Égalités / Culture

Holmes et Watson vont-ils oui ou non finir ensemble dans «Sherlock»?

Temps de lecture : 8 min

Selon une partie des fans de la série, le détective et le docteur sont destinés à former un couple. Selon ses auteurs, la relation restera toujours platonique.

Martin Freeman (Docteur Watson) et Benedict Cumberbatch (Sherlock Holmes) dans «Sherlock» | Capture écran via YouTube
Martin Freeman (Docteur Watson) et Benedict Cumberbatch (Sherlock Holmes) dans «Sherlock» | Capture écran via YouTube

Des dizaines de séries télévisées, de films et de livres déchaînent la ferveur de fans, mais aucun ne l'attise depuis aussi longtemps que Sherlock Holmes.

Ce personnage créé par Arthur Conan Doyle a fait sa première apparition en 1887 dans le roman Une étude en rouge. Outre les cinquante-six nouvelles et les quatre romans d’origine, Holmes est apparu dans des dizaines de milliers de livres, de pièces de théâtre, de films, de comédies musicales, d’émissions de radio, de séries, de dessins animés, de bandes dessinées et de jeux de société dans le monde entier.

Il a pris les traits d’une souris de dessin animé et d’un junkie. Il a résolu des crimes au XXIIe siècle et a été soupçonné d’être Jack l’éventreur. En ce moment, il est incarné par Robert Downey Jr. dans une série de films au cinéma, il résout des énigmes criminelles avec une Watson femme dans Elementary sur la chaîne CBS, et il prend la forme d’un génie charismatique et bizarre qui envoie des tonnes de textos dans le Sherlock de la BBC.

Cette série, créée par Steven Moffat et Mark Gatiss, a commencé à être diffusée en 2010. Pointue et recherchée, elle se passe dans le Londres d’aujourd’hui. Elle compte quatre saisons de trois épisodes chacune, plus un spécial Noël, et la plupart des épisodes brodent sur la trame d’une des histoires originales de Conan Doyle.

Sherlock Holmes a toujours été réservé, froid, plus intelligent et plus logique que la moyenne, mais Sherlock accentue l'inadéquation sociale du personnage. Sherlock se qualifie lui-même de sociopathe. Il rencontre John Watson, interprété par Martin Freeman, médecin militaire et vétéran d’Afghanistan qui lutte contre un trouble de stress post-traumatique. Ils deviennent colocataires au 221b Baker Street, et vivent ensemble comme des amis, des confidents, des partenaires.

«Slash ship» emblématique

La série Sherlock a fait un tabac dès sa diffusion au Royaume-Uni, où elle est très populaire et a reçu de bonnes critiques. Des groupes de fans sont nés autour de la série, sur des sites de fanfiction et des plateformes de réseaux sociaux comme Tumblr.

Sur AO3, l'un des principaux sites de publication de fanfiction, on recense actuellement plus de 116.000 histoires sur Sherlock Holmes, dont la moitié concernent Sherlock et Watson. Entre 2011 et 2016, près de 300 œuvres de fans de Sherlock ont été publiées chaque semaine.

Les fans de la série étaient –et sont toujours– principalement des femmes, dont beaucoup sont queer et pas forcément intéressées par la fidélité de la série aux histoires originales de Sherlock Holmes. Ces fans analysent la série, brodent, discutent, construisent une communauté autour du sujet et avancent l’idée de diverses relations sentimentales, surnommées «ships» [abréviation de «relationships», «relations» en français, ndlr]. Elles et ils soutiennent tout particulièrement le concept de Johnlock, le surnom de la relation amoureuse entre Watson et Holmes.

