Égalités / Santé

Pour les médecins, les hommes font des crises cardiaques, les femmes des crises d'angoisse

Temps de lecture : 5 min

Paralysie du bras gauche, douleur thoracique: les signes avant-coureurs d'une crise cardiaque sont bien connus, ce qui peut vous sauver la vie… Excepté, peut-être, si vous êtes une femme.

À l'auscultation, les médecins confondent parfois les symptômes d'une crise cardiaque chez une femme avec d'autres troubles. | Marcelo Leal via Unsplash License by

En France, le nombre de décès suivant une crise cardiaque ne cesse de baisser depuis une quinzaine d’années. Une bonne nouvelle qui masque pourtant une réalité bien moins réjouissante: longtemps plus épargnées que les hommes, les femmes sont désormais en première ligne.

De plus en plus fréquent, l’infarctus du myocarde survient également à un âge moins avancé: chez la femme de moins de 50 ans, le nombre de cas recensés a triplé en quinze ans.

Les symptômes «féminins» restent pourtant assez mal connus: douleur diffuse, difficulté respiratoire et nausée cachent parfois un trouble cardiaque grave et ne sont pas dépistées à temps par le personnel soignant.

Symptômes différents

Ignorés ou mal interprétés, ces symptômes ne concernent pas uniquement la crise cardiaque, puisque l’ensemble des maladies cardio-vasculaires sont concernées. Si ce type d’accidents constitue la première cause de mortalité chez les femmes, et la troisième chez les hommes, il reste bien mieux pris en charge chez ces derniers.

Pourquoi? Parce que l’accident vasculaire cérébral (AVC) a longtemps été considéré comme une maladie masculine, les femmes en étant a priori protégées jusqu’à la ménopause grâce aux œstrogènes. Mais avec l’égalisation des modes de vie, la donne a changé. Les facteurs aggravants du tabagisme et de l’alcool ne sont plus l’apanage des hommes.

L’attaque cérébrale est d’autant plus mal diagnostiquée que les symptômes diffèrent d'un sexe à l'autre. La célèbre douleur au bras gauche, par exemple, est absente chez près de 43% des femmes, qui présentent plutôt des signes de fatigue, un mal de dos persistant, un essoufflement ou encore de fortes nausées. Moins facilement détectables, ces signaux peuvent être confondus à l’auscultation avec d’autres troubles, et notamment l’anxiété.

Pour Claire Mounier-Vehier, présidente de la Fédération française de cardiologie (FFC), «nous faisons face à une épidémiologie préoccupante». D’autant que les femmes sont plus susceptibles de garder des séquelles durables suite à un AVC, leurs artères, plus fines, mettant davantage de temps à se revasculariser.

Ce problème de santé publique est pris à bras-le-corps par la FFC, qui mène des campagnes de sensibilisation auprès des professionnelles et professionnels de santé et du grand public. En 2015, la fédération s’est même offert les services de la réalisatrice Maïwenn pour un clip dénonçant le préjugé sexiste entourant la crise cardiaque.

Syndrome de Yentl

Cette différence de traitement entre femmes et hommes porte un nom: le «syndrome de Yentl», en référence à l’héroïne éponyme de l’écrivain Isaac Bashevis Singer, une jeune juive ashkénaze contrainte à se travestir en homme pour étudier le Talmud, dont la lecture est interdite aux femmes.

On doit cette expression à Bernadine Healy, une cardiologue américaine précurseure de la lutte contre les discriminations, qui l'a inventée au début des années 1990. Devenue première femme à la tête des National Institutes of Health, l’équivalent aux États-Unis de l’Inserm, elle œuvra avec détermination contre le problème de la prise en charge des troubles cardiaques féminins, notamment en milieu hospitalier.

Barbara Streisand, qui a incarné le personnage de Yentl au grand écran, est elle aussi une militante de longue date. En 2008, elle a créé le Women’s Heart Center, dédié à la recherche en cardiologie. Dans un entretien accordé au Washington Post, en 2015, la chanteuse déclarait: «Nous devons mobiliser les esprits autour de la bataille pour le cœur des femmes».

Norme et exception

La discrimination commence tôt, dès le stade des essais cliniques effectués en laboratoire, avant la mise sur le marché d’un traitement pharmaceutique.

