Culture

Dans les coulisses de «Trois visages» de Panahi, prix du scénario à Cannes

Temps de lecture : 6 min

Protégé par les siens, Jafar Panahi a pu tourner discrètement un film qui raconte aussi bien le monde où il a grandi que le monde du cinéma iranien dont il est devenu une des principales figures.

L'actrice Behnaz Jafari et l'acteur-réalisateur Jafar Panahi. | Memento
L'actrice Behnaz Jafari et l'acteur-réalisateur Jafar Panahi. | Memento

Le film est né d’une situation qui, sans être nouvelle, a littéralement explosé avec l’avènement des réseaux sociaux, extrêmement utilisés en Iran: la quête éperdue de contact, en particulier avec des personnalités du cinéma.

Jafar Panahi, malgré sa situation officielle de réalisateur proscrit dans son propre pays, est un des destinataires les plus sollicités de ces propositions, notamment de jeunes gens qui veulent faire des films. Et comme tous ceux qui reçoivent quantités de messages de cette sorte, il les détruit le plus souvent, mais il lui est arrivé de ressentir une sincérité, une intensité qui l’a amené à se demander à quoi ressemblent celles et ceux qui envoient ces messages.

Un jour, il a reçu sur Instagram un message qui lui paraissait plus sérieux, et au même moment les journaux ont parlé d’une jeune fille qui s’était suicidée parce qu’on lui avait interdit de faire du cinéma. Il a imaginé alors recevoir sur Instagram une vidéo de ce suicide, et s’est demandé comment il réagirait face à cela.

Cette expérience de pensée a croisé l’envie de revenir sur l’histoire du cinéma iranien, et ce qui avait entravé ses artistes, de différentes manières, à différentes périodes. D’où l’idée d’évoquer trois générations –celles du passé, du présent et du futur– par l’intermédiaire de trois personnages d’actrices. En composant ces trois récits est née l’image de cette route étroite et sinueuse qui mène au village où vivait la jeune fille, et qui est une représentation concrète de toutes ces limitations qui empêchent les gens de vivre et d’évoluer.

Trois villages

Comme toujours, Jafar Panahi a entièrement écrit le scénario, dans le moindre détail –même si en tournant, il a fait quelques modifications en fonction de la situation. Une situation qui s’est révélée très accueillante au projet, pour un cinéaste retrouvant l’air libre après des films (Ceci n’est pas un film, Pardé, Taxi Téhéran) confinés dans des intérieurs –appartement, maison, voiture.

Le soir, arrivée au village par la vieille route sinueuse. | Extrait de la bande-annonce, Memento

En effet, le tournage a eu lieu dans trois villages, respectivement le village natal de sa mère, de son père et de ses grands-parents, environnement familier et protecteur qui aura beaucoup facilité la possibilité de choisir sa mise en scène. En utilisant une caméra très sensible, envoyée par sa fille qui habite en France, il a pu travailler y compris de nuit en extérieur sans avoir besoin d’un matériel lourd.

Ces villages se trouvent au nord-ouest du pays, dans la partie azérie de l’Iran, où les gens à la campagne sont particulièrement attachés aux traditions, avec des aspects encore très archaïques. Les comportements des habitants et habitantes dans le film sont conformes à ce qui se passe dans cette région. Là se trouvait également cette route sinueuse nécessaire au tournage. Elle existe réellement, même si aujourd’hui elle n’est plus utilisée, les voitures empruntant une autre route, plus large et asphaltée.

Les actrices ont toujours été perçues comme des filles vulgaires

Au début, Jafar Panahi avait prévu que le couple qui arrive au village serait interprété par une autre actrice et son mari, qui est producteur. Finalement, cette actrice n’a pas pu faire le film, il a alors proposé le rôle principal à Behnaz Jafari, comédienne célèbre en Iran. Elle a joué dans de nombreux films depuis Le Tableau noir de Samira Makhmalbaf (2000), ainsi que dans des séries télévisées très populaires. D’ailleurs, l’épisode qu’on voit dans le film passait vraiment à la télé quand la scène a été tournée.

Avec Behnaz Jafari, Panahi a décidé de prendre le volant pour tirer partie de sa connaissance de la langue turque azérie qu’il connaît bien, et qui participe des relations avec les villageois et la jeune fille qui a envoyé le message –relations qui sont un des enjeux du film.

Marziyeh, celle par qui le scandale, et le film, arrivent. | Memento

Si le deuxième personnage féminin majeur du film, la jeune fille, est joué par quelqu’un que le réalisateur a rencontré par hasard dans la rue (aussitôt convaincu que la jeune Marziyeh Rezaei était faite pour ce rôle), la troisième grande figure est une star historique du cinéma iranien, Shahrzad (de son vrai nom, Kobra Saeedi).

