Parents & enfants

Heureusement, l'interdiction du téléphone portable à l'école ne concerne pas les profs

Temps de lecture : 7 min

Jeudi 7 juin, l'Assemblée nationale a voté l'interdiction du téléphone portable à l'école et au collège. Certains amendements, finalement non retenus, prévoyaient d'en priver également les membres de la communauté éducative.

Les Simpson, épisode S21E02: «La Réponse de Bart» | capture d'écran Youtube
Les Simpson, épisode S21E02: «La Réponse de Bart» | capture d'écran Youtube

Encore un joli coup de com pour Jean-Michel Blanquer: on peut lire un peu partout que l'Assemblée nationale vient d'interdire l'usage du téléphone portable dans les écoles et les collèges. Or, cette interdiction courait déjà depuis le 14 juillet 2010, date à laquelle a été créé l'article L 511-5 du Code de l'Éducation («Dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges, l'utilisation durant toute activité d'enseignement et dans les lieux prévus par le règlement intérieur, par un élève, d'un téléphone mobile est interdite»).

Le texte voté jeudi 7 juin est surtout destiné à offrir «une base juridique beaucoup plus solide», comme l'affirme en tout cas le ministre: il s'agit de permettre à chaque établissement d'inscrire précisément dans son règlement intérieur les lieux où le portable est interdit et ceux où il est éventuellement autorisé, et d'affirmer le droit des adultes de l'établissement à confisquer pour la journée tout téléphone qui serait malgré tout utilisé.

Au passage, les profs et les assistants et assistantes d'éducation auraient bien pu être également les cibles d'une telle interdiction. Des amendements avaient été déposés en ce sens, comme celui du député Les Républicain Frédéric Reiss: «L’utilisation du téléphone portable par les adultes dans les lieux d’enseignement n’est autorisé que dans les situations d’urgence précisées par le règlement intérieur». En jeu, le «devoir d'exemplarité» des membres de la communauté éducative devant les élèves.

Infantilisation

Finalement laissés de côté, les différents amendements déposés témoignent non seulement d'une volonté d'infantiliser les profs et le personnel des établissements scolaires, mais aussi d'une méconnaissance criante de la façon dont s'organisent aujourd'hui les établissements. Sans être omniprésent, le téléphone mobile peut désormais constituer un véritable outil pour tous les adultes qui travaillent dans les écoles et collèges.

J'ai beau enseigner dans un lycée, établissement non concerné par les articles votés, les différentes façons dont j'utilise mon smartphone en classe pourront donner une idée de son utilité et expliquer pourquoi certains profs considèrent comme indispensable le fait de pouvoir l'avoir toujours à portée de main, sur leur bureau. Première utilisation: pour faire l'appel en début d'heure. En 2018, beaucoup d'établissements –dont le mien– utilisent encore ce système archaïque consistant pour chaque prof à écrire sur papier les noms des élèves absents, papier qui sera ensuite ramassé pendant l'heure par un surveillant ou une surveillante.

Je suis loin d'être le seul à avoir décidé de faire directement l'appel en ligne, grâce au logiciel de vie scolaire Pronote, qui permet de tout noter en quelques clics et de se débarrasser du papier. Cela m'évite notamment d'être interrompu pendant mon heure de cours. Mieux: si l'intégralité de mes collègues procédait de la même manière, on éviterait au personnel de vie scolaire de devoir arpenter deux bâtiments et six étages à chaque début d'heure. Personnel qui a bien mieux à faire, croyez-moi.

Pour utiliser Pronote, on peut évidemment utiliser un ordinateur. Mais la solution la plus pratique, c'est l'appli Pronote pour smartphone. Si elle ne permet pas d'entrer le cahier de textes de la classe ou de remplir ses bulletins, elle donne en revanche la possibilité de faire l'appel en ligne. Vous n'imaginez pas le temps gagné: en début d'heure, on peut passer dans les rangs, contrôler que les devoirs ont été faits et que tout le monde est venu avec son matériel, tout cela en notant simulténament le nom des élèves manquant à l'appel.

Gain de temps

Cela peut sembler dérisoire; mais une année scolaire, c'est une course contre la montre. Gagner trois minutes par séance, à raison de cinq séances par semaine et de trente-six semaines de cours dans l'année, cela représente un total de neuf heures. Et ce n'est pas rien.

Ma deuxième utilisation quotidienne du portable est due au fait que mon établissement, que j'aime sincèrement (si si), n'est pas le plus connecté du pays. Bien souvent, la qualité de notre connexion internet me fait remonter vingt ans en arrière, lorsqu'on pouvait aller se faire un café entre deux chargements de page. Parce que j'utilise des ressources en ligne sur mon ordinateur et parce que, une nouvelle fois, je n'ai pas de temps à perdre, j'ai trouvé la solution: utiliser la fonction partage de connexion de mon téléphone-pomme, et pouvoir ainsi surfer cheveux au vent sur les autoroutes de l'information.

Oui, j'utilise mon internet personnel pour pouvoir travailler. Et mes propres stylos. Et des classeurs que j'ai achetés moi-même. Et mon ordinateur portable –c'était ça ou le PC d'occasion mis à disposition au fond de ma salle. Quand vous devenez prof, on ne vous remet pas une salle de classe clé en main, avec matériel dernier cri et fournitures de bureau à tire-larigot. C'est un peu plus compliqué que ça.

