Culture

Le silence d'Abraham Sutzkever

Christian Delage, mis à jour le 25.01.2010 à 17 h 20

Le poète Abraham Sutzkever laisse derrière lui d'immenses textes, et onze secondes d'un silence crucial.

Le grand poète yiddish Abraham Sutzkever est mort mercredi dernier à Tel-Aviv, à l'âge de 96 ans. Sa poésie avait été récemment portée par la voix du comédien Gérard Depardieu, qui en avait lu quelques pages en 2007 au festival de Radio-France à Montpellier.

C'est dans sa langue, le yiddish, que Sutzkever avait souhaité prendre la parole, quand il fut choisi par l'Accusation soviétique pour être cité comme témoin devant le Tribunal militaire international, en janvier 1946, à Nuremberg. Il devait y rapporter, en tant que survivant, comment la communauté juive à laquelle il appartenait avait été presque entièrement exterminée par les nazis lors de l'arrivée de la Wehrmacht, suivie par l'Einsatzgruppe A, dans les ghettos de Vilnius. Il avait déjà rédigé un texte, «Le ghetto de Vilna», qui devait être inclus dans le recueil édité par Ilya Ehrenburg et Vassili Grossman, Le Livre noir. L'extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l'urss et dans les camps d'extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945. Mais ce livre fut interdit par Staline. À Moscou, lors d'une réunion tenue le 16 février 1946, cinq heures furent nécessaires pour rédiger le protocole de sa déposition, qu'il allait devoir faire en russe.

Dans quel état d'esprit se trouve-t-il au moment de prendre la parole devant le tribunal allié? Il l'a dit lui-même après-coup: «Durant deux nuits, avant ma comparution, je n'ai pas pu fermer l'œil. Je voyais devant moi ma mère qui courait, nue, sur un champ de neige, et le sang chaud qui coulait de son corps transpercé se mettait à ruisseler des murs de ma chambre et m'encerclait. [...] Il m'est difficile de comparer mes sentiments. Lequel est le plus fort, de l'affliction ou du désir de vengeance?»

Le voici venir à la barre. Le président, Geoffrey Lawrence, l'invite à s'asseoir, sans succès. Après lui avoir demandé son nom et sa nationalité, il le prie à nouveau de s'asseoir. Sutzkever décline son identité et maugrée quelques mots à l'huissier qui se tient à ses côtés: «J'ai dit deux fois au Marshall que je ne voulais pas m'asseoir, comme ça se fait d'ordinaire. J'ai parlé debout, comme s'il avait été question de réciter le kaddish pour les disparus.» Le procureur russe, Ernst Smirnov, l'interroge alors pour savoir où il se trouvait durant l'occupation allemande, ce à quoi Sutzkever répond: «Vilna.» Puis il lui demande de dire s'il a été «le témoin oculaire de la persécution des Juifs dans cette ville». Sutzkever répond positivement.

Le tribunal attend à présent son récit. Mais voici que Sutzkever ne parle pas. Il semble reculer devant cette échéance pourtant attendue et préparée. Le silence qu'il observe va durer exactement onze secondes. La routine du procès s'interrompt tout à coup. Plus aucune traduction ne parvient à ceux qui ont des écouteurs, renforçant leur attention visuelle à ce qui est en train de se passer.

Ces onze secondes de silence ne sont pas mentionnées dans la transcription officielle de l'audience. Elles n'ont d'existence que dans l'enregistrement audiovisuel du procès, qui fut en effet filmé, sous forme partielle, par des cameramen américains formés par le célèbre cinéaste John Ford. Or, dans l'extrait qui est disponible en ligne sur le site de l'United States Holocaust Memorial Museum, ce silence a été coupé, sans doute pour faire démarrer directement le témoignage sur les premières paroles de Sutzkever. Dans Nuremberg. Les nazis face à leurs crimes, je montre ce moment dans son intégralité.

Au fil des projections publiques de mon film, et des débats qui les ont accompagnées, en France comme à l'étranger, j'ai progressivement fait de ce silence une des sources vives de la mémoire d'Abraham Sutzkever. Il permet en effet aux générations d'aujourd'hui de comprendre comment ce survivant, l'un des tout premiers à témoigner publiquement de l'extermination des Juifs, a cherché à prendre une certaine distance pour donner à son récit une dimension autant collective que personnelle et à nous donner ainsi une place comme spectateur. Ce ne sont pas seulement ses poèmes qui vont survivre à sa disparition, mais également sa présence filmée à Nuremberg.

Christian Delage

(«Mon témoignage au procès de Nuremberg», traduit du yiddish par Gilles Rozier, Europe, «Les écrivains et la guerre», août-septembre 1995, p. 150, disponible sur DVD).

Image de une: REUTERS/Ints KalninsDans un cimetière juif de Vilnius.

Christian Delage
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