Égalités / Sports

Un club de rugby berlinois fait tomber tous les clichés sur les gays et les transgenres

Temps de lecture : 11 min

Tous sont acceptés. La seule condition d’admission? La tolérance.

Le rugbyman gallois Gareth Thomas et des joueurs des Berlin Bruisers, le 23 mai 2014 à Berlin. | Clemens Bilan / AFP
Le rugbyman gallois Gareth Thomas et des joueurs des Berlin Bruisers, le 23 mai 2014 à Berlin. | Clemens Bilan / AFP

Le Sportplatz Hubertusallee à Berlin est un stade dans l’ouest de la capitale allemande, près du quartier de Wilmersdorf. Pour venir profiter des nombreux terrains où s’entraînent quelques équipes, il faut prendre le Ring –une sorte de RER allemand qui passe autour de la ville comme le périphérique autour de Paris– puis un bus. Un grand nombre de sportifs y tâtent le ballon rond en ce mardi soir d’avril, malgré les vingt-trois degrés.

Dans ce stade, qui comporte aussi bien des vestiaires qu’un biergarten (on est en Allemagne, après tout), ce sont des joueurs de rugby qui attirent le regard. Parmi eux, les Berlin Bruisers. Née en 2012, il s’agit de la première équipe de rugby gay et inclusive dans le pays de Goethe. «Depuis, un autre club a été créé à Cologne, puis à Munich, explique Niko, un des plus anciens membres encore actifs, à la barbe fournie et au maillot vert couleur trèfle irlandais. Ça va être ma cinquième année chez les Bruisers et c’est toujours autant l’éclate!»

Ce Berlinois pure souche a découvert le club lors de la Gay Pride. «Au début, je me suis dit que je ne pouvais pas faire partie du club, à cause de mon surpoids. Mais les Bruisers m’ont répondu: “c’est pour ça que l’on a besoin de toi!”» En plus d’être une union sportive, les Berlin Bruisers constituent également une association qui combat toute forme de préjudices. Ici, Français, Sud-Africains, Américains, Mexicains, homosexuels, hétérosexuels, transgenres, enrobés, chétifs, tous sont acceptés. La seule condition d’admission? La tolérance.

Une centaine de membres, une quarantaine de joueurs

Car chez les Bruisers, le jeu n’est pas réservé qu’à la communauté gay. 17% des membres ne le sont pas. Sur le terrain, une vingtaine d’hommes vêtus de shorts de sport et d’un tricot se lancent le ballon ovale. L’ambiance est au beau fixe. L’anglais et l’allemand ne font plus qu’un. Au «to your right» on répond «schneller!». Adam Wide, un des quatre fondateurs du club, ne fait pas partie du petit groupe. Celui qui a créé le club en 2012 détaille l’histoire du club via Skype. «On a commencé cette année-là grâce à la Manchester Bingham Cup [la Coupe du monde de rugby gay, fondée en 2002. Le premier club de rugby gay a vu le jour à Londres en 1995, ndlr]. David, un de nos fondateurs, était à Manchester et a vu ces gens magnifique, faisant la bonne chose à faire et s’est dit: “Hé, et si nous lancions notre propre équipe?”. Il en a parlé sur les réseaux sociaux gays, en disant: “Je commence une équipe de rugby, est-ce que tu serais intéressé?”. J’ai répondu: “Bien sûr!”. Et ça a commencé comme ça.»

19h15. Les derniers retardataires arrivent. Avant cela, les joueurs s’entraînaient avec des petits jeux et des échauffements. Une centaine de personnes font partie du club, mais seulement une quarantaine joue. «Je crois que vingt sont souvent blessés! C’est un sacré foutoir!», précise Adam Wide en concluant par un rire mi-fort, mi-étouffé. «On voulait vraiment que les Bruisers soient un “safe space” pour qu’un groupe de gays forment une équipe, apprécient de faire du sport et sachent qu’ils sont aimés ou apprennent à aimer, reprend Adam Wide. Et c’était important pour nous qu’il y ait cet espace où ils ne seraient pas jugés, où on ne les obligerait pas à être virils, ce qui arrive souvent.»

