Société

Procès Serge Dader: «Je veux mourir en psychiatrie»

Temps de lecture : 12 min

[Épisode 2/2] Après avoir auditionné la famille des victimes de Serge Dader, la cour d'assises de Haute-Garonne se concentre sur la personnalité de l'accusé et sur son état mental.

Au tribunal de Toulouse, en mai 2018 | Élise Costa
Au tribunal de Toulouse, en mai 2018 | Élise Costa

Cet article est le deuxième et dernier épisode de notre récit du procès de Serge Dader, accusé du double meurtre de son ex-compagne et de la mère de celle-ci, qui s'est ouvert le 22 mai devant la cour d'assises de Haute-Garonne.

Pour relire la première partie: Procès Serge Dader: «J'ai fait une connerie! J'ai tué Brigitte et sa mère!»

La docteure psychiatre Geneviève Peresson s’avance devant la cour d’assises. Elle pose son sac au pied de la barre, ses notes en main, avant de tourner la tête en direction du box des accusés. Elle cherche le regard de Serge Dader. Puis elle lui sourit, un sourire simple qui veut dire «Je vous vois». Et le visage de Serge Dader, pour la première fois depuis trois jours, prend la forme d’une émotion. Il lui rend son sourire.

«Il faut que je vous explique les circonstances de notre rencontre, dit-elle au président Guillaume Roussel et aux jurés. J’ai rencontré Serge Dader en garde à vue. L'intérêt d’une expertise dans ce cadre est de voir la personne la plus proche du passage à l’acte. Mais les conditions ne sont pas de bonne qualité. Je le vois en urgence, emmené par des policiers, avec des militaires qui l’avaient trouvé dans les bois. Ils étaient quatre à pointer leur arme dans son dos, tandis qu’il était face à moi.»

La psychiatre est la première à parler à Serge Dader. Soixante-douze heures auparavant, l’homme a frappé au visage une dame de 85 ans –au point de la tuer. Il en a poignardée une autre, sa compagne, à vingt-six reprises et lui a tranché la carotide. Puis il s’en est allé dormir plusieurs heures. À son réveil, tiraillé par la faim, il s’est levé, a rejoint la cuisine où se trouvaient les corps, les a enjambés et a mis un steak à cuire sur la gazinière.

Loin d'être l'idiot du village

Faut-il, pour commettre un double meurtre aussi cruel, être déséquilibré, atteint d’un trouble mental certain? Et si tel est le cas, peut-il être jugé aujourd’hui, alors même que la loi dispose que celui qui n’a pas conscience de ce qu’il fait au moment où il le fait sera déclaré pénalement irresponsable?

Des actes eux-mêmes, Serge Dader dit ne se souvenir de rien. Son avocat, Me Apollinaire Legros-Gimbert, parle de l’étymologie du mot «procédure»: en latin, procedere signifie avancer, comprendre. Il faut comprendre comment un crime aussi odieux a pu se produire, car c’est ainsi que nous avancerons.

L’avocat des parties civiles, Me Catala, laisse entrevoir le même souhait quand, au cours de l’audience, il dit à Dader: «Je vous promets que l'on va y arriver ensemble. Et que nous allons trouver une explication. À condition que vous y mettiez du vôtre.»

«Je le voyais comme quelqu’un qui subissait quelque chose mais voulait toujours le surjouer.»

Un ancien voisin de Serge Dader

Serge Dader n’a jamais quitté sa ferme des Comminges. L’enquêtrice de personnalité et les divers experts psychiatres ont tous relevé la même histoire. Fils unique, il vit depuis sa naissance seul avec ses parents, eux-mêmes agriculteurs. «Il n’a aucun voisin de son âge. Ses parents sortent peu et vont se coucher dès la fin du souper.»

Une vie aux antipodes de celle de ses victimes, Brigitte Labeda et Marcelle Guisset, très soudées et décrites comme agréables et dévouées. Celles et ceux qui ont connu l’agriculteur le dépeignent tous comme «soupe au lait», «sanguin», aux attitudes parfois théâtrales. «Je le voyais comme quelqu’un qui subissait quelque chose mais voulait toujours le surjouer», racontera un ancien voisin à la barre.

«Il a arrêté l’école jeune, n’a ni brevet, ni certificat d’études… Il n’a pas fait son service militaire, là où peuvent aussi se former des amitiés. Évidemment qu’il n’est pas doué pour la communication!», plaidera son avocat, Me Legros-Gimbert.