En silencieux mais en sonnerie

À ce stade, rappelons également que dans le cadre des exercices de mise en sûreté liés au renforcement du plan Vigipirate, de nombreux établissements demandent à leur équipe enseignante d'être joignable à tout moment sur portable. «Dans mon établissement, tout le monde est un peu tombé des nues», raconte Rania, enseignante en collège. «Jusque là, notre principal insistait sur le fait que nos portables devaient être invisibles et en mode silencieux, pour donner le bon exemple. Et soudain, il devait être là, à portée de main et en mode sonnerie. Je comprends bien l'intention, mais c'est un double discours un peu hypocrite».

Ce devoir d'exemplarité vis-à-vis des élèves est une question épineuse. Des profs qui se tiennent mal, font preuve d'irrespect, ou appliquent le fameux «faites ce que je dis, pas ce que je fais», il y en a hélas un peu partout. Et là, c'est gênant. «On peut tenter de donner le bon exemple sans pour autant se placer au même niveau que les élèves», renchérit Rania. «L'idée, c'est de leur montrer que chaque individu présent au lycée a des droits et des devoirs, mais que les miens ne sont pas tout à fait les mêmes que les leurs».

Des députés comme Frédéric Reiss semblent imaginer que les profs passent des coups de fil pendant les cours ou jouent à Candy Crush. Vous trouverez toujours des élèves pour vous raconter qu'ils ou elles ont vu ça de leurs propres yeux, et ce sera sans doute vrai; statistiquement, cela doit cependant relever du domaine de l'exceptionnel.

Gestion des cas difficiles

En revanche, le portable peut réellement aider dans certaines gestions de crise. Stéphanie, qui enseigne l'espagnol dans un collège, raconte:

«Un matin, j'ai réalisé qu'une de mes élèves, habituellement sérieuse, était absolument mutique et gribouillait des pensées suicidaires sur une feuille au lieu de noter le cours. Aurait-il fallu que je la fasse sortir de la classe ou que j'envoie chercher un adulte de l'établissement, la plaçant ainsi au centre de l'attention? Non: j'ai pris mon portable sur le coin de mon bureau et j'ai envoyé un SMS à l'infirmière scolaire, qui s'est pointée en moins de 5 minutes, l'air de rien, pour demander à voir la jeune fille. L'élève a pris ses affaires et est sortie de la salle, j'ai joué l'indifférence totale, et les camarades n'ont pour ainsi dire pas posé de question.»

J'ai vécu des histoires semblables à deux reprises et le portable m'a sauvé la mise à chaque fois. Comment aurait-on fait sans? On aurait fait différemment, mais qu'il me soit permis de penser qu'on aurait fait moins bien. C'est aussi ce que pense Julia, prof de français, qui a elle aussi dû utiliser son portable au beau milieu de la classe:

«Un jour de grève, j'étais seule avec ma classe au troisième étage du bâtiment où j'enseigne. Un élève que je qualifierais d'instable a commencé à me menacer verbalement, et j'ai senti que je n'allais pas arriver à le calmer seule, ni à pouvoir continuer mon cours avec sérénité. Envoyer un autre élève chercher du renfort aurait mis ce dernier en porte-à-faux. J'ai envoyé des SMS aux CPE et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, l'élève menaçant a été exfiltré. C'est quand même rassurant».

Même pour les élèves...

L'article de loi sur l'interdiction du portable aux élèves précise que «des usages pédagogiques» pourront être acceptés. Je ne sais pas si c'est ce qu'on peut appeler un usage pédagogique, mais dans certaines de mes classes, il arrive que les élèves aient le droit de sortir leur smartphone. N'appelez pas tout de suite le rectorat et lisez plutôt la suite. J'autorise les élèves à amener un manuel scolaire pour deux, ce qui nécessite qu'un accord ait été trouvé entre les deux moitiés du binôme. Et lorsqu'il y a un couac, on n'a pas trouvé de solution plus efficace qu'une bonne photographie de l'exercice à faire. Temporairement, le smartphone devient alors un substitut du livre de maths. Cela n'empêche pas les rappels à l'ordre ou les sanctions, mais cela n'altère pas la progression du cours. Et on rappellera au passage que le photocopillage tue le livre.

Pour Blandine, qui enseigne en CP-CE1, la gestion du téléphone n'est pas un problème. Deux de ses 27 élèves en possèdent un, mais ne l'allument qu'en fin de journée pour consulter les éventuels messages de leurs parents, souvent en retard à cause d'activités professionnelles aux horaires variables. Blandine, elle, l'utilise toute la journée. «C'est un formidable couteau suisse. Calculatrice, boussole, dictaphone, banque d'images et de sons... À la moindre question pertinente posée par les élèves, je le dégaine. Je peux passer dans les rangs et montrer ce que je veux à qui je veux. Et c'est aussi une façon assez discrète, mais possiblement efficace, de leur montrer qu'un smartphone, ce n'est pas juste une machine à emojis doublée d'un appareil photo. Je veux leur montrer que, bien utilisé, c'est à la fois une encyclopédie démentielle et un billet d'avion gratuit. Ce qui ne m'empêche pas de leur transmettre aussi mon amour des livres». Le smartphonage ne tue pas le livre, lui non plus.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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