Culture

Mort de Jalal Mansur Nuriddin, père spirituel du gangsta rap à son insu

Temps de lecture : 7 min

«J’ai écrit cela pour détourner le gangsta rap, pas pour le promouvoir.»

Pochette de l'album Hustlers Convention qui a servi d'inspiration à la culture ghetto entretenue dans le hip-hop depuis quarante-cinq ans.
Pochette de l'album Hustlers Convention qui a servi d'inspiration à la culture ghetto entretenue dans le hip-hop depuis quarante-cinq ans.

Le hip-hop est né en 1973. À l’époque, le deejay américain d’origine jamaïcaine Kool Herc organise ses toutes premières block parties, ou fêtes de quartier, dans le Bronx délabré et en flammes, à New York. Un big bang qui donnera lieu, petit à petit, au genre musical le plus important de nos jours. Ce genre trouve ses origines dans de multiples lieux, noms et albums: la culture des sound-systems jamaïcains, les gangs du South Bronx, la pratique du graff, la soul music, James Brown

Pourtant, cette même année 1973, un album passé franchement inaperçu va servir d’inspiration, trop souvent oubliée, à la culture ghetto entretenue dans le hip-hop depuis quarante-cinq ans maintenant: Hustlers Convention de Lightnin’ Rod.

Derrière ce blase se cache Jalal Mansur Nuriddin, décédé le 4 juin 2018 à l’âge de 73 ans. Membre fondateur de The Last Poets, groupe mythique de spoken word et de soul américain, très engagé dans la lutte pour les droits civiques, il se nourrit progressivement de la tchatche des prisons américaines, de la culture de la rue, d’histoires, de thèmes récurrents qui pullulent sur les trottoirs de son Brooklyn natal. Il est échappé de cela, et son art est une extension de la culture orale africaine. À ce moment-là, la soul music a tout juste commencé à embrasser massivement les thématiques sociales grâce à Marvin Gaye, Curtis Mayfield et consorts. Il se passe quelque chose dans la black music, et Jalal Mansur Nuriddin s’en inspire pour composer une série de poèmes.

Ces poèmes racontent l’histoire de deux potes, Spoon et Sport. Ce dernier est un dur de la rue, un petit malfrat de renom violent et surtout vantard. Pour camper le personnage, Lightnin’ Rod le fait parler: «I was snorting skag, while others played tag / And running through bitches like rags to riches» («Je sniffais de la poudre pendant que les autres jouaient à cache-cahe / Et je cherchais des bitches comme un mec qui devenait riche»). Un ego trip avant l’heure, une phrase que l’on aurait tout à fait pu entendre quinze années plus tard dans la bouche d’Eazy-E, MC Hammer ou Snoop Dogg, grands noms du gangsta rap américain.

La rencontre avec Kool and The Gang

Les thématiques sociales de ce disque sont fortes. Sport est condamné à mort et clame à qui veut l’entendre que les véritables gangsters sont ceux qui gagnent des milliards au nez et à la barbe de millions de gens («The real hustlers were rippin’ billions / From the unsuspecting millions»). Par ailleurs, il se trouve que le premier album de The Last Poets, sorti en 1970, a été produit par un certain Alan Douglas, qui a aussi eu sous son aile des monstres tels que Jimi Hendrix ou Miles Davis. Un beau CV. Il décide d’emmener Jalal Mansur Nuriddin en studio et de lui faire réciter ce poème façon spoken word, au métronome.

L’idée, c’est de mettre ce trésor en musique. «Le producteur voulait tout contrôler et il voulait seulement que j’accouche des paroles pour qu’il puisse faire son truc sans moi», confiera Jalal Mansur Nuriddin bien des années plus tard. Justement, il se trouve que le groupe Kool and The Gang est en pleine session studio, juste à l’étage en-dessous. Douglas les entend jouer un morceau instrumental tout juste composé, inédit, et frappe à la porte. Quand il leur lit le texte enregistré par Jalal Mansur Nuriddin quelques minutes auparavant et qu’il leur explique qu’il souhaite utiliser cette musique pour le sublimer et le mettre sur disque, le groupe, notamment le leader Robert Kool Bell, accepte immédiatement. Ça se fait comme ça, à la va-vite, et aucun papier n’est signé, ce qui leur coûtera cher par la suite.

