Boire & manger / Politique

Après l’«amendement merguez», l’interdiction des laitues?

Temps de lecture : 8 min

Le projet de loi alimentation prévoit d’interdire aux produits végétaux l’utilisation de certains termes liés à la production d’origine animale. Une ligne Maginot de la viande absurde et révélatrice de notre rapport ambivalent aux mots et aux marques.

Tremble, saveur bacon, ton temps est compté! | Jean-Marc Proust
Tremble, saveur bacon, ton temps est compté! | Jean-Marc Proust

Peut-être en avez-vous entendu parler? Issu d’un amendement porté en commission par Jean-Baptiste Moreau, l’article 11 sexies du projet de loi «pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine et durable» a tout de la bonne blague pour défendre les merguez.

Jean-Baptiste Moreau, député de la Creuse, éleveur de vaches limousines, était également le rapporteur de ce texte, adopté le 30 mai par les députés et désormais en cours d’examen au Sénat.

Son article chipolatas prévoit d’interdire «les dénominations associées aux produits d’origine animale [...] pour commercialiser des produits alimentaires contenant une part significative de matières d'origine végétale».

Nommer, c'est tromper?

Pour mieux comprendre les enjeux de ce débat sémantique, il suffit de lire l’exposé des motifs, qui dénonce «certaines pratiques commerciales trompeuses pour le consommateur, qui associent des termes comme “steak”, “filet”, “bacon”, “saucisse”, à des produits qui ne sont pas uniquement, ou pas du tout, composés de viande. Sont plus généralement concernées les dénominations faisant référence à des produits d’origine animale, notamment le lait, la crème ou le fromage».

Si la loi est votée en l’état, parler de merguez végétale deviendra prohibé, ou presque. En tout cas, on ne pourra pas les vendre sous ce nom. Ce serait tromper le consommateur, ce grand naïf…

Quiconque vendra un steak sans avoir zigouillé une vache sera hors la loi. Si vous commercialisez du lait sans avoir séparé un veau de sa mère, vous risquez un emprisonnement de deux ans et d'une amende de 300.000 euros, voire de ne plus pouvoir exercer votre profession.

Bref, tu crois siroter ton lait d’amande peinard, et tu rends complice d’association de malfaiteurs, en applications des diverses «sanctions prévues aux articles L. 132‑1 à L. 132‑9 du code de la consommation».

Plusieurs exemples sont détaillés: «Ainsi, une préparation à base de viande et de matières végétales, comme le soja, très rentable pour le producteur par rapport à un bifteck pur bœuf, peut faire l’objet d’une présentation “marketing” qui donne l’impression au consommateur qu’il consomme uniquement de la viande. De même, certains produits végétariens ou végétaliens recourent, de façon tout à fait paradoxale, au vocabulaire carné pour mettre en avant leurs produits: “goût bacon”, “merguez vegan”, “substitut de saucisse”… Un principe d’équivalence entre une saucisse pur porc et un “substitut de saucisse” végétarien est ainsi imposé au consommateur».

Très rentable? Est-ce interdit? Pourquoi? Qui empêche les producteurs de viande, si leur activité n’est pas rentable, d’en changer? Est-ce grave de vendre un produit végétal qui a un «goût bacon» sans avoir tué un cochon? Depuis quand le marketing est-il répréhensible? Les producteurs de lait et de steak ne feraient jamais de marketing?

Il suffit de se promener dans les rayons d’une grande surface pour constater que le marketing vilipendé n’est pas, loin de là, réservé au végétal. Est-ce par souci d’honnêteté vis-à-vis du consommateur que l’on nous vend des yaourts Bonne maman sans la moindre trace de lait de femme?

Quand la laitue fait trembler le boeuf

Poursuivons la lecture: «Rappelons, à toutes fins utiles, que la Cour de justice de l’Union européenne, dans un arrêt du 14 juin 2017, concernant l’utilisation de termes comme “lait de soja” ou “fromage vegan”, a précisé qu’un produit laitier, étant dérivé exclusivement du lait, doit en contenir les constituants. De fait, une “dénomination […] effectivement utilisée pour un produit laitier” ne devrait pas “être légalement utilisée pour désigner un produit purement végétal”».

