Parents & enfants / Culture

«La meilleure façon de marcher est celle du flamant rose» ou la force d’une rescapée

Temps de lecture : 8 min

Couverture rose pastel, titre pancolien: a priori, «La meilleure façon de marcher est celle du flamant rose» est encore un de ces atroces romans de développement personnel, sauce guimauve.

La boiterie des flamants roses ou la démarche d'évitement d'Enaid. | Manuel Quintero via Flickr CC License by

La meilleure façon de marcher est celle du flamant rose figure dans les rayons incertains de la romance et du développement personnel. Ce que la littérature du moment produit de pire: le «feel good».

Le roman commence par une rupture. Suit un long flash-back: enfant, Enaid est arrachée à sa mère, prostituée, incapable de s’occuper d’elle. Son père a disparu. Elle sera donc élevée par ses grands-parents, dont la seule obsession sera de lui éviter le destin de sa mère. Le texte s’enfonce alors dans une série d’épreuves qui feraient pâlir de jalousie Les Deux Orphelines: expérience de la drogue, premier rapport sexuel qui se traduit par un avortement, piercings, tatouages… Un accident de cheval lui broie une jambe. La voici, cette démarche du flamant rose. Enaid boite.

Entre-temps, au lycée, elle a rencontré un Italien d'une trentaine d'années. Il est lettré, «grand, nez aquilin, des lunettes rondes», vit dans un appartement «empli de livres du sol au plafond». Il lui apprend un «taoïsme à la sauce italienne», entre jeûnes et douches glacées pour fortifier le corps et l’esprit. Ils partent vivre à Rome où le rêve vire au cauchemar. Il la séquestre, lui fait peur, la frappe. Un jour, après avoir subi le supplice de la baignoire, elle s’enfuit.

Eh, Diane, t’en fais pas un peu trop dans le genre Cosette, là?

La voici claustrophobe, boiteuse, avec des béquilles, en fauteuil, subissant une dizaine d’opérations dans l’espoir de marcher à nouveau, et à la recherche de sa mère. Qu’elle ne reverra que le jour de la mort de celle-ci.

Cosette sans coach

Justement. Ce jour-là, Enaid découvre, dans un placard chez sa mère, les cadeaux d’anniversaire qu’elle n’a jamais pu lui donner. Un cadeau par année. «Des gros, des petits, des dorés, avec sur chacun une carte. À quatre pattes, j'attrape le premier à ma portée. “Ma chère Enaid, joyeux anniversaire, maman.”»

Il y en a une trentaine, qui l'attendaient depuis des lustres. Enaid découvre l'amour de sa mère lorsqu'elle agonise. Diane Ducret use et abuse de toutes les recettes du mélo. Je soupire, trempant déjà ma plume dans l’acide. Blasé, j’attends le psy, le sage, le gourou, la rencontre… Enfin le coach qui va l’aider à se retrouver et l’inévitable maison d’hôtes régénérante du dernier chapitre.

Mais rien ne vient. À quelques pages de la fin, pris d’un doute, je cherche qui est Diane Ducret. Elle a écrit Femmes de dictateur, un livre sur le plaisir féminin, La Chair interdite, un autre sur Les Indésirables, ces femmes allemandes qui s'opposent au régime nazi, déportées au camp de Gurs...

Et puis ce bouquin. Qui raconte sa propre vie. Assez maladroitement, si l’on ne retient que l’aspect littéraire. Ce qui serait le plus facile. C'est ce que fait Yann Moix qui, avouant n'avoir pas lu le livre jusqu'au bout, éreinte une «non-oeuvre», lui balançant qu'elle «n'est ni géniale, ni grande, ni vraie.»

Le livre est sans doute, par bien des aspects, maladroit, d'une gaieté factice. Mais c'est sa vie. Enaid, c'est Diane. Impossible de s'en tenir à cette écriture légère. Ni génial, ni grand ce livre? Peut-être. Mais il est vrai et ce n'est pas rien.

Ça met du temps de préparer une victime

«Je n’ai pas trouvé votre livre très bon, lui dis-je, mais c’est un témoignage qui m’intéresse.»

