Société

Onze familles ont décidé de vivre ensemble (et ça se passe bien)

Temps de lecture : 6 min

L'habitat partagé émerge d'une société en crise et en mal de l'autre. Dans le Vercors, onze foyers ont choisi de se réunir dans l'éco-hameau «Habiterre».

Habiterre, dans la Drôme, au pied du massif du Vercors | Justine Knapp
Habiterre, dans la Drôme, au pied du massif du Vercors | Justine Knapp

Onze familles vivent ensemble dans un hameau de cinq maisons perchées au bout d'une unique route pentue, face au Vercors. Elles ne se connaissaient pas, mais ont choisi de partager leur habitat, baptisé par leurs soins «Habiterre».

Chacun son chez-soi, en appartement privé, mais des sentiers et escaliers serpentent entre les espaces communs: deux buanderies, un atelier de bricolage, un potager, un four à pain, un garage à vélos et voitures à se prêter selon les besoins, et surtout une maison commune, le «poumon» des lieux, qui reçoit les proches comme des personnes extérieures. Le lieu accueille aussi bien une soirée pizzas entre voisines et voisins qu'une semaine de stage de yoga ou un séminaire autour de questions citoyennes.

Le four à pain commun d'Habiterre | Justine Knapp

Engagement écologique

S'il existe autant de formes d'habitats participatifs que de projets –le réseau national des collectivités pour l'habitat participatif en compte près de 500, le concept général séduit. À Habiterre, à la suite du départ d'une famille au printemps 2017, le groupe a reçu près de dix-huit demandes en une semaine, puis des dizaines encore après avoir stoppé le flux des candidatures.

La médiatisation tout comme le vote de la loi Alur en 2014, qui donne un statut juridique aux coopératives d'habitantes et habitants et sociétés d'autopromotion, ont favorisé le développement de cette nouvelle voie de logement.

Loin des utopies servies un peu trop vites, Thierry, quinquagénaire habitant d'Habiterre depuis 2014, explique: «On n'est pas tous les soirs les uns sur les autres à s'embrasser, faut pas rêver.»

Avant même de s'accorder sur la gestion de la vie en collectif, il a fallu trouver un terrain, mettre au point le statut juridique –une société civile immobilière dont les membres sont collectivement propriétaires, le montage financier et le mode de gouvernance: 1 habitant ou habitante = 1 voix.

En plus des petits déjeuners collectifs hebdomadaires, les résidentes et résidents se réunissent une fois par an pour «permettre l’évolution du projet en en gardant la cohérence, ensemble», est-il précisé sur leur site.

L'une des lignes phares dudit projet initial repose sur l'engagement écologique. Les bâtisses en bois local en attestent, isolées au chanvre et à la chaux, peintes au naturel, coiffées de panneaux solaires et chauffées au bois déchiqueté. Le respect de l'environnement s'impose comme la base commune sur laquelle se construisent les habitats groupés d'aujourd'hui.

Projet de crise

Le concept ne date pas d'hier: «Les années 1970 et 1980 avaient vu éclore des initiatives [...] dont les valeurs affichées et les façons de faire sont très proches de celles des projets actuels. Aujourd’hui, la crise du politique en tant qu’espace commun légitime, la hausse du prix de l’immobilier et du foncier, l’affaiblissement des moyens publics accordés au logement social ou encore l’affirmation de nouvelles revendications citoyennes sont autant de facteurs qui contribuent à en renouveler largement la nature et le sens», rédigent Claire Carriou, maîtresse de conférences en aménagement et urbanisme, Olivier Ratouis, docteur professeur d’urbanisme et Agnès Sander, docteure en urbanisme et aménagement dans leur article «Effervescences de l’habitat alternatif», publié sur le site Métropolitiques en 2012.

Dans ce contexte, co-construire son cadre de vie et mutualiser –à Habiterre, cela concerne le terrain, la maison commune, la chaufferie, l'eau ou l'électricité– apparaît comme un choix plus pragmatique que politique.

Après la mouvance baba-cool des seventies, il a fallu attendre 2000 pour qu'un quotidien en collectivité s'inscrivent à nouveau dans les esprits. «En temps de crise, les gens cherchent à redevenir acteurs et actrices de leur vie. Et ça passe par le lieu d’habitat, c’est une manière d’être maître de soi, une façon de retrouver du sens», précise Claire Carriou, interrogée par Youphil.

Valeurs communes

C'est précisément le point de départ de Maryno et de son mari Marc, sexagénaires, qui ont lancé le projet Habiterre avec deux autres couples, en 2010: «C'était une période de notre vie où l'on habitait dans une très grande maison de 250 m2 chauffée au fioul à deux, depuis le départ de nos enfants. La porte d'entrée a été un désir de cohérence: vers un mode de vie plus écolo, mais aussi intergénerationnel, rapporte Maryno. J'avais travaillé sur cette question et je trouvais ça logique de ne pas se retrouver qu'entre personnes retraitées et de cultiver le lien social entre générations. C'est un peu comme ça que c'est parti. Soit on nous rejoignait, soit on revendait le terrain si ça n'accrochait pas.»