Je sursaute, en pensant à la... laitue, qui produit une substance laiteuse, sans que jamais personne ne s’en offusque. Laitue, «du latin lactuca, racine lact- pour «lait», parce que ces plantes produisent du latex».

Il existe aussi du lait de chaux, plutôt minéral par définition. Faut-il l'interdire aux cimentiers, sous prétexte que les vaches ne produisent pas de chaux, et aller surveiller les chantiers avec une nouvelle clause Molière?

À l’Assemblée, les débats autour de cet article étaient plutôt drôles. Yves Jégo, député de Seine-et-Marne, s’est inquiété du devenir des «chips de betteraves», tout en soulignant les risques pris par un législateur singeant l’Académie française, en ouvrant de telles «vannes» –terme que l'on peut prendre ici dans un sens figuré.

«En interdisant l’appellation “steak végétal”, vous ouvrez un débat formidable! La chips de betterave pourra-t-elle continuer de s’appeler chips, alors que celles-ci sont d’habitude à base de pomme de terre? Quid de la rillette de thon et du carpaccio de mangue? Vous ne vous rendez pas compte des vannes que vous ouvrez, et des demandes reconventionnelles qui vont arriver, tout cela parce que notre rapporteur –dont je salue par ailleurs la connaissance du sujet– a introduit subrepticement une disposition visant à interdire le “steak” ou la “saucisse” végétaux!»

Inscrire dans la loi l’usage de certains termes ouvre en effet la voie à de bonnes blagues, mais aussi à d’importants risques contentieux. Faut-il revoir tout notre vocabulaire pour protéger la filière de l'élevage?

Les éleveurs et éleveuses seraient bien avisées de s’interroger sur les noms de tous les produits aussi dangereusement trompeurs que la laitue. Les exemples abondent, qui montrent l’absurdité de cette disposition.

Laissons les pavés à Mai 68

Ainsi, l'on pourrait proscrire la vente des tomates cœur de bœuf ou bien exiger que chacune de ces tomates soit vendue farcie d’un véritable cœur de bœuf, arraché à l’animal dans un abattoir. Miam?

Quid des fruits de mer? N'est-ce pas une appellation particulièrement fallacieuse?

Du pavé? Qu’en pensent les artisanes et artisans paveurs et les historiennes et historiens de Mai 68?

Des nuggets? N’est-ce pas offensant pour les chercheurs et chercheuses d’or?

Le cordon bleu ne devrait-il pas être vendu en mercerie?

Le filet n’est-il pas réservé aux courts de tennis ou à la pêche? Comment l'autoriser pour la viande et le poisson, en excluant les végétaux?

Et la noix de jambon? Que vient faire cette dénomination purement végétale dans un morceau de viande?

En forêt, faut-il renoncer au pied de mouton?

De même, n’en déplaise au Conseil national du cuir, est-il raisonnable de vouloir interdire le terme de «cuir végétal» lorsqu’il existe depuis longtemps des cuirs de fruits, faits à partir de compotes de fruits séchés?

Devrions-nous également interdire le terme de «fromage de tête», parfaitement trompeur car aucune tête ne produit du lait, pour lui préférer celui de «tête pressée», comme en Belgique? Ou bien, pour être parfaitement honnête avec les consommateurs et consommatrices, lui préférer celui de «morceaux agglomérés de têtes broyées»?

Que penser de la merguez? «Les Algériens, eux, jurent qu’elle est de nationalité algérienne et même kabyle et ils le démontrent par cette étymologie implacable: le mot merguez vient du mot berbère “amrguaz”, “am” signifiant “comme” et “rguaz”, “l’homme”. Ainsi, vous l’aurez compris, la merguez ne désigne rien d’autre que le membre viril…», nous explique-t-on sur le site de «Karambolage», l'émission d'Arte. N’est-ce pas trompeur que de vendre des faux pénis à griller?

Et que deviendront les «allumettes de bacon», dont tout laisse à croire qu’elles ne sont ni en bois, ni en carton, ni en chiffon?

«Oh la vache!»

Ce texte absurde, qui prétend soutenir une industrie en interdisant certains mots comme s’ils étaient des marques, risque malheureusement d’aboutir. Au Sénat, la rapporteure Anne-Catherine Loisier a déjà déposé un amendement pour interdire jusqu’à l’usage des slogans en forme de jeux de mots!

