Égalités / Culture

Frida Kahlo n'est pas une jolie poupée

Temps de lecture : 5 min

Lâchez-lui le sourcil, regardez plutôt ses œuvres.

Une des 250.000 poupées Frida Kahlo mises en vente en décembre 2005 | Susana Gonzalez / AFP
Une des 250.000 poupées Frida Kahlo mises en vente en décembre 2005 | Susana Gonzalez / AFP

Son monosourcil a conquis le monde. Sur des t-shirts, en pendentifs, en coussins, en rideaux, sur des tasses, des assiettes, des aimants pour frigo, des baskets, des gâteaux, des coques de téléphone. On a même collé sa tête sur des pantalons de yoga, ce qui en terme d’humour noir, me paraît assez savoureux –sachant qu’elle a fini amputée d’une jambe. Au point où on en est, elle pourrait aussi bien servir d’effigie à une ligne de bus, ça ne troublerait personne.

J’aime passionnément Frida Kahlo, mais même moi, je ne suis pas loin de friser l’overdose. La question n'est pas de déterminer si chacun de ces objets est joli ou sympa, mais de constater l'écart entre ce qu'on a fait de la représentation de Kahlo et son œuvre.

Évidemment, on pourrait se réjouir de l’extraordinaire célébrité mondiale d’une femme artiste, handicapée, bisexuelle, métisse, communiste et sans enfant. Mais est-ce vraiment le cas? En réalité, ce n’est même plus Frida Kahlo qui est représentée, mais un symbole sourcillaire. La preuve, on ne reproduit plus ses auto-portraits, on les redessine dans des versions plus acceptables –autrement dit, bien lisses et propres.

Autant dire qu’on fasse ça:

De la femme qui a peint ça:


Ma naissance (1932)

Ça a le don de m’horripiler.

C’est un exemple certes extrême, mais même l’entreprise qui gère la marque Frida Kahlo –oui, il existe la FKC, la Frida Kahlo Corporation, et ce n’est même pas une vanne de ma part– a choisi ceci pour illustrer son site web:

Une Frida Kahlo dégénérée. On en a fait une espèce de mannequin de chez Desigual. Il ne reste plus que les couronnes de fleurs. Il faut arrêter de croire que Frida Kahlo, c'était la reine du selfie. Au passage, vous saviez qu’il y avait même un filtre Snapshat Frida? Que Kim Kardashian a essayé?

Déjà, Kahlo ne se peignait pas pour exposer sa vie parfaite et l’immensité de son bonheur. Mais alors franchement pas.


Sans espoir (1945)

Ensuite, elle ne cherchait même pas à se rendre belle sur les toiles –ce qui fait quand même une grosse différence avec la culture du selfie: elle est plus proche de Nan Goldin que de Kim Kardashian ou de ma cousine.

Regardez une de ses anciennes toiles, peinte en 1926. C’est un autoportrait assez flatteur, très européen, très Modigliani.

Comparons-le maintenant avec un autoportrait de 1945:

La manière dont elle se peignait, le symbolisme, l’esthétique des ex-voto mexicains, tout est un choix artistique. Qui apparemment dérange encore suffisamment pour que l'on décide de la karchériser, d'ôter ce qui dépasse et de lisser le tout.

Parce que vous noterez qu’on l’embellit à chaque fois. Sauf que l'on conserve le monosourcil –mais pas trop la moustache– et là, on atteint le degré maximal de l’hypocrisie. La reproduction du monosourcil, c’est une manière de dire «Regardez, on accepte très bien un physique différent».

Du coup, l’art de Frida Kahlo se réduit à «fleurs et gros sourcils». Et après, ça donne des séries de mode du genre de celle-ci, parue dans Vogue:

Enfer et damnation. L’artiste est totalement évincée au profit d’une esthétique un peu exotique. Frida Kahlo devient le symbole de ce qu'il y a de plus inoffensif.

Il était inévitable que ce processus aboutisse à une Barbie Frida. Et là, d’un coup, allez savoir pourquoi, sa descendante, la fille de la fille de sa sœur, a décrété que c’était honteux: «J’aurais voulu que la poupée ait davantage les traits de Frida, pas cette poupée aux yeux clairs» (Mattel avait pourtant négocié avec la Frida Kahlo Corporation).

Et est-ce qu’on parle de cette biographie qui lui est consacrée, dont la couverture ressemble à ça?

Franchement, trop hâte de lire une bio de Picasso avec son cul en couverture.

L’art de Frida Kahlo ne se résume pourtant pas seulement à des fleurs, des gros sourcils et des perroquets. C’est du sang, beaucoup, et de la douleur, immensément.


Quelques petites piqûres (1935)

(Le sang déborde même du tableau, avec des traces sur le cadre. La toile fait référence à un homme qui, soupçonnant sa femme d’infidélité, l’avait poignardée et avait plaidé qu’il ne lui avait fait que «quelques petites piqûres».)

J’adore ce que Kahlo dit des artistes français qu’elle rencontre à Paris: «Je préférerais m’asseoir par terre pour vendre des tortillas au marché de Toluca plutôt que de devoir m’associer à ces putains d'“artistes” parisiens. Ils passent des heures à réchauffer leurs précieuses fesses aux tables des cafés, parlent sans discontinuer de la culture, de l’art, de la révolution, en se prenant pour les dieux du monde et en infectant l’atmosphère avec des théories qui ne deviennent jamais réalité. Le lendemain, ils n’ont rien à manger, vu que pas un seul d’entre eux ne travaille. Ils vivent comme des parasites, aux crochets d’un tas de vieilles peaux pleines aux as qui admirent le “génie”. Ça valait le coup de venir, rien que pour voir pourquoi l’Europe est en train de pourrir sur pied et pourquoi ces gens sont la cause de tous les Hitler et Mussolini.» Et paf.

André Breton, qu’elle détestait donc, a écrit: «Son art est un ruban autour d’une bombe». Il est bien dommage qu’on n'ait gardé que le ruban.

Alors évidemment, dans un sens, on peut se réjouir, parce que toute cette médiatisation incite sûrement des gens à s’intéresser à son œuvre et à faire des recherches sur le sujet. De l’autre, c’est un peu piégeux, parce qu’elle devient la femme artiste de service. Quand il faut une femme artiste, par exemple dans une expo ou un jeu de société, on va nous sortir Kahlo comme joker, dans une version bien aseptisée comme il faut.

De Kahlo, on va dire qu’elle était belle (à mon avis non, elle était forte, ce qui la rendait belle), parce qu’une femme iconique doit forcément être belle –d’où le besoin de corriger ses autoportraits insuffisamment flatteurs. On ne va parler que de sa vie privée et pas de l’aspect politique de ses œuvres, ni de sa technique.

Pourquoi je vous parle de Frida Kahlo aujourd’hui? D’abord parce que j’ai encore vu passer un jeu pour enfant dans lequel on présentait des femmes célèbres –à la base, bonne initiative– en les dessinant comme des top-modèles, et Frida Kahlo en faisait partie. Et que, en parallèle, j’ai une excellente nouvelle: Google a lancé une exposition numérique très complète sur elle.

Ils ne se sont pas foutus de notre gueule: vous pouvez aller regarder les tableaux avec des explications, lire des articles sur son travail, faire une visite virtuelle de son atelier et du reste de la Casa Azul. Le projet est le fruit de la collaboration de trente-trois musées dans le monde, et c’est remarquable. De quoi se rappeler qu’il y a une artiste derrière le porte-clé.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Titiou Lecoq

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