Il y a de meilleures façons de commencer une interview. Mais Diane Ducret éclate de rire. Les années de malheur forgent le caractère. Elle rira souvent pendant nos échanges. Le ton léger et guilleret du roman s’explique mieux: quand on raconte un calvaire, mieux vaut en rire. La voici qui raconte, avec légèreté, les parents absents, la violence conjugale, le handicap. La voici qui se réjouit de ses lecteurs aussi, nombreux, qui se retrouvent dans cette autobiographie romancée, avec «quelques ellipses» et détours géographiques, mais dont presque tout est vrai.

«–Vous partez en Italie, tout se passe bien et, soudain, il vous bat.
–Ça ne se passe jamais exactement comme ça. Il y a d’abord une procédure d’isolement; il m’a coupée de ma famille et de mes amis. Ça met du temps de préparer une victime. Il faut installer tout un terrain, ça prend une bonne année.»

Pourtant, il doit y avoir des signes avant-coureurs, un pressentiment… Comment tombe-t-on dans le piège?

«–Vous n’avez rien vu venir?
–C’est la grande question que se posent toutes les victimes. Non, on ne voit pas. On évite, il y a de la peur, de la culpabilité… C’est une boiterie, comme le flamant rose, une démarche d’évitement.
–Et après? Comment vit-on les relations suivantes?
–Il y a deux tendances… Reproduire le même modèle, pour conjurer le sort, mais c’est un cercle très vicieux, et ça ne marche pas. Ou bien s’en abstraire, ce qui demande beaucoup de travail. C’est une prise de conscience, un miroir qui ne fait pas forcément de bien. J’ai essayé la psychanalyse classique qui ne m’a pas été d’une grande aide… C’est plutôt l’EMDR qui m’a été utile.»

Et, à la question: «Ça vous a pris beaucoup de temps?», elle répond un grand «Ouais!» suivi d’un éclat de rire. «J’avais 17, 18 ans et je ne me sens pleinement heureuse que depuis deux ans…» Même s’il reste «quelque chose de sourd, qui ne dit pas son nom. On sait très bien que c’est passé, mais le cerveau reste en alerte, pour se protéger».

Le juge la pousse à retirer sa plainte

Des années plus tard, elle porte plainte. On sort du livre, qui contourne cet épisode. Une juge française, «formidable», s’empare de son dossier et ordonne une confrontation. Au cours de celle-ci, son ancien bourreau reconnaît les faits, mais explique qu’il la battait «pour [son] bien, que c’était à visée éducative».

Malheureusement, la juge est nommée ailleurs. Son dossier est transmis à un autre juge, un homme d'une cinquantaine d'années, qui va la «pousser à retirer [sa] plainte. Il me disait que j’étais journaliste, que ça allait se savoir, que ça me suivrait toute ma vie, que ça nuirait à ma carrière… “Peut-être l’avez-vous cherché? Vous étiez jeune: vous l’avez peut-être poussé à bout? Y a-t-il eu pénétration ou non? Vous êtes-vous débattue? Avez-vous crié?” J’avais 26 ans, je marchais avec des béquilles… Il m’a questionnée de telle manière que je me suis effondrée. J’ai renoncé, ça a été très dur». Elle retire alors sa plainte.

Seul lui reste aujourd’hui le souvenir «formidable» du policier lors de la confrontation, face à son agresseur qui minimisait les faits.

«Il lui a collé une tarte, une mandale, en pleine tête, mais vraiment d’enfer. C’était un moment salvateur. Un homme m’avait détruite mais un autre me montrait qu’il était là pour me protéger.»

Le ton est enjoué, mais les mots ne le sont guère. Elle qui a connu le succès avec Femmes de dictateurs, souligne: «Je ne l’ai pas écrit par hasard. J'ai connu le totalitarisme domestique».

«La pauvre fille, son mari avait bu un petit coup de trop»

Elle se penche aujourd’hui sur son histoire familiale, où d’autres femmes avant elle ont été battues. Ainsi de sa mère, «danseuse ou putain? Les deux, probablement», qui vivait dans le «milieu» et a aussi été «battue par des hommes». Diane Ducret aimerait faire la clarté sur le décès de sa grand-mère, «morte sous les coups de son mari, un alcoolo. Un oncle a reçu un coup de téléphone un jour, où on lui a dit qu’elle était tombée chez elle. Il y a eu une autopsie mais personne n’a vu le corps, ni n’a eu accès au dossier. À l’époque, quand ça arrivait, on disait juste: “la pauvre fille, son mari avait bu un petit coup de trop”.» Elle a commencé une enquête, essayant déjà de retrouver le lieu et la date du décès.

