Égalités / Santé

Congélation des ovocytes: la carrière est loin d'être la première motivation

Temps de lecture : 8 min

De récents travaux viennent bousculer les idées reçues.

Trois chances | Debby Hudson via Unsplash CC License by
Trois chances | Debby Hudson via Unsplash CC License by

Les Françaises ne cessent de retarder l’âge auquel elles accouchent de leur premier enfant: 30,3 ans en 2016, contre 29,8 ans en 2006 et 24 ans en 1974. Cette évolution s’accompagne de problèmes dus à la baisse de la fertilité l’âge avançant. Les femmes voient leur fertilité décliner avec l’âge, avec une forte accélération après 35 ans, en raison notamment d’une qualité moindre des ovocytes.

Face à cette situation, une technique peut venir en aide à celles qui veulent avoir des enfants malgré la baisse de fertilité: la congélation d’ovocytes. Elle consiste à prélever chez la femme des ovocytes après une stimulation ovarienne, à les congeler pour les stocker sur le long terme, et enfin à les réchauffer pour les utiliser dans le cadre d’une fécondation in vitro au moment souhaité. Elle a été utilisée pour la première fois à la fin des années 1980, avec un protocole de congélation lent et peu efficace. Depuis la fin des années 1990, la congélation par vitrification a rendu la technique bien plus sûre et efficiente.

Une pratique très restreinte en France

Historiquement, la congélation d'ovocytes est apparue pour conserver les gamètes de femmes atteintes de cancer qui allaient débuter un traitement lourd, mais un second usage –lutter contre la fertilité déclinante– a vite été identifié. En France, le premier cas de figure est pleinement autorisé, mais le second presque entièrement interdit. Une femme en bonne santé ne peux faire congeler ses ovocytes que si elle est nullipare, âgée au plus de 37 ans et qu'elle consent d'abord à faire un don de gamètes –si tous les ovocytes prélevés sont nécessaires au don, alors il n'en restera plus pour elle-même.

Parmi les motifs des adversaires à la libéralisation de la congélation d’ovocytes, de la droite conservatrice ou de certains milieux féministes, on retrouve d'abord une critique des motivations. Les femmes voulant recourir à la congélation de leurs ovocytes seraient, selon les cas, coupables de «carriérisme» en reculant leur âge de procréation pour des raisons professionnelles, ou au contraire victimes d’une mauvaise acceptation et prise en charge de la maternité au sein des entreprises.

Plusieurs études récemment publiées apportent toutefois un éclairage très différent sur les motivations des candidates. La première est une enquête auprès de trente-et-une femmes ayant fait une congélation d’ovocytes dont vingt-trois au Royaume-Uni, sept aux États-Unis, et une en Norvège. La deuxième a été menée auprès six femmes nord-américaines ayant elles aussi fait une congélation d’ovocytes par le passé. Dans les deux études, l’ensemble des femmes s’identifiaient comme hétérosexuelles. Que nous apprennent ces travaux? Permettent-ils d’appuyer les arguments des opposants et opposantes à l’ouverture de la congélation d’ovocytes?

Réduire la pression d’avoir un enfant immédiatement

Pour les Nord-Américaines de la deuxième étude, conscientes de la perte de fertilité liée à l’âge, la congélation d’ovocytes était un moyen de gagner du temps sur l’horloge biologique, de ne pas avoir à diriger toutes les décisions de leur vie vers le seul objectif d’avoir des enfants immédiatement. Elles rapportent pouvoir mieux profiter de la vie, faire des choix «plus librement et naturellement».

«Je voulais juste laisser ma vie se dérouler naturellement, et si des enfants se trouvaient sur le chemin, alors ce serait beaucoup plus facile avec des œufs de 28 ans congelés, que d’essayer avec des œufs de 37 ans.»

Témoignages de certaines participantes de cette étude:

«Je ressens juste beaucoup moins de pression sur moi maintenant… Je peux juste continuer de vivre ma vie et de profiter des journées pour ce que j’ai, sans être simplement très concentrée sur ça… Juste laisser arriver ce qui arrivera.»

«C’est pourquoi j’ai décidé de congeler mes œufs. Pour que je n’ai pas le sentiment d’être sous la pression biologique de prendre une décision que je n’étais pas encore prête à prendre. Ça, pour moi, c’était la principale raison. Je ne voulais pas être à la merci de mon horloge biologique. Je voulais juste laisser ma vie se dérouler naturellement, et si des enfants se trouvaient sur le chemin, alors ce serait beaucoup plus facile avec des œufs de 28 ans congelés, que d’essayer avec des œufs de 37 ans.»

Pour les femmes en couple, la congélation leur permet de laisser leur relation se développer naturellement, sans devoir urgemment penser à la parentalité. Pour les femmes célibataires, la technique leur permet de rencontrer des hommes sans devoir constamment se demander si c’est la bonne personne avec qui faire des enfants.

Les femmes de cette enquête rapportent que cette pression réduite leur laisse aussi plus de temps pour mieux réunir les conditions de vie qu’elles jugent indispensables à la parentalité, comme la stabilité financière, la préparation émotionnelle (le besoin de se sentir réellement prête), ou encore le fait d’avoir le bon partenaire.

