Médias / Sports

Le foot amateur est essentiel au foot professionnel

Temps de lecture : 4 min

N'en déplaise à Pascal Praud.

Pascal Praud et Pierre Rondeau (de dos) sur la plateau de «20h Foot» sur CNews, le 30 mai 2018 | Capture écran via YouTube
Pascal Praud et Pierre Rondeau (de dos) sur la plateau de «20h Foot» sur CNews, le 30 mai 2018 | Capture écran via YouTube

Mercredi 30 mai, sur le plateau de l’émission «20h Foot» sur CNews, le présentateur Pascal Praud s’est laissé aller à quelques inepties.

Alors que le débat courait sur la nouvelle valeur des droits télévisés du foot français (1.153 milliard d’euros dès la saison 2020-2021), la discussion a rapidement tournée à la joute verbale opposant l'avocat d’une totale dérégulation du secteur, Pascal Praud donc, au défenseur d’un contrôle et d'une redistribution des revenus, soit l’auteur de ces lignes.

Déni coupable du lien entre foot amateur et pro

Le premier a affirmé, sans faillir, que «la redistribution ne servait à rien» et que le «foot amateur n’avait rien à demander au football professionnel». Autrement dit, deux mondes totalement séparés, sans lien ni pont, et dont la croissance de l'un serait totalement indépendante de l'autre.

Allant plus loin dans son raisonnement, l’ancien dirigeant du FC Nantes a refusé d’admettre qu’aucun joueur n’aurait pu devenir professionnel sans être passé, dès le plus jeune âge, par les infrastructures et les structures du sport amateur, et qu’une star comme Kylian Mbappé, vendu l’été dernier 180 millions au PSG, aurait nécessairement dû se former, «à 5 ans, 6 ans, 7 ans, 8 ans» dans des clubs amateurs avant de devenir pro –en l’occurrence, le FC Bondy.

Au contraire, Pascal Praud a affirmé que «Mbappé a été formé au Paris Saint-Germain et dans tous les autres clubs qui disposent de centre de formation professionnel. […] Les clubs n’ont pas à s’occuper des poussins».

Sauf qu'avancer un tel argument, c’est nier une évidence absolue, celle du lien indéfectible entre le sport amateur et le sport professionnel, entre les clubs de quartiers, des villes et des villages; c’est oublier que la force du foot français vient essentiellement de la diversité de sa structure amateure; c’est dévoyer le garant du vivre ensemble, de notre cohésion collective et de notre force nationale.

Le football professionnel a trop besoin du foot amateur pour vivre, pour survivre, pour exister. Grâce aux deux millions de licenciés en France et aux 400.000 bénévoles, le pays est capable de produire énormément de footballeurs professionnels –au point de devenir, d’après les chiffres du Centre international d'étude du sport, le deuxième pays exportateur au monde, derrière le Brésil.

Argumentaire politique, raisons idéologiques

Le monde entier nous envie notre formation et notre savoir-faire. Nous le devons au foot amateur, qui transmet dès le plus jeune âge des qualités sportives et humaines essentielles. Ne pas vouloir admettre la réalité et la critiquer pour d’uniques raisons idéologiques est un non-sens.

Refuser la redistribution, critiquer la taxe Buffet (qui vient chaque saison prélever 5% sur le total des droits télévisés sportifs en faveur du Centre national du développement du sport), négliger les qualités et les ressources du secteur amateur, tel est pourtant le discours de Pascal Praud. L'animateur ne veut pas reconnaitre le rôle essentiel et évident du football amateur et son impact sur la qualité, la réputation et la renommée du foot professionnel.

Il estime à l’inverse que la redistribution comprimerait la stabilité des clubs pro et altérerait leur économie déjà fragile. «Nous payons trop d’impôt en France, il y a trop de redistribution, la solidarité ne marche pas. […] C’est un scandale de redistribuer pour le foot amateur», parce que –et on en revient toujours au discours politique et à la posture idéologique– l’impôt serait préjudiciable au développement et à la liberté d’entreprendre.

Pascal Praud souhaiterait en somme que l'on laisse tranquilles les clubs professionnels, qu'ils ne soient soumis à aucune taxe ni contribution, afin qu’ils puissent se développer seuls et plus facilement, sans aucune contrainte étatique ni volonté planificatrice.

Vision humaniste et solidaire

Seulement, qui va financer les infrastructures sportives accessibles aux plus jeunes, c'est-à-dire à la future génération de sportives et de sportifs professionnels? Comment la société va-t-elle corriger les défaillances créées par ce marché dérégulé?

Que va-t-on faire des 15% de chômeurs dans le marché du football? Des 25% de joueurs qui débutent la saison professionnelle sans avoir signé le moindre contrat? Des cinq aspirants sur six, dans les centres de formation, qui sortent chaque saison sans aucune formation qualifiante ou diplômante? Des 38% de joueurs qui vont connaitre une période de grande dépression durant leur carrière –contre 13% en moyenne dans la société française? Des 40% à 50% des joueurs ruinés cinq ans après la fin de leur carrière? Qui va s’occuper de toutes ces personnes, le marché?

Par son absence de règle, de règlement et de garde-fou, le marché, rappelons-le, présente des irrationalités et des absurdités salariales. Ne citons que l'écart de rémunération de un à 500 entre la star du PSG Neymar et la moyenne des footballeurs de Ligue 1, avec des émoluments expliqués à 49% par des variables extrasportives, comme la beauté ou l’irrégularité, plutôt que par la performance sportive ou le talent. C’est à ce marché qu'il faudrait faire confiance?

Quelque chose ne va pas dans ce football, et rester aveugle à ces faits est une posture bien peu confortable. Prôner une vision alternative, humaniste et solidaire du football n’est pas «une vision de gauche», il s'agit juste de bon sens.

Nous ne pouvons pas continuer à laisser le football exploser, à le voir grossir dangereusement, à voir les inégalités et les incertitudes croître, à nier la déformation et la dislocation d’un système. Parce que si nous ne faisons rien, c’est tout notre sport chéri, des clubs amateurs aux clubs professionnels, qui risque de disparaître.

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

Newsletters

Presse de culture arabe:  la double peine

Presse de culture arabe:  la double peine

Fachosphère d'un côté. Injonctions religieuses de l'autre. La presse française destinée au lectorat de culture arabe doit jouer les équilibristes entre les clichés et les stéréotypes. Quitte à passer des nuits de bouclage plus fatigantes que les autres.

L'«esprit Gildas», c'était la bienveillance

L'«esprit Gildas», c'était la bienveillance

L'animateur emblématique de «Nulle part ailleurs» est mort dimanche 28 octobre. Et avec lui, une certaine vision de l'«infotainment».

Comment un podcast socialiste est devenu culte aux États-Unis

Comment un podcast socialiste est devenu culte aux États-Unis

Le podcast «Chapo Trap House» allie humour absurde, vulgarité et anti-capitalisme, une formule qui parle de plus en plus aux jeunes outre-Atlantique.

Newsletters