Culture

Éloge de l'angoissé

Temps de lecture : 2 min

[Blog, You will never hate alone] L'angoissé ne sait pas vivre. Il va dans la vie, étranger à un monde qu'il ne comprend pas...

Scream | Tomasz Baranowski via Flickr CC License by
Scream | Tomasz Baranowski via Flickr CC License by

Je suis tellement angoissé que lorsque je ne le suis pas, je m'angoisse de ne pas l'être. Je peux m'angoisser autant pour la vétusté apparente de mon frigidaire que pour le devenir de mon âme après ma mort. Et si j'angoisse d'être angoissé, c'est pour mieux apprécier ce moment où délivré partiellement de mes angoisses, je m'imaginerai toutes sortes de raisons pour sentir l'angoisse renaître en moi. Ainsi s'établit un cercle vicieux qui embastille la personne angoissée dans une sorte de prison d'où elle ne souhaiterait sortir de peur de ne pouvoir réintégrer un jour prochain sa cellule.

L'angoissé n'a pas la vie facile. Une constante inquiétude le ronge de l'intérieur, son esprit ressemble à une éolienne sans cesse battue par les vents et dont les pâles s'agiteraient dans tous les sens au point de s'envoler d'elles-même dans la splendeur d'un ciel hachuré d'une pluie cinglante. Son cœur ne bat pas, il tambourine si fort qu'il semble abriter une créature monstrueuse, un être démoniaque qui vit là comme dans un palais, si inflexible dans ses colères que la moindre contrariété lui arrache des gémissements de douleur auxquels succèdent bientôt des larmes de dépit.

Ne lui demandez pas s'il est heureux

L'angoissé ne sait pas vivre. Il va dans la vie, étranger à un monde qu'il ne comprend pas. Il déambule dans l'existence sans protection, si fragile, si nu, si sensible que tout lui demande des efforts surhumains. Il ne connaît pas le charme de la ligne droite, il lui faut sans cesse emprunter des chemins de travers pour arriver à destination, et durant tout le temps qu'aura duré son voyage, il se sera perdu si souvent qu'il aura cru à chaque fois sa dernière heure arrivée. D'ailleurs la mort est en lui depuis si longtemps qu'elle ne l'effraie même plus. Il lui semble qu'il est déjà mort un nombre incalculable de fois et s'il renaît à chaque fois, c'est malgré lui, porté par ce désir jamais assouvi de comprendre pourquoi parmi tous les hommes, il a fallu qu'il soit celui à qui sera toujours refusé le droit de jouir de la vie sans entraves.

Notez bien qu'il ne changerait sa condition pour rien au monde. D'ailleurs il ne cherche ni à être plaint ou consolé. Ses blessures sont secrètes, ses peines tues, ses douleurs muettes. Il n'a pas la grandiloquence de la souffrance et comme il s'épanche rarement, personne ne remarquera jamais la profondeur de ses tourments, l’enchaînement de ses pensées qui l’amènent à considérer toutes choses sous leur aspect tragique, l'intensité de ses sentiments qui font que son ardeur à vivre est aussi forte que son désir de fuir loin, très loin de la compagnie des hommes.

Ne lui demandez pas s'il est heureux, il ne l'est pas, il ne le sera jamais et ne tient pas à l'être. Il n'est pas malheureux pour autant si bien que là où les autres le croient damné, lui se sent privilégié: il cherche des réponses qui n'existent pas, il questionne le ciel mais ce dernier lui oppose un silence farouche, il interroge le cœur des hommes mais voilà qu'ils sont verrouillés à double tour; il est seul au monde et cette solitude est sa plus grande richesse, son unique consolation, le remède le plus puissant à cette mélancolie qui siège en lui depuis toujours comme une vieille amie un peu désuète dont on passe son temps à décrier la présence tout en lui dressant des éloges sincères.

L'angoissé c'est vous, c'est moi, c'est l'être humain dans toute sa sublime magnificence, dans toute sa superbe insignifiance et qui, aussi longtemps qu'il vivra, cherchera toujours à percer les mystères d'un monde dont il n'aura de cesse d’épuiser toutes les beautés, tous les sortilèges.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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