À la cour, l’enquêtrice de personnalité admet: «Il est possible que [Serge Dader] associe le dialogue à la soumission.» Pour autant, l’accusé est loin d’être l’idiot du village. «Il a une activité d’agriculteur, mais aussi de maquignon. Qu’est-ce qu’un maquignon? C’est un négociateur. Donc il connaît la force de la parole», rappellera un gendarme.

Si sa façon de s’exprimer pouvait en donner l’image d’un personnage hors du monde, dans le box des accusé, elle lui donne des airs de manipulateur. Interrogé par le président, Dader répète parfois ce qu’il a entendu («Peut-être que j’avais de l’emprise sur [Brigitte]»), et assèche les mots de leur substance:

- «Essayez d’avoir une parole d’être humain. Là, on est hors de l’humanité, Monsieur Dader.
- J’ai été inhumain par rapport à sa famille.
[...] Je me mets à leur place. C’est horrible ce que j’ai fait.»

Son curateur, entendu comme témoin, fait l’exposé du patrimoine immobilier et des comptes en banque de l’accusé, révèle «une bonne gestion de ses finances». L’homme est aussi connu pour être pingre.

Un jour, le camion de la boulangerie passe à la ferme. Brigitte Labeda prend la traditionnelle baguette de pain pour Serge, et une chocolatine pour elle. Il se met alors dans une colère terrible et Brigitte doit sortir son porte-monnaie pour régler la viennoiserie.

Deuil impossible de ses parents

Mais si la psychiatre Geneviève Peresson est appelée lors de la garde à vue, c’est pour une autre raison. De la même façon que les gendarmes l’ont reconnu à leur arrivée à la ferme, Serge Dader est connu des services psychiatriques. Quatre mois avant les faits, il a fait l’objet d’un placement d’office à l’hôpital de Lannemezan, dans les Hautes-Pyrénées.

En 2002, Marguerite, la mère de Serge, décède. Marguerite venait d’une famille italienne, et –fait remarquable– son grand-père était bourreau. À la mort de sa mère, Serge commence à déraisonner. Il achète des livres de médecine pour comprendre ce qui lui est arrivé, appelle des médecins en prétendant que sa mère est vie, les interroge. Que faudrait-il faire pour améliorer l’état de santé de sa mère? Puis il téléphone au cardiologue de Saint-Gaudens qui a suivi la pauvre femme pour le menacer de mort. Une première plainte est déposée.

Après le décès de son père Léopold en octobre 2014, Serge Dader perd véritablement pied. Il se reproche de ne pas en avoir assez fait, et surtout, il tient Brigitte pour responsable –elle qui prenait pourtant soin de Léopold, alité depuis plusieurs années. L’auxiliaire de vie ne l’aurait pas aidé à prendre les bonnes décisions et aurait ainsi une part de responsabilité dans la mort de Dader père.

Serge se met à la frapper, toutes les nuits à deux heures du matin. Quand son père était encore là, Serge se réveillait toujours vers cette heure-là pour lui apporter un verre d’eau. Il en a tant pris l’habitude que lorsque ses yeux s’ouvrent la nuit, l’absence de son père lui revient et, consumé par la rage, il agresse Brigitte.

L’agriculteur ne sort plus de son lit le matin. Il ne s’occupe plus de ses bêtes, qui détruisent les clôtures et divaguent sur la propriété des voisins. «Le quartier était invivable, dira son plus proche voisin à la barre. Les vaches allaient partout, tout le temps. Le chemin était impraticable, c’était la gadoue. Mais il n’y avait pas que les vaches. Il y avait le comportement très inquiétant de Serge Dader.»

La psychiatre note une «neurasthénie», une «perte progressive de ses intérêts» et une grande culpabilité. Le fait qu’il se désintéresse de ces animaux est, «à mon sens, un signe de gravité dans ce milieu-là».

Devant les jurés, Serge Dader s’est laissé aller à une autre émotion. C’était à l’audience de la veille, lorsque son vieil ami Pierrot a dit: «Parfois, il passait pour voir mes bêtes. Parce qu’il aimait les bêtes.» Dader s’était mis à pleurer en silence.

«Oui, je voulais qu’elle revienne, mais sincèrement, je pense que j’aurais pas changé. Je vais être honnête… J’aurais pas changé.»

Serge Dader

Un mois après l’enterrement de Léopold, les gendarmes débarquent chez Dader fils. Il menace de se suicider. Dans le couloir de sa maison est inscrit au feutre noir: «Brigitte a tué mon père et moi.» «J’ai écrit ça parce que je voulais me suicider», expliquera-t-il à la cour d’assises.