Son livre flirte avec la mièvrerie mais y échappe par une forme de joie insolente. Diane Ducret a survécu aux coups, aux blessures, aux absences. Elle a la force d’une rescapée. Et c’est ce qu’elle parvient à dire, dans des lignes parfois naïves, parfois touchantes. Sans doute faut-il y voir de la pudeur. Comment se raconter à vif à quelqu’un qui ignore ce qu’est la souffrance? Elle répond aux questions avec légèreté, mais sans désinvolture.

Diane Ducret. | Bruno Klein

«Vous pouvez trouver ça niais. Mais c'est plutôt joli ce qui se passe en ce moment. Je suis assez fière de faire lire ce livre à des gens qui ne vont jamais au Salon du livre, qui pensent que c’est une comédie romantique puis se disent: “Wow, je suis choqué, ce n’est pas si naïf et pas si con que ça”. Beaucoup s’identifient et me disent: “C’est exactement ce qui m’est arrivé” ou bien: “C’est moi!”.» Elle revendique un caractère provincial à son livre, qui «ne prend personne de haut, avec des références, et qui ne parle pas de petits problèmes existentiels dans le milieu feutré du 7e arrondissement».

«En fait, t'es une handicapée»

À la voir aussi réjouie, on aurait presque envie de regarder sa jambe pour vérifier que tout ce qu’elle raconte (les mois passés avec un fixateur, «un véritable instrument de torture, je vous invite à regarder») est vrai. Les mots du mélo s’imposent: destin brisé. De ces années sur le billard, elle garde le souvenir de la douleur et de la jeunesse perdue, qu’elle raconte en parlant, comme à l’écrit, au présent. «Je suis adolescente et je vis une maladie de la vieillesse. Tout commence à se détruire de l’intérieur. Je ne peux même pas me lever pour aller aux toilettes… Poser le pied par terre me fait hurler de douleur. On me trouve jolie alors que je me sens brisée en mille morceaux.»

«Un jour, je me suis dit: en fait, t’es une handicapée.» Mais elle refuse de se voir en victime. Elle demande la carte, pense à la déchirer, la garde: «J’y ai droit. Je suis handicapée». Mais ne l’utilise pas. Assumer et refuser à la fois. Elle commence à travailler pour la télé. «Avec mes béquilles, c’était plus facile d’être une femme-tronc.» Assumer et rire. Elle est embauchée par Patrick Buisson à la chaîne Histoire. Son contrat n’est pas reconduit: «Il a attendu que je sois sur le billard…».

Elle passe à l’écriture. Avale des tonnes de documents, mène des enquêtes, ses livres se vendent bien. Elle en prépare un sur le règne d’une dictatrice européenne de 2033 à 2045. «On dit souvent que s’il n’y avait que des femmes au pouvoir, les choses iraient mieux. Mais qu’est-ce que le pouvoir fait à une femme? Réagit-elle comme un homme ou pas?» Un univers de violence, encore.

Sa première fête des mères

Après la mort de sa mère, outre les cadeaux qui l’attendaient, elle a trouvé dans un coffre un dossier que sa génitrice avait patiemment constitué pour retrouver la garde de sa fille. «Une lettre au roi Baudouin pour que j'obtienne la nationalité belge… Des témoignages: “Jacqueline coiffeuse, on les a vus une fois”, écrit sur un bout de cahier, une serviette de table… Il était tout pourri, son dossier! Mais c’était merveilleux de le trouver.» Et puis, elle qui n’avait jamais eu de photo avec sa mère, en a trouvé une.

«L’échographie. Je l’ai encadrée. Maintenant, je l’ai cette photo, de nous deux ensemble.» Un silence et puis: «Si on veut guérir, on prend ce qu’on trouve». Cette année, elle a fêté la fête des mères pour la première fois, en achetant un bouquet qu’elle a lancé dans la Seine.

Sa vie est un mélo. Son roman, boiteux, courageux dans ses maladresses, est plus touchant qu'on ne l'imaginait.

Jean-Marc Proust Journaliste

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