L’Anglais, qui a fait du rugby entre huit et dix-sept ans «à l’école», avant de connaître «un trou» de trente-cinq années jusqu’en 2012, a un exemple en tête. Un de leurs coachs, hétérosexuel, disait au début: «Allez les gars, soyez des hommes!». «On lui a dit que ce n’était pas comme ça que ça marchait. On a dû changer quelques mauvaises habitudes», raconte-t-il. Mais l’équipe, qui était «100% gay» au départ, a fini par devenir inclusive. «On s’est rendu compte de notre hypocrisie: on excluait des gens de la même façons que certains se sentaient exclus des équipes hétérosexuelles, se souvient Adam. On a décidé d’ouvrir nos portes et d’accepter les joueurs hétéros qui voulaient jouer et prendre du plaisir à jouer au rugby. Car nous sommes passionnés, pas seulement de rugby mais dans notre lutte contre les injustices sociales. C’est une des choses dont je suis le plus fier: que notre club ne soit pas qu’un club de rugby mais fasse partie d’un mouvement qui n’a pas qu’un agenda gay. Nous combattons des choses générales comme l’homophobie et la stigmatisation –dont celle des séropositifs.»

Briser les préjugés n’est qu’une question de temps

Ce dernier point est très important pour le club. Pour des questions de principes mais aussi de santé. «Toute la communauté n’est pas ouverte aux personnes séropositives», indique Johan, un rugbyman français. Le club a une «toute une discussion sur le fait de l’être, car dans le rugby, tu es en contact avec le sang». Michael intervient alors. Blond, fine barbe et yeux en amande, ce responsable des nouveaux joueurs vient de l’ouest de l’Allemagne. «On reste ouvert à tous, assure-t-il. Certains membres nous disent qu'ils sont séropositifs, d’autres le sont peut-être et on ne le sait pas. Mais la règle du rugby est: si tu commences à saigner, tu arrêtes le match. Tu panses ta blessure et il n’y a plus de risque de contact avec le sang. Et ça, c’est simplement une règle du sport.»

Celui qui est également responsable du recrutement depuis juin dernier l’assure, il a «beaucoup appris avec ce club»: «Par exemple, je fais partie de la partie inclusive. Je suis dans une relation hétérosexuelle. Et avant je n’avais aucun contact avec des transgenres. Depuis, j’ai un bon ami qui l’est. Et je commence à comprendre. Je pense que c’est très important de combattre de nos stéréotypes. J’ai commencé à jouer au rugby en 2010. Quand je suis arrivé à Berlin, le club que j’ai rejoint n’avait pas les valeurs que je cherchais. J’ai ensuite rejoint les Bruisers avec mon frère après avoir vu une publicité sur internet. On en a parlé et on était fasciné. On voulait soutenir cette idée qu’il ne s’agit pas que d’un club de rugby».

Même discours pour Sean, un Américain qui avait commencé à jouer dans une équipe non-gay inclusive. «Mais ça ne collait pas, raconte cet homme aux yeux bleus. On ne peut pas dire qu’ils étaient ouvertement intolérants, mais tout le monde ne se sentait pas à l’aise et personne ne disait rien. Du coup, je me sentais très mal à l’aise.» Il pense que briser les préjugés n’est qu’une question de temps. «Il faut rester engagé, continuer à jouer même si on perd. Je pense que même notre présence seule sur le terrain est importante.»

