La Colombie tourne la page du marché noir de l'or vert
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La Colombie tourne la page du marché noir de l'or vert

Temps de lecture : 7 min
Chloé Machillot Chloé Machillot

Un commerce qui pourrait générer plusieurs milliards de dollars et consolider la paix signée avec l’ancienne guérilla des Farc.

C’est sur les terres qui abritaient le trafic de cocaïne de Pablo Escobar, sur les hauteurs de Medellín, que poussent aujourd’hui les premiers plans de cannabis légaux en Colombie. L’entreprise Pharmacielo est la première à avoir obtenu l’autorisation de les cultiver, en août dernier. Sous ses quatre hectares de serres silencieuses, des petites mains s’activent à récolter les fleurs résineuses.

Leur huile analgésique, extraite dans un laboratoire dernier cri construit en annexe, sera exportée à des fins thérapeutiques dans le monde entier. Federico Cock-Correa, l’entrepreneur à la tête de ce projet, fait visiter les lieux en chuchotant. Pourquoi? «Pour ne pas stresser les plantes, ça les rend meilleures!» explique-t-il. Ainsi pousse le nouvel or vert de la Colombie.

Une nouvelle législation pro-cannabis

Une trentaine d’entreprises comme Pharmacielo ont vu le jour depuis la légalisation du cannabis médical en Colombie, le 11 août 2017. Le président Juan Manuel Santos lui-même en a soutenu le projet de loi, reconnaissant l’utilisation de la marijuana comme «un moyen efficace de réduire la douleur des patients». Les effets positifs des cannabinoïdes, molécules présentes dans la plante de cannabis, ont été démontrés sur des pathologies telles que les douleurs chroniques, la dépression, l’anxiété ou l’épilepsie.

Au-delà de ces bénéfices médicinaux, cette résolution vise à résoudre une problématique d’envergure au pays: la lutte contre le marché noir. Face à l’ampleur du trafic de cannabis et l’échec des politiques répressives pour le démanteler, le gouvernement colombien opte pour une stratégie de compromis en incitant les cultivateurs illicites à rejoindre la nouvelle industrie légale.

L’entreprise Pharmacielo est la première à avoir obtenu l’autorisation de cultiver des plans de cannabis. | Chloé Machillot

Cette dernière impose des normes sanitaires qui devraient peu à peu évincer les substances potentiellement à risque pour la santé circulant sur le marché noir. Elle pourrait également devenir une économie rentable et pacifiante en offrant des opportunités à ceux qui travaillaient jusqu’alors pour des réseaux clandestins. L’ex-guérilla des Farc, dont les activités ont cessé depuis la signature d’un traité de paix avec le gouvernement en novembre 2016, employait notamment de nombreuses personnes dans ses plantations cannabicoles. Créer des emplois légaux pour ces personnes est une façon de stabiliser la Colombie «post-Farc» et de conclure le démantèlement de cette ancienne organisation rebelle.

Le cannabis colombien ne poussera cependant pas sans conditions. La loi ne l’autorise que s’il est destiné à un usage scientifique ou médicinal et les entreprises désirant se lancer dans l’industrie doivent obtenir une autorisation. Le ministère de la Justice délivre les licences permettant sa culture, sous forme psychoactive ou non, et le ministère de la Protection sociale [équivalent de notre ministère de la Santé, ndlr] attribue celles qui permettent d’en fabriquer et vendre des produits dérivés. «Quatre-vingt-une licences ont été accordées depuis août dernier et plus de 1.160 demandes ont été déposées, déclare Juliano Alvarez, avocat membre du cabinet Abogados Cannabicos de Colombia. Ce chiffre témoigne d’un fort intérêt pour cette nouvelle activité.»

Un marché prometteur

Avec douze heures d’ensoleillement par jour et des températures douces toute l’année, la Colombie réunit des conditions climatiques optimales pour la culture horticole. Le pays est d’ailleurs le deuxième plus gros exportateur de fleurs au monde, derrière les Pays-Bas, ce qui lui a permis de développer une main d’œuvre très habile à leur manipulation. Ces atouts rendent les capacités et le coût de production du cannabis colombien quasiment imbattables. Un gramme coûte dix centimes à produire, contre 2,25 dollars au Canada, par exemple, où les frais de main d’œuvre et le budget de chauffage des serres en hiver rendent l’opération beaucoup moins intéressante.

Le commerce mondial du cannabis est régulé par l’Organe international du contrôle des stupéfiants. Ce dernier a accordé un quota de 40,5 tonnes de production à la Colombie pour l’année 2018, ce qui correspond à 44% de l’offre mondiale plafonnée. Les États-Unis, en seconde place, ont obtenu 33% des quotas. Sachant qu’en 2015, l’Allemagne, l’Italie, le Canada, l’Espagne et quelques États américains ont à eux seuls importé 36,9 tonnes de cannabis, la Colombie peut facilement conquérir la place de premier exportateur et distribuer son herbe salutaire aux quatre coins du globe.

La colombie doit respecter un quota de 40,5 tonnes de production de cannabis pour l'année 2018. | Chloé Machillot

L’association colombienne des industriels du cannabis Asocolcanna estime que dans un premier temps, le cannabis colombien va conquérir sa propre zone géographique. Elle évalue son marché de potentiels consommateurs à six millions en Colombie et soixante millions dans toute l’Amérique du Sud. Le Mexique, le Pérou et l’Argentine, qui en ont déjà légalisé l’usage thérapeutique, seront probablement ses premiers grands secteurs d’exportation.

