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Faut-il construire une île artificielle pour agrandir Gaza?

Temps de lecture : 9 min

En Israël coexistent deux écoles: celle de la guerre irréductible contre Gaza et celle de l’optimisme consistant à envisager le moins pire avec le Hamas.

Manifestation palestinienne près de la frontière israélienne à Jabalia, dans la bande de Gaza, le 1er juin 2018. | Mohammed Abed / AFP
Manifestation palestinienne près de la frontière israélienne à Jabalia, dans la bande de Gaza, le 1er juin 2018. | Mohammed Abed / AFP

Le cessez-le feu est intervenu assez rapidement à Gaza. Le Hamas et le djihad islamique n’ont pas pu tirer un grand profit de la «marche du retour», manifestation organisée par les Palestiniens du 30 mars au 15 mai, au cours de laquelle 113 manifestants ont été tués. Mais la confrontation a été volontairement limitée et l’hypothèse d’une réoccupation de la bande de Gaza par Israël est revenue sur la table. Il existe pourtant une solution diplomatique.

La dernière guerre n’était pas prévisible parce qu’elle a été imposée au Hamas par son concurrent dans la région, le djihad islamique, armé et financé par l’Iran. En effet, au début du mois de mai, les services de renseignement israéliens avaient informé leur gouvernement que, face à de profondes divisions internes, le Hamas était à la recherche d’une issue honorable pour résoudre la crise économique désastreuse dans laquelle est plongée Gaza. Bien avant les événements, le Hamas était demandeur d’un cessez-le-feu à long terme à Gaza pour obtenir un assouplissement du blocus, l'approbation de projets d'infrastructures et éventuellement un échange de prisonniers. Israël n’avait pas donné suite.

Le Hamas souffre des sanctions imposées par l’Autorité palestinienne qui veut le faire plier pour s’emparer du pouvoir total, administratif et militaire dans la bande. D’ailleurs, devant la situation économique catastrophique, l’Égypte a décidé d’«alléger le fardeau des frères de la bande de Gaza» en autorisant l’ouverture du passage de Rafah, durant un mois, pendant le ramadan. Le blocus égyptien est sévère puisque le nombre annuel de jours d’ouverture diminue avec la politique activiste de Gaza: 125 jours en 2014, 32 en 2015, 41 en 2016 et seulement 29 jours en 2017.

La politique suivie est l’inaction stérile

Le Hamas a lui-même été surpris par la flambée de violences mais il a été forcé de prendre en marche le train du djihad islamique. Malgré cela, la confrontation a été limitée par les deux protagonistes car le feu a été employé avec moins d’intensité, comme si l’on voulait ménager l’avenir. Une roquette a été lancée depuis Gaza sur un jardin d’enfants, mais à l’heure où il était vide. Si des enfants avaient été touchés, les représailles auraient été sans limite. La roquette avait un but purement symbolique: les Palestiniens voulaient démontrer leur capacité à perturber la vie au sud d’Israël. L’heure avait certainement été choisie pour ne pas faire de victimes, autres que les dégâts matériels.

Cependant, depuis l’opération Bordure protectrice de 2014, Israël n’avait pas connu de barrage de roquettes aussi intense –essentiellement de la part du djihad islamique. Malgré cela, Tsahal a répliqué de manière sélective en visant des dizaines de cibles militaires sans jamais toucher ni les habitations et ni les civils, contrairement à 2014. La riposte israélienne a été relativement modérée par rapport aux moyens mis en œuvre. Des hommes politiques ont critiqué le fait qu’Israël avait «cassé des pierres». Malgré les appels lancés par des nationalistes juifs, l’armée n’a ciblé aucun dirigeant du Hamas pourtant à portée de fusil. Certes, plus de cent morts palestiniens ont été dénombrés, mais un bilan loin des 2.000 morts de 2014.

La lassitude pousse à présent des dirigeants israéliens de gauche, tel Haïm Ramon, à exiger l’élimination pure et simple du Hamas à Gaza. Mais Netanyahou préfère perpétuer la domination du Hamas et la division entre le pouvoir de l'Autorité palestinienne en Cisjordanie et le Hamas à Gaza. Cette stratégie lui permet de consolider un statu quo parce qu’il «craint que le retour de l'AP à Gaza ne le rende politiquement plus fort et, à Dieu ne plaise, il devra négocier avec une entité palestinienne représentant à la fois Gaza et la Cisjordanie».

