Santé

La méthadone finirait-elle par faire plus de mal que de bien?

Temps de lecture : 5 min

Les traitements de substitution ont permis de limiter les overdoses d'héroïne, mais parallèlement de plus en plus de personnes meurent à cause de ces traitements.

Un ancien héroïnomane prenant son traitement de méthadone | Hoang Dinh Nam / AFP
Un ancien héroïnomane prenant son traitement de méthadone | Hoang Dinh Nam / AFP

148 morts: c'est le nombre d'overdoses par méthadone en 2016 que rapporte l'enquête DRAMES, qui recense les décès en lien avec les substances psychoactives. «La méthadone est toujours la substance la plus impliquée dans les décès», a commenté l'Agence nationale de surveillance du médicament (ANSM). Utilisé pour soigner les héroïnomanes, ce médicament est lui-même pourvoyeur d'overdoses. «L’estimation du taux de décès par méthadone est de deux décès pour 1.000 patients traités. Ce taux est six fois plus élevé avec la méthadone qu’avec le Subutex (autre traitement de substitution) et 4,5 fois plus élevé qu’avec l’héroïne», poursuit l'ANSM. En France, la méthadone tue plus que l'héroïne. Une question, alors, se pose: le traitement est-il pire que le mal?

Années 1960, la méthadone fait son entrée

Aux États-Unis, la guerre du Vietnam n'a pas seulement tué 58.000 GI's et fait presque autant de suicidés, elle a aussi largement contribué à la vague d'addiction à l'héroïne qui déferla sur le pays. Dès les années 1960, la méthadone commence donc à être utilisée comme traitement de substitution. En France, c'est seulement en 1995 qu’elle arrive sur le marché. À ce moment-là, les pouvoirs publics s’inquiètent surtout de l'épidémie du sida: 38% des femmes et des hommes héroïnomanes sont séropositifs et ils représentent 22% du total des malades du sida. Avec d'autres mesures comme la distribution de seringues gratuites, l'objectif est clair: réduire les contaminations par la «réduction des risques».

Bien dosée, la méthadone permet de limiter les signes de sevrage, ce qui permet au patient ou à la patiente d'arrêter les injections d'héroïne et de se réinsérer. En France, la mise en place de traitements de substitution a été particulièrement polémique, avec des médecins accusés d'être des «dealers en blouse blanche». Car l’utilisation de ces produits requiert un changement de mentalité: on ne cherche plus à ce que le patient ou la patiente stoppe complètement tout opiacé, mais à ce qu'elle se stabilise et arrête les conduites à risque (injection, infractions...)

«C'est un médicament qui n'a pas été prescrit pour guérir, mais pour réduire les risques liés à cette addiction, explique sur Fréquence M le Pr Benyamina, addictologue. On a substitué l'héroïne par un produit dont on connaissait le contenu et dont on pouvait connaître les effets sur la personne, donc on limite les risques de maladies infectieuses, d'overdoses, les problèmes liés aux comportements psychopathiques ou délictueux.»

Baisse immédiate des contaminations au VIH

Effectivement, les effets ont été rapides. Associés à d'autres mesures et à l'avènement des trithérapies, les traitements de substitution ont contribué à la baisse de la propagation du VIH.

Évolution de l'incidence du sida en France, nombre de cas par millions d'habitants | IRDES

Réduction du risque de contamination, réinsertion, baisse du taux d’overdoses à l'héroïne… Pas de doute: la méthadone est un médicament d’utilité publique, classé parmi la liste des médicaments essentiels selon l’OMS. Il y a cependant une ombre au tableau: la méthadone tue aussi et de plus en plus.

Overdoses et décès liés au trafic

En 1994, environ 450 personnes meurent chaque année d'overdose à l'héroïne. L'arrivée des traitements du substitution a permis de diviser ce chiffre par dix. Mais, progressivement le nombre d'overdoses est remonté, jusqu'à revenir quasiment au chiffre antérieur. Pourtant cette fois, ce n'est plus l'héroïne qui en est la cause principale, mais des traitements légaux. En 2016, 406 morts sont recensées, dont 36% par méthadone (148 décès). L'héroïne (seule ou associée à la cocaïne) est responsable de 27% des morts soient 109 victimes, selon l'enquête DRAMES.

