une m'a légué ce qui lui restait de fortune –à savoir un monceau de dettes avec lequel je me débats encore– et pas un jour ne se passe sans que je ne reçoive dans ma boîte aux lettres des photos par milliers où des admiratrices énamourées se montrent dans des poses si lascives que j'en viens à perdre mon hébreu.

Ce ne fut pas tous les jours facile. Souvent, j'ai songé à jeter l'éponge. À rendre mon tablier et à mener la vie oisive dont j'ai toujours rêvé. À tutoyer les étoiles de ma désespérance. À macérer dans ma mauvaise humeur au point de rendre mon chat atrabilaire. À jongler avec mes états d'âme comme un clown métaphysique avant de m'endormir sous le soleil noir de ma mélancolie triomphante, parmi la désolation d'un cœur point assez robuste pour composer avec cette rumeur du monde qui fatigue autant qu'elle asphyxie.

Quand j'ai commencé ce blog, j'avais encore de l'espoir

Plus d'une fois on a essayé de se passer de mes services mais à chaque fois, de peur de déclencher une nouvelle affaire Dreyfus, sous les avertissements répétés du CRIF mettant en garde contre une résurgence de l'antisémitisme dont je deviendrais l'une des victimes sacrificielles, on s'est ravisé et on m'a laissé végéter dans le caveau de mon blog [on finira par y arriver, ndlr], là où je pourrais continuer à chanter les psaumes de l'éternel persécuté qui n'en manque pas une pour rappeler aux hommes leur cruauté passée, leur lâcheté, leurs conduites impardonnables quand il s'agissait d'acheminer sous bonne escorte ceux dont le seul tort était d'être différents.

J'aurais aimé me montrer plus léger –après tout c'est un anniversaire!– mais comment l'être quand je vois l'Europe détricoter ce qu'elle a mis si longtemps à construire; quand je contemple cette Amérique qui s'enfonce dans la grande nuit noire de l'ignorance; quand montent ici et là les grondements de peuples qui, divorcés d'un dieu qui ne leur parle plus, s'en cherchent de plus humains qui sauront leur tenir le langage de la force et de l'autorité; quand un peu partout, on injurie l'avenir pour mieux satisfaire des appétits égoïstes; quand on me prédit que d'ici peu, pour commander une pizza, il me faudra parler à une enceinte connectée capable d'anticiper mes moindres désirs –puis-je crever avant?

J'aime mon optimisme farouche.

Je vieillis mal. Quand j'ai commencé ce blog, j'avais encore de l'espoir, de l'allant, je me voyais à 50 ans riche et célèbre, admiré et courtisé, chanté et loué, demi-dieu qui régnerait sur un empire vaste comme la fortune d'un Zuckerberg à qui j'aurais fait de l'ombre le jour où j'aurais mis au point un nouveau moteur de recherche intitulé Jewgle. Sept ans plus tard, je ne suis personne: même ma carte bleue, quand je l'interroge, ne me reconnaît pas; j'ai des rides si profondes que mon miroir, d'effroi, se fissure lorsque j'apparais; et mon âme pèse si lourd que les aiguilles de ma balance, à l'heure de monter dessus, vont d'un pôle à l'autre en des agitations frénétiques.

J'ai raté tout ce que j'ai entrepris: la reconquête capillaire de mon crâne, la reconnaissance de mes pairs qui n'ont cessé de m'injurier en me refusant un Prix Goncourt pourtant mille fois mérité, la composition de mon couscous dont les graines s'entêtent à ressembler à des pois chiches mal dégrossis, la recapitalisation de mes finances si ternes que ma banque a fini par appeler la police pour signaler une disparition inquiétante, la reconquête de ma femme partie sous d'autres cieux le jour où j'ai offert une thalasso à mon chat tandis qu'elle devait se contenter d'une remise en forme auprès de sa mère.

Finalement, la seule chose dont je pourrais me vanter, c'est ce blog que le fantôme de ma mère considère comme «l'entreprise intellectuelle la plus achevée depuis la parution des Mémoires d'outre-tombe».

Du coup, juste histoire d'emmerder mon monde, il se pourrait bien que je continue!

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici: Facebook-Un Juif en cavale

Laurent Sagalovitsch romancier

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