Certains hauts militaires israéliens ont accusé le cabinet de sécurité de n’avoir jamais suggéré de solution humanitaire pour Gaza, ni abordé un éventuel processus diplomatique. La politique suivie est l’inaction stérile. Ainsi, le précédent chef d'état-major, Benny Gantz, avait toujours affirmé dans ces réunions que la solution vis-à-vis de Gaza devait être diplomatique. Le chef suprême qui avait conduit la guerre de Gaza de 2014 avait estimé que «le moment était venu d'offrir de l'espoir aux Gazaouis». Et il sait de quoi il parle, eu égard au prestige dont il jouit encore au sein de l’armée. Il sait alterner la force brute et la dialogue mais il a été peu écouté par le gouvernement, ce qui le pousse d’ailleurs à envisager de se présenter contre Benyamin Netanyahou aux élections législatives de 2019.

L'Égypte joue toujours un rôle crucial

En revanche, les ministres Shaked (justice) et Steinitz (infrastructures nationales) ont adopté une position extrême en prétendant qu’Israël n’avait d’autre choix que «de réoccuper la bande par la force pour la débarrasser des groupes terroristes». Ce n’est pas l’avis de l’ancien responsable des services de sécurité intérieure, Yoram Cohen, qui a déclaré soutenir la politique «mesurée» du gouvernement Netanyahou vis-à-vis de Gaza: «Si j’étais au pouvoir aujourd’hui, je dirais clairement à l’opinion publique: “Israël n’a aucun intérêt à conquérir la bande de Gaza”». Pour lui, l'occupation de la bande de Gaza n'empêchera pas le lancement de roquettes vers Israël.

Par ailleurs, il n’est pas dans les intentions d’Israël de renverser les dirigeants du Hamas. Les rivalités entre Hamas et Fatah servent les intérêts israéliens. En revanche, Israël est prêt à entrevoir des solutions diplomatiques pour améliorer le sort des Gazaouis.

Aucune des parties n'est vraiment intéressée par la poursuite de la guerre. Pour Israël, la guerre grève son budget militaire. Les opérations militaires coûtent très cher en munitions et en dépenses annexes. Israël doit procéder à l’évacuation des civils des zones voisines de Gaza, indemniser les destructions, payer la mobilisation des réservistes et augmenter le budget de la défense avec le risque d’entraîner un ralentissement économique. Par ailleurs, Tsahal a beaucoup à faire avec le Hezbollah pour se distraire dans une «petite guerre».

C’est pourquoi le Hamas est prêt à négocier, seulement avec un médiateur neutre, ce qui exclut les Américains. De son côté la Turquie, qui soutient le Hamas et les Frères musulmans, ne peut plus prétendre à la médiation depuis les prises de position agressives et anti-israéliennes de Recep Tayyip Erdoğan. L’Égypte est le seul pays capable d’être entendu par le Hamas. D’ailleurs, des médiateurs égyptiens sont intervenus pour négocier le cessez-le-feu après la récente vague de violence pour éviter un conflit total. Tout a été fait pour ne pas interpréter l’arrêt des combats comme une capitulation du Hamas. L’Égypte a un intérêt certain dans cette médiation car elle a besoin du Hamas pour contenir les terroristes de Daech au Nord-Sinaï.

Mais le djihad islamique sent les gesticulations qui se trament autour de lui et veut donc empêcher toute entente en brisant le cessez-le-feu avec des tirs sporadiques de roquettes pour contrecarrer toute solution politique. Face à cette dissidence, le Hamas devra prouver qu’il contrôle bien la bande et qu’il est prêt à imposer une solution pragmatique à Gaza à toutes les factions.

La volonté islamiste de détruire Israël n’a plus cours

Quant aux Israéliens, ils préfèrent se mobiliser au nord alors que la situation évolue partiellement en leur faveur. Après la visite de Netanyahou à Moscou, Israël a clairement annoncé à Vladimir Poutine qu’il ne fera rien contre le maintien de Bachar el-Assad au pouvoir à Damas, à condition que les Iraniens retournent chez eux et que le Hezbollah réintègre ses bases au Liban. Il semble que le Premier ministre israélien ait été entendu, ce qui laisse place à des négociations générales.

