Sports

Depuis quand être supporter d'un club de foot n'a plus vraiment de rapport avec la géographie?

Temps de lecture : 5 min

Il semble aujourd'hui tout à fait normal d'être fan de Neymar en résidant à Lyon ou d'encourager la Juventus de Turin en étant parisien. Cette dissociation entre club et racines locales est pourtant un phénomène récent.

Il y a trente ans, il ne serait venu à personne l'idée de soutenir l'Olympique de Marseille en étant né à Amiens. | Boris Horvat / AFP
Il y a trente ans, il ne serait venu à personne l'idée de soutenir l'Olympique de Marseille en étant né à Amiens. | Boris Horvat / AFP

Transferts de joueurs d’un club à l’autre, paris aux sommes astronomiques, salaires indécents, milliards d’euros de droits télévisés: les revenus issus du «footbusiness» ne cessent de passionner. Ce jeu n’a pourtant pas toujours été aux mains de grandes multinationales.

Jusque dans les années 1960, et dans de rares cas au-delà, les présidents de clubs étaient des industriels locaux qui tiraient un profit indirect –valorisation de l’esprit d’entreprise, atténuation des tensions sociales– de leurs largesses.

Le modèle avait été mis en œuvre entre autres par Jean Prouvost, magnat du textile et de la presse qui présida le Racing Club de Roubaix, puis par Pierre et Geoffroy Guichard, patrons des établissements Casino, qui ancrèrent le football et la couleur verte –celle de leur marque– à Saint-Étienne et donnèrent leur nom au stade. Pensons aussi au stade de Reims, soutenu par les champagnes Pommery et dirigé, à plusieurs reprises jusqu’en 1977, par un autre magnat du champagne, Henri Germain.

On pourrait citer des exemples similaires en Italie: les Agnelli à la tête de la Fiat et de la Juventus à Turin, l’industriel du textile Ascarelli ou l’armateur Lauro à Naples.

Des équipes au diapason de l’entreprise

Le management du club était au diapason de l’imaginaire de la ville et d’une entreprise qui la dominait.

L’équipe de Sochaux était gérée sur le modèle industriel de Peugeot, propriétaire du club: «Il appartient aux responsables de l’équipe de connaître parfaitement chaque équipier afin de le placer à l’endroit où il est capable de rendre son maximum», lit-on dans un numéro du journal de l’entreprise de 1954. À l’usine, c’est la même chose: chacun doit être parfaitement à sa place et il appartient «à chacun d’y veiller».

René Hauss, le directeur technique du Football club de Sochaux dans les années 1970, vantait cette discipline d’usine sur le terrain: «Pas de concertation, pas de contestation, une hiérarchie bien établie», déclarait-il à L’entraîneur français en 1976.

Ce schéma –ou ce diagramme, pour reprendre le vocabulaire de Gilles Deleuze– s’est profondément transformé depuis les années 1970-1980. Ce sont désormais des magnats de la communication et de l’édition qui s’intéressent au football: Marcel Leclerc, dirigeant de journaux sportifs à Marseille, à Jean-Luc Lagardère (éditions Hachette), président de l’éphémère Matra Racing, à Michel Denisot (Canal+) au Paris Saint-Germain.

C’est aussi l’époque des promoteurs immobiliers, des dirigeants de chaînes de produits de consommation. Mais la plupart de ces condottieri, souhaitant se montrer et faire valoir leur image, ont encore un lien avec la ville dont ils dirigent le club. Le véritable tournant se fait à partir des années 1990-2000.

L’entrée des géants de la finance internationale

À des rythmes variables et sauf remarquables exceptions, les présidents et les actionnaires des grands clubs n’ont plus qu’un lien distant avec les villes dont les équipes sont le fleuron. Ces clubs deviennent désormais la propriété de géants de la finance.

L’Olympique de Marseille a été repris à partir de 1996 par Robert Louis-Dreyfus, patron d’Adidas n’entretenant que des liens circonstanciels avec Marseille, et est aujourd’hui la propriété de Franck McCourt, un promoteur immobilier américain milliardaire.

Le PSG a successivement été la propriété du groupe américain Colony Capital puis de l’émirat du Qatar. L’AS Monaco est possédé par l’homme d’affaires et milliardaire Dmitri Rybolovlev. Le FC Sochaux, lui, a rompu le cordon ombilical avec la firme Peugeot en étant racheté en 2015 par le groupe chinois Ledus.