Une guéguerre de maisons de disque

De fil en aiguille, et très rapidement, plusieurs musiques sont composées par Kool and The Gang ainsi que par le saxophoniste King Curtis et le batteur Bernard Purdie pour soutenir le spoken word de Jalal Mansur Nuriddin, qui prend, pour ce projet, l’alias de Lightnin’ Rod. À l’époque, le groupe n’est pas le mastodonte des charts qu’il deviendra quatre ans plus tard. Dans son livre Gangsta Rap: Dr. Dre, Snoop Dogg, 2Pac et les autres, Pierre Evil décrit l’album comme tel:

«S’il a jamais existé l’équivalent musical d’un film de Blaxploitation, c’est bien celui-là: Hustlers Convention n’est pas une “bande originale imaginaire”, mais une vraie histoire, avec une intrigue (les aventures d’une paire de racailles à la Convention annuelle des hustlers), des personnages (Sport, son pote Spoon… Lightnin’ Rod tenant tous les rôles en modifiant sa voix à chaque personnage), des lieux (le Café Black Rose, le Hamhock’s Hall, où se tient la Convention, la table où Spoon jette les dés pour rafler la mise…) et même une scène de poursuite, à la fin, après que la compétition de dés eut dégénéré en affrontement à coup de flingues, nos deux héros sont pris en chasse par les flics. Et comme les toasts de Lightnin’ Rod sont agrémentés non seulement d’un accompagnement funky mais également de bruitages expressifs –la foule du Café Black Rose puis de la Convention des hustlers, les coups de feu, les cris (une figure qui deviendra un poncif des skits du gangsta rap vingt ans plus tard)…– l’effet est saisissant.»

Le problème, c’est que l’album ne rencontre pas le succès escompté. Kool and The Gang est signé chez une maison de disques différente de celle de Lightnin’ Rod, et la collaboration réalisée sans la paperasse réglementaire est vue d’un mauvais œil par les labels. United Artists, qui édite le disque, craint que le manager de Kool and The Gang ne les poursuive, et décide de retirer Hustlers Convention des bacs. Lightnin’ Rod avance quant à lui que beaucoup de malfrats ne souhaitaient pas que l’on voie leur vie étalée au grand jour. Mais lorsqu’il parle de malfrats, il évoque surtout ceux de l’industrie du disque. Le double sens est l’une de ses armes de prédilection.

«Salopes», «jouer au billard», «sniffer de l’héro»

C’est dans les rues de New York, dans le milieu des toasters et des premiers MC que l’album circule, à défaut d’être diffusé en radio ou d’alimenter les discothèques familiales. Rapidement, grâce au bouche-à-oreille, les quelques exemplaires deviennent extrêmement prisés des rappeurs tels que Melle Man, Fab 5 Freddy et tous ceux qui se mettent à déclamer des textes sur les DJ sets des premiers deejays hip-hop.

Grandmaster Flash, l’un des pionniers du hip-hop, en incorpore plusieurs morceaux à ses playlists. Parce que le toasting de Lightnin’ Rod, hérité de la culture jamaïcaine, est le même que celui que pratiquent ces jeunes clameurs. Parce que la rue, celle dans laquelle ils vivent, y est décrite sans filtre. Parce que l’imagerie du maquereau, du voyou, de la violence policière, des gangs en est le fil rouge. Et puis parce que ça groove sévèrement.

Au fur et à mesure que le rap grandit aux USA, l’influence de Hustlers Convention et les hommages pullulent. Pour Ice-Cube, membre fondateur du groupe californien N.W.A. qui a popularisé le gangsta rap à l’échelle nationale, il s’agit du premier album du genre. Il racontait au journal The Wire en 1996:

«C’est du rap d’avant le rap. Il y avait d’autres gars qui disaient ce genre de rimes sur disque, comme Iceberg Slim [ancien maquereau et taulard reconverti en auteur et en musicien, inspiration principale de l’image récurrente du «pimp» qui hante le gangsta rap depuis sa genèse, ndlr]. À l’autre bout, tu avais des types comme The Last Poets, les Watts Prophets, qui faisaient ce genre de rap, mais politique. Je n’ai pas commencé à rapper à cause d’eux. J’ai commencé à rapper à cause de ce disque, de ceux qui étaient sur cette ligne. Tu vois ce que c’est? C’est le truc le plus apolitique que tu puisses imaginer: “salopes” et “jouer au billard” et “sniffer de l’héro”. C’est genre “Hey, c’est ma vie!”.»