«Une enquête qui n'est pas exhaustative», souligne d'ailleurs sur Fréquence M le Pr Nicolas Authier, directeur de l'Observatoire français des médicaments antalgiques. Depuis 2008, une nouvelle forme de méthadone en gélule aurait même amplifié la tendance. «On voit augmenter les indicateurs d'obtention illégale, de surdosage, d'usage détourné des voies d'administration par voie intranasale ou intraveineuse. Il y a une certaine corrélation avec la part de plus en plus importante de la gélule de méthadone», explique le Pr Authier.

«Quand on prend des risques avec des produits achetés dans la rue, consommés de façon occasionnelle, la méthadone c’est plus dangereux que l’héroïne»

Thierry Kin, ex-chef de projet au sein d'un laboratoire

Pourtant, plusieurs études le montrent: les patientes et patients traités par méthadone et bien suivis ont une mortalité quatre à huit fois inférieure à celle des patientes et patients héroïnomanes non substitués. Mais alors, qui sont celles et ceux qui meurent d'overdoses à la méthadone? «Beaucoup de ces décès sont liés au marché noir», explique le Pr Benyamina. Cette tendance au trafic est confirmée par les chiffres que l'ANSM a publiés en février 2018. «Depuis plusieurs années, on observe une augmentation de l’obtention illégale de méthadone (5,9% des consommateurs de méthadone l’ont obtenue illégalement en 2008 contre 9,7 % en 2016)», constate l'agence. «On note, en plus, une augmentation de la consommation de méthadone par des sujets occasionnels.»

Ces décès interviennent dans différentes situations: lors de prise ponctuelle dans un contexte de «défonce», lors d'accidents domestiques ou lorsque la reconsommation intervient après une période d'abstinence comme par exemple à la sortie de prison. Enfin, certaines overdoses sont délibérées dans le cadre de tentatives de suicide.

«Quand on prend des risques avec des produits achetés dans la rue, consommés de façon occasionnelle, la méthadone c’est plus dangereux que l’héroïne», explique Thierry Kin qui a été chef de projet au sein du laboratoire Bouchara-Recordati qui commercialise la méthadone. Car à partir d'une certaine dose, la méthadone peut tuer quelqu'un qui n'est pas suivi dans un protocole de substitution. «Consommer hors cadre thérapeutique peut-être létal», prévient Thierry Kin.

Mieux encadrer la prescription

Aux États-Unis, les décès par overdoses d'opiacés représentent une véritable épidémie: 60.000 morts en 2016, plus que les armes à feu et les accidents de la route réunis. La surmortalité liée à la consommation de drogues outre-Atlantique a réduit l'espérance de vie des Américains et Américaines de plus de trois mois depuis 2000. Et ce n’est pas qu’une mort de pauvre: avant Prince qui est mort en 2016 d’une overdose de Fentanyl, un opiacé extrêment puissant, c’est Eminem qui avait failli mourir d’overdose à la méthadone en 2007. En France nous n'en sommes pas encore là, mais plusieurs questions se posent.

Faut-il mieux encadrer la prescription de méthadone? Favoriser la prescription de Subutex, autre traitement de substitution moins létal? Mieux informer les usagers de drogues? «Vraisemblablement les trois propositions», commente Pr Reynaud, addictologue. «Cela amène à remettre en question la proposition faite par certains d'initiation de la méthadone par les médecins de ville.» Car en ce moment, se discute le projet d'étendre aux médecins généralistes le droit de prescription initale –jusqu'ici réservé aux hôpitaux et aux centres spécialisés– afin d’en faciliter l’accès. Avec le risque d’augmenter encore le nombre d’overdose. Si la méthdaone reste un médicament essentiel, celles et ceux qui la prescrivent tout comme celles et ceux qui en prennent doivent être conscients des risques d’un mésuage de ce médicament. Et sa prescription doit continuer à être encadrée, «toute mesure de sécurisation devant aller de pair avec une amélioration de l’accès au traitement», insiste le Pr Benyamina.

Clément Guillet Médecin psychiatre et journaliste

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