Peu de gens le savent, mais dans ces laboratoires, 80% des sujets, le plus souvent des rats ou des souris, sont des mâles. Si la molécule réussit le test, elle est ensuite administrée à des humains volontaires, dont là encore seulement 25% sont des femmes.

Pour l’expliquer, les laboratoires mettent en avant les cycles hormonaux et les risques de grossesse, susceptibles de perturber le bon déroulement des tests cliniques. Conséquence: certains effets secondaires se révèlent plus persistants chez les femmes, particulièrement lors de la prise de somnifères ou de médicaments anti-cholestérol.

Cette prévalence du masculin sur le féminin provoque parfois des situations surréalistes: en 1993, une étude américaine portant sur le rapport entre obésité et cancers du sein et de l’utérus a été réalisée sur un panel de sujets exclusivement masculins! Depuis, le Congrès américain a voté une loi pour obliger les laboratoires et les organismes de recherche à inclure davantage de femmes dans leurs essais cliniques.

Si le problème n’est pas nouveau, cela ne fait que quelques années qu’il est discuté en France, où les choses évoluent lentement mais sûrement. C’est du moins ce que laissaient entendre, en décembre dernier au micro de France Inter, Catherine Vidal, neurobiologiste à l'Inserm, et Murielle Salle, maîtresse de conférences en histoire à l'Université Claude Bernard de Lyon, notamment spécialisée sur le genre en médecine. Venues présenter leur ouvrage Femmes et santé, encore une affaire d’hommes?, les deux femmes ont dénoncé des préjugés et des inégalités de traitement, qui selon elles «risquent de devenir un problème majeur de santé publique» s’ils ne sont pas résolus à temps.

Plus que la responsabilité des laboratoires et des scientifiques, Murielle Salle souligne le rôle délétère joué par les stéréotypes sociaux, rappelant qu’«il y a une fabrication du savoir médical qui prend le masculin comme la norme et qui conçoit toujours le féminin comme l’exception».

Avec une longue histoire derrière eux, les clichés liés au genre influencent encore notre rapport au monde médical, les femmes étant jugées plus «douillettes», tandis les hommes rechigneraient davantage à aller consulter.

Impact sur la santé des hommes

Imputable aux stéréotypes et véhiculée par les rôles sociaux, la discrimination sexiste nuit également à la santé des hommes.

L'ostéoporose, qui fragilise le capital osseux, est généralement moins bien dépistée chez ces derniers. Affaiblissant la densité des os, elle accroît pourtant le risque de fractures et peut entraîner des accidents à répétition si elle n’est pas détectée à temps. On considère qu’aujourd’hui, près d’un tiers des fractures du col du fémur chez les hommes sont causées par l’ostéoporose.

Dans un article paru dans la Revue médicale suisse, les docteurs Emmanuel Biver et Brigitte Uebelhart de l’Université de médecine de Genève estiment que 20% des hommes déclarent une fracture liée à l’ostéoporose après la cinquantaine, un chiffre en constante augmentation.

Autre exemple, celui de la dépression: les femmes, plus à sujettes à la maladie, consultent en règle générale beaucoup plus tôt que les hommes. Pour le psychiatre Théodore Hovaguimian, auteur de nombreuses publications sur la question, les symptômes de dépression sont d'ordinaire minorés chez l’homme, ce qui fait que «sa dépression est trop souvent mal comprise, à commencer par lui-même».

Agressivité soudaine, irritabilité constante ou comportements à risques peuvent être les signes avant-coureurs d’une dépression et ne doivent pas être pris à la légère. Car les épisodes dépressifs masculins ont souvent des répercussions tragiques: «Les hommes se suicident jusqu'à quatre fois plus que les femmes», rappelle Hovaguimian.

La récente prise de parole des femmes et la reconnaissance tardive de l’endométriose, maladie chronique de l'utérus, généralement récidivante et qui touche une femme sur dix en âge de procréer, laissent augurer de nouvelles avancées dans la prise en charge.

Contre la médecine «standard», l’idée –encore neuve– d’un traitement différencié ne saurait toutefois voir le jour sans une volonté globale du corps médical, des patientes et patients. La vraie égalité de traitement, elle, ne pourra être acquise que dans le respect des différences de chacun.

Adrienne Rey Journaliste

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