«Ces pratiques ne concernent pas seulement les dénominations figurant sur l'emballage des produits (“steak, pavé, haché, burger végétal”, etc.) mais aussi celles employées dans le cadre de la publicité faite autour de ces produits : à titre d'exemple, un spot télé promouvant un produit d'origine végétale est introduit par l'expression “je mangerais bien un boeuf”, tandis qu'une affiche publicitaire vantant les mérites de boissons au soja ou à l'amande a pour slogan “Oh la vache! C'est 100% végétal”. Aussi convient-il d'étendre la protection prévue au présent article à la promotion de ces produits, et non à leur seule commercialisation, pour se prémunir de telles pratiques.»

Zèle admirable. Les agences de pub ont du souci à se faire. Michel et Augustin aussi, qui affichent fièrement «Vache à boire» alors qu'ils nous vendent des mangues et des fruits de la passion.

Jean-Marc Proust

Un arrêté devra définir les termes honnis: on souhaite bien du courage aux fonctionnaires qui rédigeront ce salmigondis –j'utilise sans doute pour la dernière fois ce mot qui exprime à la fois une conversation confuse et un ragoût de diverses viandes réchauffées.

Un texte inutile, tardif et dangereux

Est-ce trop tard? Oui, car cette tentative d’appropriation, «Le steak, c’est que nous!», se heurte déjà à l’usage commun. Le lait de soja est entré dans le langage courant, y compris chez ses détracteurs.

Est-ce utile? Évidemment non, car les consommateurs et consommatrices ne sont pas les demeurées que l'on imagine. On scrute de plus en plus les étiquettes, parce qu’on aime savoir ce qu’on avale: si on veut manger un steak végétal, on saura le trouver; si on veut un steak animal, on le trouvera aussi.

Est-ce risible? Oui, sans doute, parce que cette ligne Maginot des mots montre surtout la crainte d’une partie de l’industrie agroalimentaire: perdre la bataille des idées, malgré de vastes efforts de communication –«Environ 90% du budget d’Interbev (32 millions d'euros par an) est consacré à la communication», selon Libération. Est-ce le steak de soja qui représente une –timide pourtant– menace pour la filière, ou bien les changements d'habitudes en matière d'alimentation, qui font que l'on consomme de moins en moins de viande?

Au moment où les conditions d’élevage, de transport et d’abattage des animaux suscitent un débat inédit, la filière a sans doute davantage à investir dans ses pratiques que dans la défense d’un pré carré sémantique. Interdire le vocabulaire n’est jamais une très bonne idée, surtout au nom de la transparence. Car cette censure pourrait un jour se retourner contre elle.

Par exemple avec un amendement imposant d’écrire «steak animal», ou un autre s’inspirant des paquets de cigarettes, qui obligerait à faire figurer sur les emballages des images atroces des conséquences de maladies cardio-vasculaires, ou un troisième, plus gore, proposant d’écrire

Tout cela pour parfaitement informer les consommateurs et consommatrices, bien sûr.

Ce texte, et l'arrêté qu'il prévoit, marqueront une nouvelle défaite des libertés. Car il ne s’agit aucunement de lutter contre des pratiques trompeuses ou de la contrefaçon, mais bien de s’en prendre à notre langage.

Alors que se discute actuellement une étrange loi liberticide soi-disant destinée à lutter contre les «fake news», observons que cet article sexies entend régenter ce qui peut être dit ou non dans l’industrie agro-alimentaire. Interdire les fausses informations d'un côté, rétablir la vérité de l'autre: qui y croit?

Qu'on mange de la viande ou du tofu, on devrait toutes et tous s'indigner de telles restrictions à nos libertés, d'autant plus qu'elles sont votées en nous prenant pour des crétines et crétins.

Ah, une dernière chose: avant de s'approprier le mot steak, il serait bon d'en vérifier l'étymologie. Car si son usage courant l'attribue à la viande rouge (et pas forcément aux autres, ni aux poissons...), l'origine du mot serait plutôt liée à la forme (tranche) ou au mode de cuisson (du scandinave steikja: cuire à la broche). Je savoure d'avance les débats entre linguistes et avocats.

Jean-Marc Proust Journaliste

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