Monde

L'Europe, spectatrice impuissante des tensions au Moyen-Orient

Temps de lecture : 4 min

En visite à Berlin, Paris puis Londres du 4 au 7 juin, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a tenté –en vain– de convaincre l'Europe de le rejoindre dans son offensive contre l'Iran.

Benyamin Netanyahou à l'Élysée, le 5 juin 2018 | Philippe Wojazer / Pool / AFP
Benyamin Netanyahou à l'Élysée, le 5 juin 2018 | Philippe Wojazer / Pool / AFP

Au Moyen-Orient, l'Europe n'est pas un acteur stratégique majeur. Elle compte, mais elle joue en deuxième division: l'histoire s'y fait largement sans elle. Realpoliticien, tendance nationaliste, Benyamin Netanyahou sait cela mieux que personne.

Mais le Premier ministre israélien est un professionnel de la politique. Il ne néglige rien et s'il peut faire quelque peu pencher l'Europe de son côté, il tentera sa chance. La tournée européenne –Berlin, Paris, Londres– de «Bibi» cette semaine ne s'explique pas autrement.

Désaccord de Vienne

Angela Merkel, Emmanuel Macron et Theresa May sont en fondamental désaccord avec lui sur l'affaire iranienne. Ils veulent sauver l'accord conclu le 14 juillet 2015 sur le contrôle du programme nucléaire de la République islamique.

Netanyahou, lui, aimerait pouvoir le torpiller. Il n'y voit qu'une tromperie qui n'empêchera pas l'Iran de se doter de l'arme nucléaire. «Bibi» a érigé l'Iran en menace stratégique numéro un pour Israël; à l'appui de son propos, il a beau jeu de citer la rhétorique farouchement anti-israélienne serinée à longueur de discours par les dirigeants iraniens.

En Europe, les leaders estiment que l'accord de Vienne, tout imparfait qu'il soit, est un solide garde-fou contre la prolifération nucléaire au Moyen-Orient –un point de vue calqué sur celui de Barack Obama, dont le poids a été décisif pour mener à bien la négociation.

En dénonçant récemment l'accord, l'administration Trump a humilié Merkel, Macron et May, qui l'avaient supplié de le préserver –et le président français plus que les deux autres. C'est dire le peu de cas que Donald Trump fait de ses «alliances» européennes quand il s'agit du Moyen-Orient.

L'accord a été signé d'un côté par l'Iran, et de l'autre par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU (Chine, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie) plus l'Allemagne –parce que Berlin, Londres et Paris avaient, les premières, pris l'initiative d'une telle négociation.

Il limite le projet nucléaire iranien et le place sous un strict contrôle international, afin de s'assurer qu'il n'ait d'autres finalités que civiles. En contrepartie, l'accord lève les sanctions économiques pesant sur Téhéran. Personne ne nie que l'Iran respecte les dispositions de Vienne, même si la République islamique riposte à Trump en reprenant, dans des limites autorisées, l'enrichissement de l'uranium.

Améliorons l'accord, mais gardons-le, disent l'Allemagne, la France et le Royaume-Uni. Le dispositif nucléaire iranien est sous surveillance; l'Iran est pour l'Europe un marché prometteur. Le doux commerce avec la théocratie chiite pourrait l'amener à un dialogue sur deux questions qui préoccupent tout le monde: la poursuite par Téhéran d'un programme de missiles balistiques substantiel et l'expansionnisme iranien dans le monde arabe –particulièrement en Syrie, mais aussi en Irak et au Liban.

Comme l'ensemble des Républicains, Trump a toujours dénoncé l'accord de Vienne. C'était aussi l'objectif de la droite israélienne, laquelle a noué avec le noyau dur du Parti républicain américain –et tout particulièrement avec les chrétiens évangélistes– une alliance en béton armé. Dans ces milieux là, on démonise l'Iran autant que l'on pactise avec l'autre théocratie moyen-orientale, l'Arabie saoudite, chef de file de l'islam sunnite le plus radical. En matière d'extrémisme, Ryad et Téhéran sont en compétition.

Une Europe sans moyen de pression

Benyamin Netanyahou s'efforce en vain de rallier l'Europe à sa cause. Il ne veut pas rester seul avec les États-Unis dans un face-à-face sur cette question, alors que le reste de la communauté internationale, à commencer par la Russie et la Chine, pense aussi qu'il faut préserver Vienne à tout prix.

Chef de file de la droite israélienne, Netanyahou est pleinement en phase avec Trump. Le président américain veut asphyxier le régime iranien à coups de sanctions économiques. L'extra-territorialité du droit américain aidant, les entreprises européennes seront placées devant un choix impossible: faire des affaires avec l'Iran, ce sera s'exclure du marché américain.

Le Premier ministre israélien l'a dit froidement lors de ses visites européennes: soyez réalistes, l'économie finira par tuer l'accord de Vienne. Politique du pire, politique irresponsable, répliquent Merkel, Macron et May. Elles et il ont mis en garde «Bibi» contre la dynamique de la tension qui s'installe dans la région.

Benyamin Netanyahou et Angela Merkel à Berlin, le 4 juin 2018 | Tobias Schwarz / AFP

Mais de quels moyens de pression disposent les États européens pour se faire entendre dans ce Moyen-Orient toujours en prise au chaos, où seuls comptent vraiment ceux qui peuvent appuyer leur diplomatie par la force –en l'espèce, les États-Unis et la Russie?

La question est un peu la même pour le conflit israélo-palestinien. Netanyahou a entendu à Berlin (gentiment), à Paris et à Londres (plus fermement) les mêmes critiques. Son gouvernement poursuit en Cisjordanie et à Jérusalem-Est une politique de colonisation continue qui mine la perspective de la création d'un État palestinien aux côtés d'Israël.

Sentiment d'un conflit sans fin

La décision de Donald Trump –accueillie dans l'euphorie par le Premier ministre israélien– de déplacer l'ambassade des États-Unis en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem rendra plus difficile encore la reprise de conversations de paix, aujourd'hui inexistantes.

La journée du 14 mai restera comme un symbole d'une situation tragiquement bloquée: célébration israélo-américaine flamboyante et tapageuse à Jérusalem; bain de sang palestinien à Gaza.

Le sentiment s'installe d'un conflit sans fin, chaque jour plus difficile à résoudre et qui a perdu de sa «centralité» stratégique régionale. En toile de fond, là aussi, l'Europe assiste au spectacle de la politique du pire: la colonisation continue côté israélien, l'incapacité d'une direction désunie à asseoir sa légitimité en tenant un langage de vérité côté palestinien.

L'Europe observe, mais elle a décidé d'être impuissante. Les pays européens, les uns comme les autres, ont découplé la question de leurs relations bilatérales avec Israël –et avec la direction palestinienne– de l'évolution du conflit israélo-palestinien. Si l'on se prive de tout moyen de pression, on se prive de toute influence.

À la décharge de l'Europe, il faut dire que la ligne qu'elle suit est aussi celle des États-Unis, de la Russie et de la Chine: bonnes relations bilatérales avec Israël et impotence affligée dans l'affaire palestinienne. La dernière fois qu'une administration américaine a usé de la menace financière pour forcer tout le monde à la table de négociation remonte à George Bush Senior, au tout début des années 1990. Autant dire il y a très longtemps.

Alphonse Laver Journaliste

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