Société / Culture

Au Loto du patrimoine du racisme colonial, Loti gagne

Temps de lecture : 6 min

«Quelque chose d’indéfinissable, qui semblait tenir à la fois du singe, de la jeune vierge et de la tigresse.»

Photo prise le 13 janvier 2005 d'un portrait de Pierre Loti, dans le salon rouge de sa maison de Rochefort. | Derrick Ceyrac / AFP
Photo prise le 13 janvier 2005 d'un portrait de Pierre Loti, dans le salon rouge de sa maison de Rochefort. | Derrick Ceyrac / AFP

La maison de l’écrivain Pierre Loti, à Rochefort, est en péril. Une grande mobilisation est lancée afin de recueillir les fonds nécessaires à sa rénovation (douze millions d’euros). L’animateur Stéphane Bern, chargé par le président de la République d’une mission visant à identifier le patrimoine français en péril, l’a placée parmi les dix-huit lieux emblématiques (sur les 250 retenus par le comité de sélection) aux côtés de la maison d’Aimé Césaire à Fort-de-France en Martinique. Stéphane Bern souhaite une réouverture dès 2019 et «invite les jeunes à revenir se confronter à l’univers de Loti».

Stéréotypes racistes

Alors, relisons donc Loti comme on nous y invite. L’un de ses premiers ouvrages, Le Roman d’un spahi publié en 1881, met en scène Jean Peyral, un jeune soldat de l’armée française en mission au Sénégal. Jean prend pour maîtresse une très jeune fille nommée Fatou. C’est une «captive» qui, à la différence de l’esclave, a le privilège de jouir de sa liberté. Elle a renié sa foi musulmane pour adopter la foi chrétienne, «elle était baptisée, c’est une liberté de plus. Dans sa petite tête, rusée comme celle d’un jeune singe, tout cela était bien entré et bien compris», écrit Loti (p.78).

Peu après, l’écrivain nous décrit les réactions de Jean à la vue des mains de la jeune fille:

«Les mains de Fatou, qui étaient d’un beau noir au-dehors, avaient le dedans rose. Longtemps cela avait fait peur au spahi: il n’aimait pas voir le dedans des mains de Fatou, qui lui causaient, malgré lui, une vilaine impression froide de pattes de singe. Ces mains étaient pourtant petites, délicates –et reliées au bras rond par un poignet très fin. Mais cette décoloration intérieure, ces doigts teintés mi-partie, avaient quelque chose de pas humain qui était effrayant. Cela, et certaines intonations d’un fausset étrange qui lui échappaient quelquefois quand elle était très animée; cela et certaines poses, certains gestes inquiétants, cela rappelaient de mystérieuses ressemblances qui troublaient l’imagination… À la longue pourtant Jean s’y était habitué et ne s’en préoccupait plus. Il l’appelait d’un petit nom yolof qui signifie “petite fille singe”. Un jour en l’examinant, en la retournant de tous côtés, il lui dit “Toi tout à fait même chose comme singe”. Ce qui entraîna les protestations de la jeune fille et le rire de son ami Fritz Muller qui conclut “très joli petit singe, dans tous les cas!”» (p.102-104).

Pierre Loti chez lui à Rochefort, dans la salle turque (Dornac, 1892). | Gallica BnF

Jean aimait-il Fatou? se demande Loti.

«Il n’en savait trop rien lui-même, le pauvre spahi. Il la considérait du reste comme un “être inférieur”. Dissimulée, menteuse, perverse, elle était pourtant capable d’un très grand dévouement pour Jean, “comme un chien pour son maître”». Après avoir décrit sa grande beauté, son «charme sensuel» et sa grande séduction, Loti poursuit: elle avait «quelque chose d’indéfinissable, qui semblait tenir à la fois du singe, de la jeune vierge et de la tigresse» (p. 112-113).

Jean doit partir combattre un chef africain rebelle. Pris dans une embuscade, il s’effondre, atteint d’une balle dans les reins et «en même temps, trente têtes sinistres émergeaient des herbes, trente démons noirs couverts de boue, bondissaient en grinçant leurs dents blanches, comme des singes en fureur» (p. 208).

Alors que Fatou désespérée retrouve son bien-aimé mort sur le champ de bataille, elle voit venir de loin des vieilles femmes de la tribu ennemie:

«Les vieilles négresses, hideuses et luisantes sous le soleil torride, traînant une âcre odeur de soumaré, s’approchèrent des jeunes hommes avec un cliquetis de grisgris et de verroteries; elles les remuèrent du pied, avec des rires, des attouchements obscènes, des paroles burlesques qui semblaient des cris de singes» (p. 217).

La fin est tragique, la jeune femme étrangle son bébé, dont Jean est le père, sur le cadavre de ce dernier.

Une (très) légère obsession des singes

Dans d’autres passages du roman, Loti compare la danse d’une femme aux «trémoussements d’un singe fou» (p.93), il évoque également les femmes africaines bavardes et querelleuses qui mêlent au bruit monotone des pilons de bois «le concert de leurs voix aiguës qui semblent sortir de leurs gosiers de singes» (p.84).