Nombre des ships les plus populaires, la majorité même, sont des slash: c’est le terme consacré pour désigner des couples d’hommes. Le terme slash, comme tant d'éléments de l’univers des fans aujourd’hui, vient des fans de Star Trek, qui à partir des années 1970 utilisaient une barre oblique [«slash» en anglais, ndlr] dans le titre d’un fanzine, Kirk/Spock, pour avertir les lecteurs et lectrices de l’orientation de son contenu sexuel. Depuis Kirk et Spock, il y a eu des milliers de ships à slash… Mais il n’y en a qu’une qui persiste envers et contre tout: celle de Sherlock Holmes et de John Watson.

On peut noter, au sujet de Holmes et Watson tout comme pour Spock et Kirk –à leur manière modelés sur le duo anglais– que l’idée qu’une relation amoureuse puisse exister entre eux n’a rien de nouveau. Conan Doyle n’a pas tenté de susciter de sous-entendus homosexuels lorsqu’il a créé ses personnages, mais il a tout de même écrit l’histoire d’une amitié profonde et dévouée. Les fans de Johnlock ne sont pas les premières et les premiers à déceler quelque chose d’amoureux dans ce lien ou, pour utiliser un vocabulaire plus érudit, à «homosexualiser le texte».

En 1941, l’auteur de romans policiers Rex Stout a écrit une analyse sherlockienne intitulée «Watson Was a Woman», dans laquelle il fait une lecture très proche du texte et conclut que Watson doit être la femme de Sherlock.

Dans La vie privée de Sherlock Holmes de Billy Wilder (1970), l'un des films préférés de Mark Gatiss, co-créateur de Sherlock lui-même ouvertement gay, le fait que Sherlock Holmes puisse être homosexuel est lourdement sous-entendu.

Divergence d'opinion

Le Sherlock de la BBC a conscience du phénomène et ne se prive pas d'y faire des allusions. Dans les quinze premières minutes du premier épisode, la propriétaire du logement où s’installent Holmes et Watson leur demande s’ils dormiront dans le même lit –et ce n’est que le début.

Mais à en croire les créateurs et les acteurs de la série, il ne s’agit que de clins d'œil: la relation entre Sherlock Holmes et John Watson est platonique. Seulement, beaucoup de fans ne sont pas de cet avis.

Cette divergence d’opinion est tout à fait normale. Le fossé entre ce que les créateurs mettent à l’écran et la manière dont le public l’interprète et s’y oppose est la base de l’univers des fans, l’espace dont il a besoin pour exister.

Parfois, la communauté imagine des situations, des événements, des conversations et des interprétations et oui, même des histoires de sexe entre personnages, qu’une série ne voudrait ou ne pourrait pas réaliser. La plupart du temps, non seulement cela n’a pas d’importance, mais c’est même tout l’intérêt de la chose.

Sauf qu'en 2014, juste après la diffusion de la saison 3, quelqu’un a posté une théorie de fan très alambiquée. Et quand je dis très alambiquée, je veux parler de dizaines de milliers de mots d’analyse littéraire de haut vol, qui commençait par l’interprétation d’un reportage de la BBC sur la représentation des gays et se poursuivait par l’analyse poussée de chaque épisode de Sherlock, de la composition des plans, de la musique, des couleurs, des lumières, des dialogues, des références, des lettres dans les noms des personnages –le tout assaisonné d’un soupçon de théorie des cordes.

L’idée vers laquelle conduisait toute cette analyse, c’était que John Watson et Sherlock Holmes étaient non seulement des personnages bourrés de sous-entendus gays qui auraient dû être ensemble, mais qu’il s’agissait de personnages homosexuels qui allaient finir par se mettre ensemble dans la série. Johnlock allait arriver pour de vrai, et probablement dans la saison 4, qui était alors sur le point d’être diffusée.

TJLC et mensonges des créateurs

Cette idée allait prendre le nom de The Johnlock Conspiracy, ou complot Johnlock, abrégé en «TJLC».

Cette théorie est en grande partie basée sur une analyse textuelle rapprochée, du genre de celles qu’adorent les profs d’anglais, mais pas seulement sur un examen minutieux de la série.