Le fusil du domicile est confisqué par les autorités. Brigitte s’en va une première fois. Elle revient à la ferme quand Serge sort de l’hôpital, pensant que les choses vont s’améliorer. Mais son compagnon ne prend pas les médicaments prescrits, va jusqu’à s’en vanter et continue de faire vivre un enfer à Brigitte.

Elle quitte à nouveau le domicile, fait une demande de redirection de courrier auprès de la Poste –le papier sera retrouvé dans son sac à main sur les lieux. Cela se passe une semaine ou deux avant les faits. «Oui, je voulais qu’elle revienne, mais sincèrement, je pense que j’aurais pas changé. Je vais être honnête… J’aurais pas changé.»

«Elle m’a dit qu’il était mieux là où il était»

Le dimanche 22 mars 2015 se tiennent les élections départementales à Eoux. Accompagnée de sa mère Marcelle Guisset, Brigitte Labeda vient déposer du linge repassé à Serge Dader avant d’aller voter. Elle gare sa Ford Fiesta devant la porte de la ferme et appelle Serge Dader, qui est au champ. Il pleut des cordes, les deux femmes s’apprêtent à partir. Elle a pris ses dernières affaires.

Dader s’énerve. Il saisit les clés sur le contact et les jette sur la banquette. Assise dans la Ford, Marcelle baisse la vitre. Elle cherche à donner une parole de réconfort. Elle dit à Serge que pour son père, alité, avec les escarres qu’il avait et tout le reste, c’était pas une vie. «Elle m’a dit qu’il était mieux là où il était.»

La commission d’un crime tient souvent à «l’épaisseur d’un cheveu», disait le criminologue belge Étienne De Greeff. Dans le meurtre de Brigitte Labeda et Marcelle Guisset, il tient à cette phrase: «Il est mieux là où il est.»

«Je suis rentré dans une panique totale», tente-t-il d’expliquer à la cour. Il se souvient du moment où il s’acharne sur Marcelle. Il la cogne avec une violence telle que l’on retrouvera un morceau de son dentier dans le vide-poches de la portière. Ensuite, c’est le trou noir.

Serge Dader ne peut expliquer comment les deux femmes se sont retrouvées dans la cuisine. «La mère de Brigitte voulait boire un verre d’eau», croit-il se souvenir. Ce que les médecins légistes jugent incompatibles avec les faits. «Cela me semble difficile qu’elle soit descendue toute seule, indique un expert. Avec une fracture du massif facial, on est un zombie...»

Un des experts en psychiatrie évoquera le propos de Dader lors de leur entretien, au sujet de Brigitte: «Je lui ai mis un coup à la carotide» –phrase rappelant l’obsession de Dader, le décès de son père dû à sa «carotide bouchée que les médecins n’ont pu soigner».

«Le lien affectif qu’il a avec sa future victime est englué dans la relation qu’il a avec ses parents.»

Docteur Delpha, expert psychiatre

«M. Dader veut, de manière déréelle, que son père survive», explique le docteur Delpla à la barre. Dader n’affirmait-il pas que son père voulait être centenaire? N’harcèlait-il pas ses quelques connaissances au téléphone de jour comme de nuit pour leur dire combien il se sentait responsable, et comment il comptait mettre fin à ses jours? Le départ de Brigitte ne signifiait-il pas qu’il allait, cette fois, se retrouver définitivement seul? Le docteur Delpla précise: «Le lien affectif qu’il a avec sa future victime est englué dans la relation qu’il a avec ses parents.»

Excepté pour Marguerite et Léopold, Serge Dader ne fait pas preuve de beaucoup d’empathie –pas même pour Brigitte. À l’évocation de ses qualités, il note que la femme était très conscieuse dans son travail, «et comme j’aime quand les choses vont droit, je me suis dit qu’elle était la bonne personne». Il se serait mis en couple «dans un contexte de facilité et de proximité», dira le Dr. Franck. Un copain se souvient d’ailleurs qu’il lui a dit un jour: «Dès que mon père est plus là, je lâche Brigitte.»

Altération ou abolition du discernement

Le lendemain du crime, Serge Dader ne semble toujours pas sorti de sa torpeur. Il se fait cuire un steak dans la cuisine. «J’ai eu faim, et les corps… C’est malheureux à dire, mais pour moi, c’était comme des barrières. Je les ai enjambés. Aujourd’hui, ça arriverait… Un corps, c’est pas un caillou: c’est un corps.»