On trouve encore des références au singe et à la guenon lorsque Loti évoque dans ses autres romans des femmes africaines ou des femmes asiatiques vieillissantes, alors que les jeunes Tahitiennes et Orientales bénéficient de descriptions plus flatteuses (Madame Chrysanthème, Aziyadé, Fantôme d’Orient).

Dans Le mariage de Loti, il évoque une femme Tétouara qui «appartenait à la race des Kanaques noirs de la Mélanésie» et étaient dotée d’une «inépuisable belle humeur» et d’une «gaieté simiesque». Il décrit également Rarahu, la femme encore enfant que choisit le protagoniste, en ces termes pleins de supériorité:

«Elle comprenait vaguement qu’il devait y avoir des abîmes intellectuels entre Loti et elle-même, des mondes entiers d’idées et de connaissances inconnues. Elle saisissait déjà la différence radicale de nos races, de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les notions même des choses les plus élémentaires de la vie différaient entre nous deux».

Encore faudrait-il évoquer ses propos antisémites (Jérusalem, 1894) et ses sentiments turcophiles qui lui ont fait dénier aux Turcs toute responsabilité dans la génocide arménien. (Les massacres d’Arménie, 1918).

On était alors au temps de la «supériorité de la race blanche», au temps d’une Europe puissante et arrogante qui voulait dominer le monde.

Au XIXe siècle, la thématique de la «monstruosité» des peuples primitifs n’était certes pas nouvelle, mais les naturalistes la confortèrent par une approche qui se voulait scientifique. Alors que les études des corps humains et des anthropoïdes montraient d’évidentes similitudes, une gradation des squelettes s’imposa assez rapidement du singe à l’Européen, en passant par le Nègre et l’Asiatique. La science –par le biais de l’anatomie comparée– légitima ainsi des croyances anciennes.

Corrélations bidons

On pouvait alors lire sous la plume des plus grands savants de l’époque que le développement des mâchoires –censé plus marqué chez le Noir– se faisait au détriment du développement du cerveau. Le naturaliste Julien-Joseph Virey écrivait dans son Histoire naturelle du genre humain en 1801:

«Tous les peuples laids sont plus ou moins barbares, car la beauté est la compagne inséparable des nations les plus policées».

Tandis que la IIIe République s’installait et que le colonialisme connaissait un essor sans précédent, la science la plus officielle légitimait la théorie du «chaînon manquant». Les débats relatifs à la grande question des origines de l’homme, qui agitèrent la communauté scientifique de la seconde moitié du XIXe siècle, ne firent ainsi que renforcer la «monstruosité» des «primitifs». Il fallut aux partisans de la doctrine de la transformation des espèces mener un dur combat face aux thèses créationnistes et fixistes qui dominaient au sein de la communauté scientifique.

Le «chaînon manquant» entre l’homme moderne et le singe fut trouvé dans les «races inférieures». Les savants anatomistes redoublèrent les mesures des corps pour démontrer que les races primitives possédaient de nombreux caractères qui les plaçaient en situation d’intermédiaires entre l’anthropoïde et l’homme civilisé. Une corrélation fut établie entre les caractères morphologiques restés primitifs –donc proches du singe– et des facultés intellectuelles médiocres, inférieures à celles des races blanches et civilisées.

Loti fut loin d’être le seul écrivain français à propager de telles représentations fort communes à l’époque.

Est-il encore lu de nos jours? On ne sait si certains supporters des matchs de foot ou les personnes usant des mêmes métaphores à propos d’une ministre l’ont lu… Certes, il ne convient pas d’appeler à un nouvel Index [catalogue d'ouvrages interdits par l'Église catholique au XVIe siècle, ndlr] mais simplement de ne pas méconnaître les propos de nos «grandes figures littéraires».

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

Carole Reynaud-Paligot

Newsletters

On mange de plus en plus sur son lit ou son canapé

On mange de plus en plus sur son lit ou son canapé

À cheval entre le canapé du salon, la chambre à coucher et la cuisine, nous privilégions les endroits confortables pour nous nourrir.

Ce que James Baldwin nous apprend du racisme français

Ce que James Baldwin nous apprend du racisme français

[Tribune] Il est temps de penser le racisme à la française, de raconter son histoire, de déchiffrer ses codes et d’analyser ses concepts afin de ne plus transmettre l’ignorance volontaire.

Vous pensez que Jack l'Éventreur a tué des prostituées? C'est une fake news de l'époque victorienne

Vous pensez que Jack l'Éventreur a tué des prostituées? C'est une fake news de l'époque victorienne

Un nouveau livre l'assure, ses cinq victimes n'étaient pas «juste des prostituées»: elles étaient des mères, des sœurs, des femmes battues par la brutalité de l'ère victorienne.

Newsletters