Le cliché de la savonnette

Combattre leurs propres clichés a été le lot de nombreux joueurs. Miguel se promène un jour dans le parc de Tempelhof (l’ancien aéroport, fermé en 2008) et voit des gens jouer au rugby. «J’en faisais en France, précise cet Hexagonal, qui a vécu et grandi au Mexique. J’ai demandé si je pouvais participer. Ils étaient hyper cools, un peu bizarres mais très amicaux. Ils m’ont dit de revenir le jeudi d’après.» En rentrant, Miguel tape le nom de l’équipe et voit que c’est la première de rugby gay d’Allemagne. «Je me suis dit: “Je suis hétéro, je ne sais pas si tous les joueurs sont gays, s’ils pensent que je suis gay”. Mais bon, ils étaient cools, j’y suis quand même allé.» Il y retourne le jeudi pour l’entraînement, puis le samedi pour le match. «On a bien joué mais perdu. Et après, il y a la troisième mi-temps. Les gens font la fête, célèbrent le match ensemble. L’autre équipe était entièrement allemande. Ils étaient tous assis autour d’une grande table avec une bière d’un litre devant eux et tous avaient le regard rivé sur l’écran d’une toute petite télé qui diffusait un match et personne ne parlait. Et là, je regarde mon équipe qui elle, était vraiment en train de faire la fête. À ce moment, je me suis dit: “J’ai fait le bon choix”.»

Ensuite, il y a eu la douche. «J’étais en mode: “OK, c’est le moment. Je dois être complètement nu pour aller sous la douche? J’espère que je ne vais pas être obligé de ramasser la savonnette”. J’avais la masse de clichés horribles. Tu ne sais pas ce qui se passe dans ta tête à ce moment-là. Et puis le capitaine de l’équipe vient vers moi. On était tout nu. Il me regarde de haut en bas et dit: “Hé le nouveau, t’es homo?”. Je suis là: “Euuh, non”. “Cool, moi non plus”. C’était le moment le plus terrifiant de toute ma vie», raconte-t-il en rigolant.

Les clichés concernent parfois même les joueurs victimes d’homophobie. Raghu, un Indien, a quitté son pays pour Berlin en 2013. «Il était honteux de sa sexualité, se rappelle Adam Wide. Il a dû faire un faux profil Facebook pour nous rejoindre car il ne voulait pas être vu publiquement avec une équipe de rugby gay. Il est avec nous depuis quatre ans et maintenant il est heureux.» «Malgré l’hostilité que j’ai moi-même rencontrée, je dois avouer que moi aussi j’avais des sentiments négatifs envers ceux qui sont différents de moi, explique Raghu au site d’Hummel, partenaire des Berlin Bruisers depuis quelques mois. Avant de faire partie de cette équipe, j'avais de nombreux préjugés sur les drags et les transgenres. Mes coéquipiers m'ont aidé à ouvrir les yeux sur ceux qui sont différents et les choses que je ne comprends pas.»

«J’ai l’impression que les mentalités changent, estime Miguel. Quand les potes de mon frère, qui viennent d’un village en Alsace, ont appris que je jouais dans un club gay, ils ont trouvé ça super cool. Je n’aurais pas cru.»

L’exemple de Gareth Thomas

L’homophobie reste présente dans le milieu sportif. Et dans le milieu du rugby encore plus, selon Gareth Thomas. «Si vous demandez à quelqu’un dans la rue de décrire son stéréotype de rugbyman, “homosexuel” est bien le dernier mot qui lui viendra à l’esprit», expliquait-il au Monde en 2015. En 2009, il est devenu le premier joueur en activité, à 35 ans, à dévoiler son homosexualité. «J'étais persuadé que je n'aurais jamais été accepté en tant que gay, et que je n'aurais pas réussi une telle carrière, confiait-il alors. J'étais devenu un maître dans l'art du subterfuge et pouvais me comporter comme un vrai macho sur un terrain, parce que je ne voulais surtout pas que l'on découvre ma nature profonde, mais renoncer pendant aussi longtemps à ce que vous êtes réellement finit par vous plonger dans un sentiment de honte et de solitude.»

