Égalités / Culture

L'illustration érotique féminine, simple tendance ou révolution artistique?

Temps de lecture : 5 min

Après des siècles de représentation du plaisir féminin par et pour les hommes, les artistes femmes sont de plus en plus nombreuses à explorer leurs sexualités dans des illustrations évocatrices.

Make Love Watercolor n°94
 | Tina Maria Elena Bak, avec l'autorisation de l'artiste / @tinamariaelena License by
Make Love Watercolor n°94 | Tina Maria Elena Bak, avec l'autorisation de l'artiste / @tinamariaelena License by

Les 14 et 15 avril derniers, le Hasard Ludique à Paris a abrité le marché de l’illustration impertinente. Avec plus de 4.000 visiteurs en deux jours, le petit espace collaboratif fut ceinturé d’une file interminable. Le public était majoritairement composé de jeunes femmes venues pour apprécier le sexe, les corps et le désir dans l’art illustratif.

«C’est la première fois qu’on ne me voit pas comme une personne lubrique!, s’exclame Safia Bahmed Schwartz, dessinatrice érotique invitée pour tatouer ses dessins. Dans les années 1970, un événement comme celui-ci aurait été très arty, très engagé, très particulier… Là, c’est comme manger ou dormir.»

D'objet du désir à sujet créatif

Autrefois plus tabou et rangé au fond des tiroirs, l’art érotique a fait du chemin depuis la révolution sexuelle. Sa version pop et accessible, l’illustration, est encensée de toutes parts, en particulier sur les réseaux sociaux.

Terrain d’expression à la liberté parfois équivoque, Instagram est un espace sur lequel l’illustration érotique semble fonctionner. Erika Lust, pornographe féministe très populaire, a elle-même choisi les meilleurs artistes érotiques d’Instagram pour illustrer quelques-uns de ses films.

Le véritable changement ne se trouve pourtant pas dans l’ouverture du public aux œuvres libertines. Selon Petite Bohème, graphiste et illustratrice, «le XXe siècle a vu naître la libération des mœurs, puis au XXIe siècle, le sexe a envahi tout notre quotidien, les médias, la pubs, les vidéo-clips… Mais la vraie révolution artistique est la place de la femme artiste, qui ose enfin s’exprimer dans ce domaine».

À l’heure de #MeToo, du body-positivisme et de la redécouverte du clitoris, l’art érotique est une fenêtre ouverte sur une société en pleine mutation. De simple objet du désir désincarné au sujet créatif, la femme dans l’art tente de reprendre sa place, d’énoncer sa propre sexualité et d’exposer son corps au sein d’un régime qui fut longtemps phallocentrique.

Dans son article «Le désir au féminin», l’historienne de l’art Marie Carani écrit: «Sans traits individuels, sans identité claire, sans sentiments personnels, la femme est apparue au niveau de la représentation artistique dans l’histoire de l’art comme l’objet passif d’un spectacle voyeuriste, […] pour des projections érotiques toujours extérieures à elle.»

Nouvelle éducation sexuelle

Les femmes artistes trouvent dans l’illustration érotique un pouvoir émancipateur presque jouissif, reprenant possession de ce qui leur a trop longtemps été subtilisé. «J’ai choisi de mettre en image ce qui occupait mes pensées: la sensualité, le sexe et le désir. J’ai choisi d’accueillir et de faire de la place dans ma vie à ce qui me fait du bien, sans barrière», explique l’illustratrice Suzie-Q.

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En plus son pouvoir cathartique, l’illustration érotique est destinée à être vue et consommée par des femmes et des hommes ayant eux-mêmes une vie sexuelle. En choisissant de mettre en avant le désir féminin, l’art propose une nouvelle éducation sexuelle.

«On a peur de ce que l’on ne connaît pas, poursuit Suzie-Q. Lorsqu’un sujet est tabou, on ignore tout de son essence. Le plaisir féminin dans l’acte sexuel sera peut-être moins laissé pour compte si c’est un sujet dont on parle facilement. Tout le monde a à y gagner

Complice involontaire du regard masculin

La sexualité féminine, au centre de cette nouvelle vague d'art érotique, est illustrée par et pour les femmes. Mais sommes-nous pour autant parvenus à représenter le plaisir féminin de façon juste et honnête?

«C’est très beau, très lisse, presque trop lisse, estime Charlotte Prévot, philosophe et historienne de l’art engagée. Cela me fait penser à Manara. La plupart du temps, les femmes dessinées sont très jolies, très minces, très blanches, très hétérosexuelles… Ce sont elles qui sont au centre de l’image, dans une position de soumission. Elles manquent de variété, et je ne suis pas certaine que ce soit représentatif de la sexualité de toutes les femmes.»

L’illustration érotique serait-elle une complice involontaire du regard masculin, même lorsqu’elle est produite par des femmes? Consciemment ou non, la représentation du corps vient souvent d’une image de soi, limitant alors la possibilité de varier les couleurs et les silhouettes.

«La majorité des femmes que j’illustre finissent par me ressembler. Peut-être que 50% de ce que je dessine provient de captures auto-voyeuristes de moi-même par moi-même», explique Nikki Peck, artiste canadienne.

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Certaines illustratrices avouent –non sans gêne– être influencées par les canons de beauté érigés par la société. «Je dessine à partir de photographies trouvées sur internet, explique Lesbazarsdesev. Je voudrais bien montrer des femmes différentes, mais c’est à eux de nous proposer autre chose!»

Frida Castelli, qui dépeint la mélancolie de sa propre histoire d’amour à distance, s’en défend: «Si je devais analyser mon art selon les stéréotypes les plus communs et le féminisme à l’ancienne, j’aurais l’air d’être une femme soumise, enfermée chez elle à attendre son homme toute la journée. Mais bien sûr, les choses ne sont pas comme ça.»

Premiers balbutiements de l'émancipation

Cette vision du corps et de la sexualité encore normée –et surtout hétéro-normée– doit-elle être considérée comme une erreur à répudier, ou pis, comme une fatalité immuable? Cela serait oublier que la notion de plaisir féminin revient de loin, et que son émancipation en est encore à ses premiers balbutiements.

«On a très longtemps enseigné aux femmes à regarder et à saisir les choses du monde, et en premier lieu le sexe, son sexe, sa sexualité, puis tout le social et toute la culture, seulement avec des yeux d’hommes», écrit Marie Carani.

Ce poncif ancré dans les regards et les mentalités ne peut changer du jour au lendemain, et demande patience et tolérance. «Je pense qu’il y a de grosses différences entre des mini-générations de femmes, explique Safia Bahmed Schwartz. Il y a cinq ans, je n’aurais pas tenu les mêmes propos qu’aujourd’hui. Cela fait des millénaires qu’on fait pour, avec, et contre le regard masculin. Mais on est en évolution perpétuelle et on fait toutes ce qu’on peut.»

Diane Micouleau Journaliste

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