Santé / Sports

Novo Nordisk, une équipe cycliste de diabétiques qui rêve du Tour de France

Temps de lecture : 7 min

Les coureurs de Novo Nordisk, tous atteints de diabète de type 1, doivent obtenir des résultats sur le vélo mais aussi assumer un rôle d'ambassadeurs.

©TeamNovoNordisk
©TeamNovoNordisk

23 juillet 1989. Sur les Champs-Élysées, Laurent Fignon perd le Tour de France pour huit petites secondes. Greg Lemond, le vainqueur, jubile; le Français, lui, est inconsolable. Les télévisions du monde entier tentent de capter les émotions contrastées de ces deux champions entrés dans la légende.

Mais à l’époque, une autre histoire s’écrit en parallèle. Dominique Garde, coéquipier de Laurent Fignon dans l’équipe Super U, vient de terminer son huitième et dernier Tour de France. Il est diabétique. Après avoir accompagné plusieurs cadors du peloton, celui qui prendra sa retraite en 1991 vit l’un de ses derniers grands moments sur le vélo.

Quentin Valognes a aujourd’hui 21 ans. Il n’était pas né lorsque Dominique Garde a raccroché le vélo, et pourtant, il connaît son histoire au moins aussi bien que celle de Laurent Fignon.

Au-delà des mises en garde

Lui aussi est diabétique et coureur professionnel. Il porte le maillot de Novo Nordisk, en deuxième division, une structure née il y a treize ans spécialement pour accueillir des coureurs atteints de diabète.

Diagnostiqué à six ans, il s’est toujours accroché à son rêve, malgré la maladie. «Clairement, on m’a fait comprendre qu’être cycliste professionnel allait être impossible», se rappelle-t-il aujourd’hui. Pour une personne qui doit constamment surveiller son taux de sucre dans le sang, éviter le sport, c’est réduire les risques d’hypo ou d’hyperglycémie –et encore plus lorsqu’il s’agit d’efforts intenses et qu’il est question de devenir professionnel.

Mais à l’époque, soutenu par ses parents, Quentin Valognes prend ces mises en garde comme une source de motivation supplémentaire. «Déjà quand j’avais sept ou huit ans, je faisais du break dance, de l’escalade, du judo. J’allais dans des associations d’enfants diabétiques et je faisais des chorégraphies de hip-hop devant tout le monde. Les autres parents disaient aux miens: “Mais vous êtes fous de le laisser faire du sport comme ça.” Moi, j’ai toujours eu l’esprit challenger. Je me disais “Ah, vous ne me croyez pas capable de faire du sport? Je vais vous montrer.”»

À l’adolescence, il découvre l’équipe Novo Nordisk, qui en ces temps-là s’appelle encore Team Type 1, en référence au diabète de type 1 –génétique– qu’ont les coureurs engagés. Quentin Valognes a 13 ans lorsqu’il assiste à une conférence de presse de l’équipe. Il se fait communiquer l’adresse mail du manager général et fondateur du Team Type 1, Phil Southerland, et lui envoie ses données d’entraînement pendants plusieurs mois.

«Un an et demi après, Phil m’a envoyé un mail en me proposant une place au camp d’identification de talents de l’équipe, raconte avec émotion le Normand. Il fallait aller à Atlanta, c’était la première fois que je prenais l’avion. Je me demandais ce qu’il se passait.»

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Autorisations à usage thérapeutique

Le manager américain n’a rien oublié de cette première rencontre. «Je n’oublierai jamais, appuie-t-il. C’est ce pour quoi je vis. Quentin m’a dit: “Phil, je veux te dire merci, parce que pour la première fois de ma vie, je suis content d’être diabétique. C’est la raison pour laquelle mon rêve va devenir réalité.” Le sourire sur son visage, à ce moment là, je ne pouvais pas recevoir mieux que ça.»

Phil Southerland est lui aussi atteint de diabète. Bon coureur dans sa jeunesse, il décide à sa sortie de l’université de lier les deux choses qui rythment sa vie: le vélo et le soutien aux personnes diabétiques. En 2005 naît la Team Type 1, une sorte d’ovni dans le paysage cycliste, qui demande une certaine mise en place.

Pour vérifier en permanence leur glycémie et pouvoir se piquer même en course, les coureurs bénéficient d’autorisations à usage thérapeutique. Un sésame qui peut être décerné pour beaucoup d’autres pathologies, comme l’asthme, et qui ensuite justifie la présence de certains produits lors des contrôles antidopage.

«L’objectif était de montrer à tous, à chaque docteur dans le monde, qu’un athlète diabétique pouvait être un champion, détaille-t-il. Certains ont rigolé, disaient que ce n’était pas possible. Beaucoup de gens pensaient qu’on n’y arriverait pas. Mais aujourd’hui, les sceptiques ont disparu.»

Invitée sur les grandes courses du calendrier

Quand il évoque ses coureurs, Phil Southerland, 36 ans, parle de «ses enfants» ou de «héros». Il a changé la vie de beaucoup d’entre eux, mais il l’assure, ils lui rendent beaucoup plus que ce qu’il ne leur donne.

«Mon rêve est de changer le monde pour chaque personne atteinte de diabète [elles étaient 422 millions à travers le monde en 2014, selon l'OMS, ndlr]. Ces gars, dans l’équipe, rêvaient de devenir professionnels. Et en réalisant leur rêve, ils réalisent le mien.»