Mais, fort heureusement pour les Berlin Bruisers, cela se traduit peu sur les terrains. «Deux fois nous avons dû faire face à des paroles homophobes lors d’un match», se souvient Niko. Une première fois, un joueur leur a dit: “Oh je vais vous tuer, sales pédés”.» Lorsqu'il a de nouveau proféré ses menaces, il s'est fait expulser. «Et la seconde fois, c’est lors d’un match où on commençait à gagner, raconte le joueur des Bruisers. L’équipe adverse n’a pas apprécié. Elle a commencé à se montrer très agressive envers nous.» Son coéquipier, Johan, l’un des deux Français, abonde: «Souvent, tant que l’équipe adverse gagne, il n’y a aucun souci de jouer contre une équipe gay. Mais là où ça commence à poser problème, c’est quand elle perd. N’importe quelle équipe n’aime pas perdre, mais c’est vraiment renforcé, et ça je pense que c’est à cause de la société, quand celle-ci perd contre une équipe gay, car on estime qu’elle sera plus faible. Or personne n'assume perdre devant moins bons que soi. Bien évidemment, ce n’est pas le cas de toutes les équipes».

Pourtant, de nombreux membres l’assurent, cela ne traduit pas un rugby homophobe. «Je joue au rugby depuis seize ans, et je n’ai jamais eu de problème à être gay, lance Rik, un des capitaines costauds de l’équipe, tatouages sur le bras et barbe (l’idée qu’on se fait du hipster berlinois). Quand j’ai commencé, j’avais peur. Car c’est un environnement très machiste. Mais je n’ai jamais eu de problème, que ce soit aux Pays-Bas, d’où je viens, où à Berlin. J’ai toujours vu le rugby comme un sport où plusieurs personnes de milieux différents se retrouvent et jouent. Et sûrement grâce à ça, les gens ont l’habitude d’être avec des personnes différentes d’elles-mêmes et apprennent de cela. Je ne pense pas que l’homophobie soit le plus gros problème au rugby, à l’inverse d’autres sports.»

«Les Bruisers doivent sortir du rugby»

Un avis partagé par Adam Wide. «Je n’ai personnellement jamais vu d’homophobie dans le rugby, à part Israël Folau [un joueur australien, chrétien fondamentaliste, qui avait déclaré que les homosexuels «méritaient l’Enfer, à moins qu’ils ne se repentent», ndlr] mais ça n’a rien à voir avec le rugby, plutôt avec ses croyances religieuses.» Pour lui, qui avoue n’avoir jamais été discriminé de «sa vie entière», le rugby est un des sports «les plus progressifs et indulgents».

«C’est pour ça que je pense que les Bruisers doivent sortir du rugby, car c’est déjà un sport tolérant, s’exclame-t-il. Le rôle des Berlin Bruisers est de tendre la main à toutes les communautés.»

«À côté de l’activité sportive, on est très engagé socialement. Par exemple, on intervient parfois dans des écoles pour apprendre aux jeunes à s’accepter tels qu’ils sont», approfondit Michael. «Nous faisons ça sur quatre semaines successives, détaille Adam Wide. La première, nous déjouons les stéréotypes. La deuxième, nous abordons la question des rôles modèles. Ensuite, il y a une session sur le harcèlement, l’importance d’être qui vous êtes, de ne pas abandonner sous la pression des autres. Et la quatrième semaine, les gamins font des vidéos sur ce qu’ils ont appris et c’est sacrément génial! Ils s’expriment et ça, pour moi, c’est ce que tous les clubs devraient faire. Il faudrait attaquer ces barrières, briser les préjugés.»

L’Anglais s’estime d’ailleurs «sacrément chanceux» de vivre à Berlin, «car personne ne nous a jamais vraiment jugés». La ville a pourtant connu 324 attaques homophobes en 2017, soit 33 de plus qu’en 2016, selon un article du Tageszeitung (en France, les témoignages d’actes de ce type ont été de 1.650 en 2017, contre 1.575 l’année précédente).

«Chaque fois que nous rentrons sur un terrain de rugby, nous combattons un stéréotype. Nous faisons une déclaration», disait Leighton Cheal, un des administrateurs de l’équipe, dans une vidéo promotionnelle publiée sur Facebook. «Je pense que c’est ce que nous ressentons tous, s’ébahit Adam Wide. Ce n’est pas que sur un terrain de rugby. C’est à chaque moment que nous sortons avec notre maillot. Ou ensemble avec notre groupe». Et toujours, bien sûr, en restant inclusifs.

Christophe-Cécil Garnier Journaliste à Slate.fr

Laure Blachier

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