Il faut comprendre que Sherlock et John ne pouvaient finir en couple que si les créateurs mentaient au public –puisqu'ils ne cessaient de répéter: “Rien à faire, cela n’arrivera pas”. Maintenant, il faut être juste: ces créateurs ont souvent été pris en flagrant délit de mensonge.

Steven Moffat, également producteur de Doctor Who, est particulièrement connu pour sa propension à berner les fans et la presse sur des points d’intrigue spécifiques dans les séries qu’il propose, à la fois lors d’interviews et de tables rondes pendant les conventions de fans. Mais lorsque la question du couple Sherlock-Watson est soulevée, les producteurs et réalisateurs sont particulièrement catégoriques.

En juillet 2016, avant la diffusion de la quatrième saison, mais après que le complot Johnlock avait pris une immense ampleur dans la communauté, Mark Gatiss a déclaré lors d’une convention: «Nous avons annoncé de manière explicite que cela n’arriverait pas. Il n’y a pas de stratégie, peu importent nos mensonges sur d’autres sujets, selon laquelle cette série va se terminer avec Martin et Benedict qui s’éloignent ensemble dans le soleil couchant. [...] On n’est pas en train d’essayer de se foutre de la gueule de quiconque. On n’essaie d’insulter personne, ni d’en faire une quelconque cause. Il n’y a juste pas d’histoire, là.»

Mais une partie des fans n'a vu dans ces dénégations qu’une simple diversion. Dans la deuxième partie d’une série YouTube exhaustive en quarante-huit épisodes appelée TJLC Explained, la présentatrice déclare: «Presque à chaque fois que les auteurs ou les acteurs se montrent ou disent quelque chose, je vois des gens être découragés et s’inquiéter à l’idée que Johnlock n’arrivera pas. [...] J’espère que cette vidéo pourra dissiper certaines de vos craintes: TJLC est réel».

Elle est debout devant une bibliothèque où les livres sont classés par couleur, un grand sourire aux lèvres. On peut voir, et entendre, l’excitation intense qu’elle ressent juste à parler de cette idée: «Au final, peu importe ce qu’ils disent. [...] C’est ce qui ressemble le plus à un vrai complot en ce qui concerne TJLC, parce que vous êtes obligé de croire que tout ceux qui sont impliqués dissimulent la vérité. Ce n’est pas si difficile d’y croire, ceci dit, parce que les auteurs n’ont de cesse de nous répéter qu’ils couchent ensemble.»

Jusqu'au-boutisme

Savoir si oui ou non Moffat et Gatiss mentent est l’une des questions fondamentales du TJLC, à laquelle personne n'est vraiment capable de répondre. Il n’est pas possible de prouver que quelqu’un ment au sujet d’une chose qui ne s’est pas encore produite –jusqu’à ce qu’elle ne se produise pas, ce que nous ne saurons pas tant que la série Sherlock ne sera pas définitivement terminée. Tant qu’il peut encore potentiellement y avoir des épisodes, tout reste possible. Pour certaines et certains, le TJLC est devenu tout bonnement irréfutable.

Je veux être claire: les personnes qui se sont impliquées dans les théories Johnlock ou TJLC l'ont fait de différentes manières. Une majorité les a avant tout envisagées comme un grand espoir, une idée amusante ou une noble cause, un grand bond en avant vers la représentation des gays.

Mais pour quelques unes d'entre elles, c’est devenu une finalité, pas une opinion ou une possibilité. Assortir d’autres couples ou mettre cette théorie en doute, même juste penser que c’était une très bonne idée qui n’allait probablement pas se produire, revenait à nier cette vérité et non juste une ship parmi d’autres.

Pour une petite partie des fans, le TJLC a pris trop d’importance pour qu’on puisse le remettre en question –elle a donc commencé à attaquer celles et ceux qui en doutaient, qui à leur tour ont riposté.

Willa Paskin

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