Beaucoup d’hommages et de samples

Chuck D, fer de lance et tête pensante de Public Enemy, n’aura de cesse de clamer l’importance que cet album a eu dans l’élaboration de sa musique. Lui qui venait plutôt de la classe moyenne américaine, ne côtoyant que peu la rue finalement, voyait en Hustlers Convention une dénonciation des injustices que les Noirs subissaient (et subissent toujours) face à une police raciste et sur les dents. Pour lui, Lightnin’ Rod avait écrit «une carte routière verbale pour les gens qui tenteraient de comprendre le ghetto dans lequel il vivaient: “Quelle est cette vie qui m’attend, et comment puis-je m’en sortir?” C’est de cela que ce disque parle. Ça a probablement été le disque le plus influent pour les premiers emcees du Bronx, mais Hustlers Convention n’est que très rarement mentionné dans les annales. C’est une pièce manquante de la culture».

Les rappeurs s’en revendiquant sont innombrables. Nas, Eric B. & Rakim, Ll Cool J, les Beastie Boys, Kanye West, Ludacris, Main Source… Jusqu’à être allègrement samplé. C’est notamment le premier titre de l’album, «Sport», et plus particulièrement sa batterie, qui fera le bonheur du Wu-Tang Clan (le titre «Method Man» en 1993), des Jungle Brothers («Black Is Black» en 1988), de The Dismasters («Small Time Hustler» en 1987), de Smif-N-Wessun («Stand Strong» en 1995)… Un classique de la culture sample américaine.

«Des imitateurs»

Malgré tout cela, Jalal Mansur Nuriddin n’a bénéficié d’aucune retombée financière de ces nombreux hommages, de cette influence, de ce profond impact et des samples en pagaille. D’ailleurs, il expliquait en 2014: «Aucun de ces rappeurs n’est venu me voir en disant: “Hey mec, merci, tu as bâti les fondations. Qu’est-ce que je peux faire pour t’aider?” Le seul qui m’ait aidé, c’est Q-Tip d’A Tribe Called Quest. Ils vont tous être respectueux en parlant de mon album, mais aucun ne ne me l’a dit en face».

Et de s’épancher sur le phénomène du sampling: «Ils disent que l’imitation est la plus belle forme de flatterie, mais ils disent aussi que la flatterie ne mène nulle part. Je ne suis pas intéressé par tous ces samples parce que cela fait d’eux des imitateurs. […] Le but de l’histoire est de montrer que toutes ces choses qui brillent ne sont pas faites d’or. Ça dit: “Maintenant, je vais finir comme tous ces hustlers de la Convention en devenant moi-même un hustler”. J’ai écrit cela pour détourner le gangsta rap, pas pour le promouvoir. Ça n’est pas bon ce qui arrive au personnage principal à la fin de l’histoire. C’est une prévision qui montre que ça ne mène nulle part». Mais qui marquera encore longtemps la culture hip-hop de son empreinte.

Brice Miclet Journaliste

Newsletters

«Derniers Jours à Shibati» et la résistance du documentaire à l'ère de la post-vérité

«Derniers Jours à Shibati» et la résistance du documentaire à l'ère de la post-vérité

Consacré à la destruction d'un vieux quartier d'une mégapole chinoise, le film de Hendrick Dusollier est un excellent témoin des puissances, mais aussi des exigences du genre.

La liste de Noël féministe (pour combler toute la famille)

La liste de Noël féministe (pour combler toute la famille)

De quoi faire très plaisir à beaucoup, et faire grincer les dents des autres.

Lorànt Deutsch n'est pas le premier à inventer des étymologies farfelues

Lorànt Deutsch n'est pas le premier à inventer des étymologies farfelues

Les étymologies fantasmées en disent beaucoup sur ce que pense la personne qui les imagine. C'est le cas de Lorànt Deutsch, mais on peut aussi en rire avec Isidore de Séville.

Newsletters