Cette nouvelle manne économique pourrait rapporter jusqu’à quatre milliards de dollars par an à la nation andine selon l’agence Reuters, soit plus que ses exportations de fleurs, de café et de bananes réunies. Ce profit pourrait augmenter avec la croissance du marché mondial qui, estimé à onze milliards de dollars en 2015, devrait atteindre les cinquante-quatre milliards en 2025.

«Pendant des décennies, la Colombie a subi de lourds conflits liés au trafic de cannabis. Aujourd’hui, il est temps de réparer les dégats et de bâtir une industrie qui profitera au pays tout entier», dit Federico Cock-Correa de Pharmacielo, en faisant allusion à la guerre qui a longtemps opposé les narcotrafiquants au gouvernement. Il explique que cette nouvelle activité va créer des opportunités très variées, tant dans le domaine de la culture, que de la pharmaceutique, de la recherche scientifique, de l’architecture et de la construction nécessaire à l’élaboration de serres et de machines de transformation.

L’obstacle persistant des mentalités

69% des Colombiens et Colombiennes sont contre la légalisation du cannabis en cours dans leur pays, d’après un sondage de la radio nationale Caracol mené en décembre 2017. «Le cannabis est encore très associé au narcotrafic et ses consommateurs sont souvent considérés comme des rebelles marginaux, regrette Andrès Tellez, propriétaire d’un grow shop à Medellín depuis six mois et consommateur de cannabis depuis vingt-trois ans. À travers mon commerce, j’essaye d’informer et de rassurer les gens, mais ça prend beaucoup de temps pour faire changer les mentalités…»

Dans sa boutique dédiée à la marijuana, Andrès vend des shampooings fortifiants, des crèmes contre les douleurs musculaires, des gélules pour soulager les articulations et du miel aux vertus apaisantes. La loi autorisant l’autoculture jusqu’à vingt plants par personne, il propose également des kits de plantation maison, armoires ventilées et lampes imitant la lumière du soleil, et une dizaine de variétés de graines dont les propriétés diffèrent. «Grâce au bouche-à-oreille, ma clientèle commence à évoluer, confie-t-il. Des sportifs viennent pour acheter une crème qu’on leur a recommandée, des jeunes femmes veulent tester les cosmétiques et je commence même à recevoir des grand-mères qui veulent planter des graines de cannabis dans leur jardin, peut-être pour faire des tisanes!»

Produit issu d'un processus de transformation de la plante. | Chloé Machillot

Si l’acceptation du cannabis médicinal suit son cours, pas question pour l’instant d’envisager celle de la coca. Andrès Tellez et Federico Cock-Correa esquivent d’office toute comparaison entre les deux industries qui n’ont, selon eux, «rien à voir». La feuille de coca, également psychotrope, est pourtant elle aussi utilisée dans certaines communautés à des fins médicinales. Des tests scientifiques devraient évidemment prouver ses vertus thérapeutiques, mais pourquoi ne pas y voir les mêmes opportunités qu’avec le cannabis, sachant que le pays en est le premier producteur au monde?

«Quand on parle de coca, les gens pensent automatiquement à la cocaïne, qui est le résultat d’une transformation de la plante avec des éléments chimiques aussi addictifs que néfastes, explique l’avocat Juliano Alvarez. La réguler pourrait solutionner bien des conflits ici, et faire émerger une industrie déjà réelle. Mais pour l’instant, les gens ne sont pas prêts. Les traumatismes du passé sont encore vifs.»

La possibilité de légaliser la feuille de coca a déjà été évoquée en 2016, mais rapidement rejetée par le gouvernement qui a même amorcé des manœuvres d’éradication forcée depuis. Ces actions consistent à déverser du désherbant dans des champs de coca, à l’insu de leurs propriétaires. De telles méthodes nuisent évidemment aux producteurs cocaleros dont beaucoup n’ont guère d’autres options que cette culture pour survivre. Le 5 octobre dernier, six d’entre eux ont trouvé la mort dans un rassemblement protestataire auquel ont répondu les forces armées. Dans ce contexte tendu, difficile de prédire si l’industrie de la coca colombienne connaîtra bientôt la même émergence que celle du cannabis.

Un enjeu pour la paix

L’ultime défi de la Colombie face à l’industrie cannabicole qu’elle est en train de bâtir sera de faire de ce marché une source d’opportunités plutôt que de conflits. Face aux grandes entreprises comme Pharmacielo, les petits producteurs devront eux aussi pouvoir croquer leur part du gâteau, sans quoi les protestations et la tentation de retourner au marché noir sont inévitables.

Bien conscient de ces risques, le gouvernement impose à toutes les entreprises qu’au moins 10% du cannabis contenu dans leurs produits proviennent de cultivateurs dont la plantation est inférieure à un demi hectare. Pharmacielo applique cette règle en achetant une partie de sa matière première à une coopérative de soixante-trois petits producteurs du département du Cauca, dans le sud-est du pays. «C’est une région qui se relève de nombreuses années de conflit, souligne Federico Cock-Correa. Ce partenariat nous tient à cœur car il représente une opportunité économique importante pour ces agriculteurs.»

L’initiative suffira-t-elle à répartir les fruits de cette industrie juteuse? Quoi qu’il en soit, le cannabis colombien n’a pas fini de faire parler de lui, peut-être même bientôt dans nos pharmacies.

Chloé Machillot

Chloé Machillot

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