Robert Louis-Dreyfus en conférence de presse le 13 décembre 1996, la veille de devenir propriétaire de l’OM | Anne-Christine Poujoulat / AFP

Bien sûr des présidents de clubs d’ancien style demeurent à Guingamp ou à Toulouse, mais la tendance est à la déterritorialisation, à la mainmise des grandes fortunes et groupes internationaux.

Une substitution de la marque au territoire

Ce phénomène se lit encore dans les noms des stades récemment modifiés: Matmut Atlantique a remplacé Chaban-Delmas à Bordeaux, Orange Vélodrome le stade Vélodrome de Marseille, Allianz Stadium le Juventus Stadium à Turin.

Le stade Chaban-Delmas de Bordeaux, le stade Vélodrome de Marseille et le Parc des Princes à Paris étaient également des vélodromes, témoignant à titre de vestige de l’importance du sport cycliste. Ces références ont aujourd’hui toutes disparu.

Ces diverses modifications n’entament pas pour autant la ferveur populaire. Mais celle-ci a changé progressivement d’assise et de signification: à la célébration de l’entre-soi s’est substitué un show de vedettes regroupées sous les mêmes couleurs, le maillot demeurant le principal emblème d’identification.

Faut-il voir dans cette continuité de la ferveur une bizarrerie de l’air du temps ou un impératif lié à la nature oppositive du jeu –ou peut-être les deux?

Identité donnée et identité rêvée

Un des paradoxes de notre époque tient au contraste entre la dissolution des identités substantielles et le maintien, voire la poussée, des affirmations identitaires, qu’il s’agisse de fiertés locales, de revendications nationalitaires ou de nationalisme.

Parallèlement, pour faire le plein d’émotions, pour satisfaire à la «Quest for Excitement», il faut être partisan d’une équipe. Ce n’est bien sûr pas là une obligation morale, mais une nécessité psychologique. Quoi de plus insipide, en effet, qu’une rencontre sans enjeu, où l’on ne passe pas du «ils» au «nous», où l’on ne sent pas soi-même acteur?

Pour répondre à cette tendance (l’affirmation d’une identité) et à cet impératif ludique et sémiotique (soutenir une équipe), on demeure fidèle à l’équipe locale, même si elle ne symbolise plus la localité.

La globalisation, et c’est là une autre évolution importante, a entraîné une déterritorialisation de l’engouement –le sociologue Ludovic Lestrelin le montre adéquatement dans ses travaux.

Les supporters ne sont plus seulement des femmes et des hommes du lieu ou des originaires de la ville exilés, mais aussi des fans résidant à plusieurs centaines ou milliers de kilomètres de leur club, laissant leur identité de naissance au vestiaire et privilégiant une grande équipe nationale ou internationale au palmarès prestigieux.

Ces supporters soutiennent parfois deux équipes, celle de leur lieu de naissance ou de résidence et celle italienne, anglaise ou espagnole qui rayonne à travers le monde. Ils paient leur tribut à leur identité donnée et à leur identité rêvée, exprimant leurs sentiments, manifestant leurs opinions, répondant aux questions sur internet, qui les répercute aux quatre coins de la planète.

Place aux vedettes

Ce qui frappe également, c’est la place de plus en plus grande faite aux vedettes au détriment de l’équipe. Le nom des joueurs apparaît en France sur les maillots depuis les années 1990: 1995-1996 pour les compétitions de l’UEFA, 1997-1998 pour le championnat national. Les jeunes supporters portent ces maillots floqués d’un nom, manifestant leur adhésion à une vedette, y compris si celle-ci ne fait pas partie de l’équipe de leur ville ou de leur région.

Autrement dit, à une époque dominée par l’individualisme, l’admiration pour les exploits individuels entre en concurrence avec la partisanerie locale. Admiration et partisanerie, tels sont, au demeurant, les deux ressorts des passions sportives.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

Christian Bromberger Anthropologue

Newsletters

La victoire des Bleus était une chance que le foot français n’a pas (encore) su saisir

La victoire des Bleus était une chance que le foot français n’a pas (encore) su saisir

Après plusieurs semaines d’attente, le championnat de France de football a repris ce week-end avec un nouveau statut. Dorénavant, il faudra présenter cette ligue comme le championnat du pays champion du monde. Hourra!

Si la France est championne du monde, c'est aussi grâce à Olivier Giroud

Si la France est championne du monde, c'est aussi grâce à Olivier Giroud

Les chiffres ne mentent pas. Sans le numéro 9, les Bleus n'auraient pas eu le même parcours.

Le plan d'Adidas pour durer: retirer de la vente ses produits à succès

Le plan d'Adidas pour durer: retirer de la vente ses produits à succès

Une stratégie payante si l’on en croit le succès du retour des Stan Smith.

Newsletters