Le film insiste sur la façon dont les actrices ont toujours été considérées avec mépris, perçues comme des filles vulgaires, avant comme après la révolution islamique. Un des objectifs de Panahi est d'affirmer au contraire combien elles étaient, et sont de véritables artistes. C’est exemplairement le cas de Shahrzad, qui est aussi poètesse, auteure d’une œuvre importante.

Shahrzad au temps de sa gloire comme actrice du cinéma populaire, à gauche dans une scène de Qeysar de Massoud Kimiai (1969).

Comme toutes les stars de cette période, Shahrzad est interdite de tournage depuis l'instauration de la République islamique. Si elle n’apparaît pas physiquement dans le film, ce n’est pas tant pour respecter cet interdit mais par désir du réalisateur de la faire exister comme absence –ce qu’indique d’ailleurs son poème, qu'elle lit en voix off à la fin du film.

Toujours très connue en Iran, y compris parmi les jeunes générations, Shahrzad a notamment marqué les esprits par sa présence, brève mais intense, dans Qeysar, grand film noir de Massoud Kimiai (1969) où elle interprètait un numéro d’une sensualité exubérante.

Une fois le film tourné, Panahi est allé à Ispahan où vit en réalité Shahrzad, et lui a demandé l’autorisation d’utiliser son nom. Non seulement elle a accepté, mais en plus elle a enregistré son poème.

Dans Trois Visages, on entend aussi combien reste admiré l’acteur Behrouz Vossoughi, qu’on voit sur l’affiche de Tangsir d’Amir Naderi (auquel le Centre Pompidou rend actuellement hommage), affiche exhibée par un des personnages. Cet épisode rappelle combien Vossoughi demeure immensément populaire, même s’il s’est exilé aux États-Unis après la révolution. Et Tangsir, dans un style de western contemporain, est un récit de révolte contre les corrompus, y compris religieux, dont le héros continue d’incarner un esprit auquel les Iraniens se réfèrent volontiers.

L'affiche de Tangsir d'Amir Naderi, avec l'acteur-star de l'époque pré-révolutionnaire Behrouz Vossoughi, très aimé du public iranien.

Vossoughi a été l’une des incarnations les plus célébrées d’une forme héroïsée du pouvoir masculin dans des films au machisme revendiqué, caractéristique du cinéma populaire d’avant la révolution –depuis celle-ci, les formes de domination masculine ont changé, sans qu’elle disparaisse pour autant, y compris à l’écran.

Trois visages évoque de manière critique cet héritage en mettant au centre du récit des personnages féminins, mais aussi par exemple en tournant autour de la question de la fétichisation du prépuce (très présente dans les parties les plus traditionnelles de la société). La sacralisation de ce petit morceau de peau, aussi bien que les questions liées à la puissance reproductrice du taureau, participent de ce thème majeur du film.

Le défi du générique

Contrairement à ce qui s’était produit pour Taxi Téhéran, où le nom des collaborateurs ne figuraient pas au générique, cette fois tous s’y trouvent, preuve d’un changement d’état d’esprit en Iran: lors du précédent film, certains techniciens avaient peur des conséquences si leur nom apparaissait. Cette fois, tout le monde a insisté pour apparaître au générique. Comme on l’a vu aussi lors des manifestations fin 2017, il y a désormais en Iran des gestes de protestations beaucoup plus virulents que par le passé.

Cela s’est aussi traduit par la mobilisation de l’ensemble des professionnels du cinéma en faveur de Jafar Panahi: toutes les associations professionnelles du secteur (réalisateurs, producteurs, distributeurs, techniciens, etc.) ont écrit au président de la République pour lui demander de l’autoriser à aller à Cannes. Mais lui, tout en saluant ce geste de ses collègues, insiste surtout sur sa demande d'être autorisé à filmer comme il l’entend dans son pays, et à montrer ses films.

Panahi a également fait savoir qu’il demandait à ce que les autres réalisateurs maltraités soient laissés en paix, avec la possibilité de voyager et de tourner –à commencer par Mohammad Rasoulof, arrêté en même temps que Panahi en 2009. Rasoulof fait à nouveau l’objet de pressions administratives, les autorités lui ayant retiré son passeport après qu’il a présenté à l’étranger son dernier film, le très remarquable Un homme intègre.

Ce texte est une version remaniée de celui qui figure dans le dossier de presse du film.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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