Les experts psychiatres sont unanimes. Vaquer à ses occupations comme si de rien n’était, dormir et se faire à manger alors même que deux cadavres se trouvent dans la maison, ce sont «des automatismes [...]. Ses activités normales étaient, en soi, inquiétantes», explique Geneviève Peresson. Pour le docteur Delpla, «ce qui est pathologique, c’est d’être resté chez lui, avec un non-raisonnement: il ne voit pas les corps, va voir ses veaux, puis quand il voit les gendarmes arriver, il s’enfuit à moitié à poil. C’est pathologique». Serge Dader souffrait bien d’un trouble mental au moment des faits.

Néanmoins, les experts ne sont pas d’accord sur un point. Et c’est la raison pour laquelle Serge Dader est jugé par la cour d’assises de la Haute-Garonne en ce mois de mai. L’accusé a-t-il connu une altération du discernement, auquel cas il peut faire l'objet d'une sanction pénale, ou une abolition du discernement, et ne peut alors pas être reconnu pénalement responsable?

Sa dépression, sa mélancolie du deuil, son hétéroagressivité sont établies. Pour autant, il refusait de se soigner, et ce détail n’a pu échapper aux jurés. Le docteur Franck anticipe: «On pourrait se demander: “S’il n’a pas pris ses médicaments, n’est-il pas responsable?” C’est oublier que nos patients sont presque toujours dans une autoévaluation qui n’est pas la bonne. Plus on est proche de la folie, plus on est dans le déni du traitement.» L’expert dit aussi: «Plus les gens sont fous, plus ils refusent leur folie.» Tout le dossier Dader semble reposer sur ce paradoxe de la psychiatrie.

Le trouble mental dont souffre Dader est à la fois trop grand pour qu’il puisse adhérer aux soins, et pas assez pour qu’il se croit sensé. En garde à vue, Dader pose sans cesse la question aux enquêteurs: va-t-il aller en prison? Il est obnubilé par le risque qu’il encourt. Plusieurs fois, l’agriculteur fait part de son souhait d’aller à l’hôpital –et du reste, il fera neuf séjours en unités hospitalières spécialement aménagées pendant sa détention provisoire. Au président qui lui demande comment il voit son avenir, il répond: «Je veux mourir en psychiatrie.»

Entrelacs de contradictions

Ses velléités de suicide sont abordées à de nombreuses reprises, aussi bien par lui que par les différents témoins. Serge Dader parle beaucoup de sa volonté d’en finir, mais elle est considérée à bien des égards comme «fantasque». Il dit avoir voulu se pendre à l’arrivée des gendarmes. La corde, retrouvée à l’étage de la grange, était nouée à 1m50 du sol, alors qu’il mesure 1m73. Il dit ensuite avoir tenté de se noyer dans la Nère, en plongeant la tête sous l’eau, à quatre pattes sur le sol humide.

«On sent qu’il serait rassuré qu’on lui dise qu’il est fou. Mais cela répond plus à un besoin qu’à une réalité clinique.»

Docteur Franck, expert psychiatre

Le procès de Serge Dader est un entrelacs de contradictions. Les faits et les rapports d’expertises sont identiques, et servent tour à tour l’avocat de la défense comme les trois avocats des parties civiles, Me Catala, Me Sénié-Delon et Me Abadie. Tout dédouane ou tout accable, selon l’angle où l’on se trouve.

Il pleure à l’évocation de ses vaches, et c’est un homme doué au fond d’une certaine sensibilité, ou bien il pleure à la seule évocation de ses vaches, et c’est la preuve qu’il n’éprouve aucune empathie pour ses congénères. Il se prépare un steak dans une cuisine au sol ensanglanté, c’est la preuve qu’il n’allait pas bien, ou au contraire qu’il allait assez bien pour penser à se nourrir. Il veut absolument aller à l’hôpital psychiatrique, et cela montre qu’il a conscience du mal infligé, mais aussi qu’il n’est pas complètement fou.

«On sent qu’il serait rassuré qu’on lui dise qu’il est fou. Mais cela répond plus à un besoin qu’à une réalité clinique», a admis le docteur Franck à la fin de sa déposition. «Si vous dites que je suis fou, ce n’est pas moi, et je peux encore me regarder dans le miroir.»

L’avocat général, Me Sénat, a requis dix-huit à vingt ans, ainsi que dix ans de suivi socio-judiciaire. Le vendredi 25 mai 2018, Serge Dader a été condamné à vingt-cinq ans de réclusion pour les meurtres de Brigitte Labeda et Marcelle Guisset. Il a fait appel de sa décision.

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