D'anciens généraux ayant occupé de hautes fonctions à l’instar de Giora Eiland, général de division et ancien chef du Conseil de sécurité nationale israélien, s’invitent dans le débat en raison de la stratégie intransigeante de Netanyahou. Ils osent proposer des solutions innovantes et courageuses en s’appuyant sur le fait qu’Israël et le Hamas n’ont aucun contentieux territorial. Pour eux, il faut reconnaître Gaza comme État indépendant. Vouloir une solution globale Gaza-Cisjordanie n’est pas réaliste. Depuis 2007, le Hamas a prouvé qu’il était une entité indépendante de facto. Israël ne résisterait pas à couper l’herbe sous les pieds de Mahmoud Abbas face à son inertie devant le problème palestinien.

Selon Giora Eiland, Israël doit procéder conjointement avec le Hamas à la reconstruction de Gaza sous réserve d’être en mesure de contrôler l’aide financière internationale. Il faut remettre en état de marche les réseaux d'eau, d'électricité et d'égouts et rebâtir les habitations civiles à Gaza. C’est la seule solution pour éviter un conflit à grande échelle. Or actuellement, tous les fonds à destination de la reconstruction de Gaza sont versés à l’Autorité palestinienne qui s’en sert pour consolider son pouvoir en Cisjordanie, en négligeant Gaza.

Mais Israël ne cesse de s’appuyer sur la sémantique du discours du Hamas pour refuser le dialogue. La volonté islamiste, maintes fois affirmée, de détruire Israël n’a plus cours car le Hamas est contraint de reconnaître la force militaire d’Israël et ainsi son impossibilité d’arriver à ses fins. Il doit donc composer. Un dialogue officiel avec Israël lui donnerait une légitimité qui rendrait caducs ses rêves irréalisables. Il veut être reconnu, non pas comme une organisation terroriste, mais comme un mouvement politique qui a gagné démocratiquement des élections.

Agrandir Gaza avec une île artificielle

En Israël coexistent deux écoles: l’école de la guerre irréductible contre Gaza et celle de l’optimisme consistant à envisager le moins pire avec le Hamas. Le paradoxe veut que ce soit un ministre du gouvernement de droite de Benyamin Netanyahou, et non des moindres, qui avait envisagé une solution allant à contre-courant de tout ce qui se dit et se fait en ce moment. Le ministre israélien du Renseignement et des Transports, Israël Katz, a dans ses cartons depuis 2011 un plan visant à mettre en place les conditions d'une solution de paix avec les le Hamas.

Son plan est ambitieux puisqu’il s’agit d’une part d’agrandir artificiellement la bande de Gaza et d’autre part, de supprimer le blocus actuel en permettant une ouverture officielle vers l’étranger tout en contrôlant la sécurité. Le plan consiste à créer, au large de Gaza, une île artificielle de 534 hectares dans la mer Méditerranée, à cinq kilomètres de la côte pour compenser l’exiguïté de l’espace alloué à la bande. La nouvelle île comporterait un port avec ses hangars de stockage de conteneurs, une usine de dessalement de l’eau de mer, une centrale électrique qui rendrait autonomes les habitants et un aéroport avec deux pistes d’atterrissage. L’île serait reliée à Gaza par un pont sous forme de pont-levis.

Les experts évaluent le coût du projet à cinq milliards de dollars qui pourraient être financés par des entreprises privées locales, qui assureraient le fonctionnement et qui récupéreraient leur mise grâce à une commercialisation de la production de Gaza et aux revenus du port.

Ce plan recueille beaucoup de scepticisme dans les milieux nationalistes israéliens car il en va selon eux de la sécurité d’Israël. Du côté de l’Autorité palestinienne, on interprète ce projet comme un moyen d’entériner une scission effective entre Gaza et la Cisjordanie, mettant en cause la création d’un État palestinien. Le projet d'Israël Katz, soutenu par les milieux sécuritaires, a déjà capoté uniquement parce que le ministre est un rival de Netanyahou pour le leadership du Likoud, mais il peut être réactivé. Les Palestiniens et Palestiniennes de Cisjordanie, de leur côté, craignent que les vrais problèmes, à savoir la constitution d’un État palestinien, soient éludés avec cette innovation qui porterait atteinte à la contiguïté territoriale entre Gaza et la Cisjordanie.

Comme le souligne le général Eiland: «Israël devrait donc choisir entre l'option d'être juste et l'option d'être intelligent. La deuxième possibilité est plus valable, certainement plus que la manière inverse suggérée par différents responsables au cours des deux derniers jours, celle de réoccuper Gaza».

Jacques Benillouche Journaliste

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