Au moment de l'enquête, le plus jeune résident avait six mois, le plus vieux 70 ans; l'éventail des âges se maintient grâce à une sélection attentive des nouvelles et nouveaux venus.

«Le début de la recette, ce sont des valeurs communes», assure Thierry. L'étude sur l'habitat participatif et solidaire menée par les associations l'Echo-Habitants et l'Epok en mars 2015 ne le contredira pas: «Pouvoir habiter chez soi ne signifie pas seulement que l’on a un abri, mais que l'on a également la faculté de constituer un espace pour soi, d’y déployer ses pratiques quotidiennes, d’y engager une construction de soi. Parfois simplement en repeignant, décorant son logement. Et parfois, en adaptant architecturalement son logement à ses représentations, ses modes de vie, sa culture.»

À chaque famille sa boîte aux lettres | Justine Knapp

Florian et Sylvie, trentenaires, ont imaginé monter leur propre habitat groupé avec des proches, avant de finalement rejoindre Habiterre en 2014. Lui ne «s'imaginai[t] pas [s]e lancer dans un projet de ce type avec des personnes que l'on ne connaît pas»: «Maintenant, ça me paraît évident. C'est facile quand t'as des socles communs. Avec des amies et amis, tu peux passer des vacances, mais vivre ensemble, ce n'est pas pareil.» Elle a été attirée par le volet écologique, avant de se laisser convaincre par la «richesse d'échange des expériences» entre générations, et de citer «Paul, 7 ans, passionné de jardinage, qui apprend au potager avec Martine, retraitée qui habite juste en face».

Une aubaine, dans une époque marquée par la progression de l'isolement urbain: en 2014, près de quatre Français sur dix n’avaient pas ou peu de contacts avec leurs voisins (36% en 2014, contre 31% en 2010).

Intelligence collective

L'habitat groupé reconstitue le concept du village, où les biens, les compétences et les moments de vie sont plus aisément partagés. «On avance dix fois plus vite qu'individuellement», assure Sylvie.

Même à titre personnel: «C'est vraiment la différence de chacun qui contribue au développement personnel, note son compagnon Florian. Dans une réflexion de groupe, la décision finale n'est pas forcément celle que tu aurais voulue au départ, mais le débat qu'il a fallu pour y arriver est presque plus enrichissant. Ça apprend à être plus ouvert.»

Thierry évoque l'intelligence collective, une denrée rare selon lui: «Historiquement, on n'a pas été élevé selon l'idée que c'était une richesse d'aller vers les autres», ni qu'un autre modèle était envisageable, au-delà de celui de «j'achète ma villa, ma haie de thuyas, j'y mets mon chien et ma caméra», caricature-t-il.

Ici, personne ne possède de biens immobiliers, mais des parts de la SCI. C'est en son nom que l'emprunt a été réalisé auprès de la Nef, une banque éthique, pour la construction des logements. Chacun ou chacune est désormais responsable de la rentrée d'argent mensuelle pour son remboursement. Une manière pour certains foyers d'éviter de passer par la case emprunt à la banque, comme Florian et Sylvie, qui n'auraient pas pu l'envisager via le circuit classique.

Face à la remise en question du modèle individualiste actuel, tout le monde n'est pas prêt à franchir le pas vers des revendications plus militantes. À Habiterre, beaucoup de visiteurs et visiteuses bercées par le côté idéal d'une vie à plusieurs ont finalement tourné les talons pour des raisons financières.

Changement fondamental de culture

Pour celles et ceux qui restent, les enjeux financiers poussent à se serrer les coudes: «Ça va au-delà de l'entraide, note Maryno. J'ai eu des relations de voisinage fluides et solidaires, mais là on va plus loin. Au début, je trouvais que c'était très bien de ne pas avoir sa petite maison à soi, mais je n'avais pas capté ce que ça allait entraîner d'autre: cet engagement fait qu'on prend soin les uns des autres.»

Les conséquences d'une telle décision ne s'arrêtent pas là et engagent un changement fondamental de culture: «Nos enfants n'hériteront pas de la maison, parce qu'on n'en a plus. Ils auront des parts sociales, mais s'ils veulent vivre ici, ils devront postuler comme tout le monde, au même titre qu'une autre famille.»

Sans les murs, quelle transmission reste-t-il pour la génération suivante? «Elle se fait maintenant, on transmet des valeurs et des expériences», répond Florian, jeune papa. Maryno complète: «Le goût de l'autre».

Justine Knapp Journaliste pigiste

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