Parce qu’au fil des années, la Team Type 1 a grandi et touché de plus en plus de monde. D’une équipe qui comptait quelques coureurs diabétiques, elle est devenue une équipe qui ne compte que des coureurs diabétiques. Elle a gravi les échelons du peloton professionnel jusqu’à courir en deuxième division aujourd’hui –ce qui laisse la possibilité d’être invitée sur les plus grandes courses du calendrier.

«Honnêtement, je ne pouvais pas imaginer que l’équipe deviendrait ce qu’elle est», reconnaît Southerland. En 2014, la structure lançait une équipe de jeunes pour former ses futurs talents; on comptait alors vingt-deux postulants. Quatre ans plus tard, ils sont 160.

Échappé pendant sept heures

Au mois de mars, Novo Nordisk faisait partie des formations invitées sur Milan-Sanremo, un course prestigieuse à l'échelle internationale. Et l’idée n’était pas de faire de la figuration.

Charles Planet, 24 ans, un des autres Français de l’équipe, a passé près de sept heures et 240 kilomètres à l’avant de la course, échappé sur les routes italiennes. Une façon de démontrer sa valeur, de prouver que même si c’est Novo Nordisk qui lui a ouvert les portes du professionnalisme, en le faisant passer du VTT à la route, il aurait largement sa place ailleurs dans le peloton. Une manière, aussi, de remplir ses missions. Parce que courir dans cette équipe, ce n’est pas seulement être cycliste professionnel, mais également ambassadeur, pour sensibiliser sur la question du diabète. «On doit éduquer, inspirer et encourager», explique Quentin Valognes.

«En exécutant correctement ma première mission, celle d’être performant, je remplis la deuxième automatiquement, résume Charles Planet. Sur Milan-Sanremo, prendre l’échappée pendant sept heures sur l’une des plus grandes courses du monde, diffusée dans 180 pays, ça a fait parler. J’ai vu les retombées très rapidement.»

Conscient qu’il aide de nombreuses familles, le jeune homme assure pourtant avoir du mal à s’en rendre compte: «Moi, je vis tellement normalement avec ça que j’oublie le diabète; je ne me sens pas diabétique.» Son message? Montrer à des centaines d’enfants que le diabète ne doit pas mettre fin à leurs rêves, même les plus fous.

Fier d'être diabétique

Quentin Valognes, lui, a écrit un livre il y a un peu plus d’un an. Dedans, il personnifie son diabète, le surnomme «Diab» et parle de lui comme d’un «ami pour la vie». «Je l’ai pris comme quelque chose que l'on mettait sur mes épaules, alors que je n’avais rien demandé à personne, dit-il. On me le mettait là, en me demandant de m’en occuper. On me disait: “Si tu t’en occupes mal, c’est toi qu’on engueulera, pas lui”.»

Quinze ans plus tard, il se retrouve par sa discipline à inspirer des enfants qui, comme lui, sont diagnostiqués diabétiques. «L’année dernière, j’ai reçu une lettre de la part de Martin, un petit nordiste de huit ans, raconte-t-il, touché. C’est sa maman qui écrivait, et elle racontait que Martin est fier d’être diabétique comme nous. C’est là que l'on se rend compte que l'on arrive à changer l’idée qu’on se fait du diabète.»

Faire évoluer le regard porté sur les personnes diabétiques est au cœur du projet de l'équipe Novo Nordisk. Sur les maillots de l’équipe, il est écrit «Changing diabetes» –comme un leitmotiv à ne jamais oublier au gré des voyages.

The world’s first all-#diabetes pro cycling team at #TourOfEstonia. #ChangingDiabetes

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«En France, il n’y a pas de sentiment de honte vis-à-vis du diabète, souligne Phil Southerland. Mais dans d’autres pays, c’est le cas, les gens se cachent. On a beaucoup de travail à faire en Asie, où il est encore mal vu d’être diabétique.»

Charles Planet, lui, a été marqué ailleurs, en Afrique: «Au tout début de ma carrière, j’ai été au Rwanda et cela m’a complètement retourné. C’était un crève-cœur. J’ai réalisé ce que j’avais et ce qu'elles et eux ont, c’est-à-dire rien, même pas un testeur de glycémie.»

Objectif Tour de France 2021

«Il y a une chose qui n’a pas changé en treize ans: je me sens toujours comme un enfant avec un rêve, confie Phil Southerland. Alors ce que l’on a fait jusqu’ici est véritablement incroyable, mais ce n’est pas terminé. Je ne veux pas crier victoire avant d’avoir franchi la ligne, et il se trouve qu’on est toujours en course.»

Depuis deux ans, l’équipe Novo Nordisk a accumulé les invitations sur les plus grosses épreuves du calendrier. Mais il manque encore la plus prestigieuse, le Tour de France. L’objectif est d’y participer en 2021, pour le centième anniversaire de la découverte de l’insuline –parce que ce n'est qu'en participant à la plus grande course internationale que Southerland et son équipe pourront toucher le monde entier.

Il y a dix ans, un jeune adolescent atteint de diabète pensait n’avoir aucune chance de devenir cycliste professionnel. Aujourd’hui, il sait que c’est possible. «Dans dix ans, je voudrais que ce même adolescent diabétique sache qu’il peut devenir cycliste professionnel, mais aussi qu’il peut porter le maillot jaune du Tour de France», prophétise l’Américain. La route est encore longue, mais la course est lancée.

Robin Wattraint Journaliste sportif

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