Des motivation qui paraissent moralement peu suspectes, et vont à l’encontre des discours décrivant le recours à la congélation comme une réponse à la pression en milieu professionnel.

Trouver le bon partenaire

Un thème central commun aux deux études est la volonté des participantes de trouver le bon partenaire pour fonder une famille. Dans la première étude, auprès de trente-et-une femmes principalement britanniques, il est décrit comme «un partenaire engagé qui avait un fort désir d’être un père et d’être engagé et actif dans la grossesse de la femme et dans l’éducation de l’enfant». Or ces femmes rapportent avoir de grandes difficultés pour trouver un tel partenaire:

«La plupart des gens ici ne veulent pas s’engager. C’est très difficile de trouver quelqu’un que tu connais qui veut les mêmes choses que toi et je pense que ça fait partie de l’épreuve.»

Dans la seconde étude faite auprès de Nord-Américaines, la moitié des participantes racontent avoir été en couple avec des hommes qu’elles ne considéraient pas comme la bonne personne avec qui avoir des enfants. Les femmes de la première étude décrivent l’importance pour elles de devenir parent de la bonne manière, sans devoir se compromettre sur le choix du partenaire. Cette compromission était une véritable inquiétude pour les deux-tiers des femmes de cette enquête, pour qui la peur d'avoir à «trouver un partenaire dans la panique» a motivé leur choix de faire une congélation d’ovocytes.

C'est ce que raconte notamment Hayley: «Je sais que ces temps-ci il y a beaucoup de femmes qui décident juste “Oh mon dieu j’approche de la fin de ma trentaine et je vais juste essayer de tomber enceinte avec la prochaine personne que je rencontre”. Alors que je suppose que je suis plus conservatrice dans mon cœur et je ne voulais juste pas faire ça».

L’insignifiance du motif professionnel

La motivation d’avancement de la carrière, malgré sa prédominance dans les discours autours de la congélation d’ovocytes, est en réalité très peu présente chez les femmes utilisant la congélation d’ovocytes pour perte de fertilité liée à l’âge. Parmi les participantes à la première enquête, «plusieurs ont explicitement rejeté cette représentation de leurs motivations», comme en témoignent ces deux femmes:

«J’ai une bonne carrière et tout, mais je ne suis pas le type de personne qui travaille, travaille, travaille et remet à plus tard la maternité ou le mariage. Je n’ai juste pas encore rencontré la bonne personne à marier et je ne veux juste pas être avec n’importe qui, vous savez.»

«Je pense que les médias représentent vraiment mal les femmes qui veulent avoir des enfants plus tard. Je ne connais pas une seule femme qui a remis à plus tard le fait d’avoir des enfants à cause de sa carrière.»

«Je pense que les médias représentent vraiment mal les femmes qui veulent avoir des enfants plus tard. Je ne connais pas une seule femme qui a remis à plus tard le fait d’avoir des enfants à cause de sa carrière.»

Même si ce motif était aussi important que les adverdsaires à la congélation d’ovocytes le prétendent, il resterait à démontrer qu'il puisse légitimer une interdiction. Qu'une femme privilégie sa carrière à la maternité est-il vraiment condamnable? Les femmes ne sont-elles pas capables d’arbitrer en toute autonomie? Le même comportement chez les hommes ne semble pas déranger grand monde.

Si ces choix sont liés à des environnements de travail peu favorables à la maternité à un jeune âge, là encore, pouruqoi interdire? Il n’est en rien incohérent de se battre d’un côté pour des environnements de travail plus accueillant pour les familles, et de l’autre, en attendant que ce soit le cas, de libéraliser la congélation d’ovocytes pour permettre aux femmes d’avoir des enfants à un moment plus approprié.

Gagner en contrôle sur sa vie

D’après l’auteur de la seconde enquête, «toutes les participantes ont considéré la congélation d’ovocytes comme une expérience positive dans leur vie et étaient heureuses d’avoir eu recours à cette procédure». Ces femmes rapportent que même si la congélation d’ovocytes ne correspondait pas à leur scénario de vie idéal, elle apparaissait comme la «meilleure décision possible» à prendre étant données leurs circonstances personnelles. Les participantes racontent n'avoir «aucun regret» et assurent qu’elles opteraient pour la même démarche si c'était à refaire. Le sentiment d’être actrice de sa vie a été souligné:

«Au lieu de se sentir comme des victimes de leurs circonstances de vie, elles sentaient qu’elles pouvaient gagner un sentiment de contrôle sur la direction de leur existence et qu’elles se mettaient dans une meilleure position pour poursuivre la maternité quand elles seraient prêtes et que les circonstances de leur vie seraient plus appropriées pour avoir et éduquer un enfant», commente l'auteur de l'enquête.

Citons enfin une troisième étude, très récemment publiée, conduite auprès de 201 femmes ayant fait une congélation d’ovocytes entre 2012 et 2016. 88% d'entre elles rapportent un plus grand sentiment de contrôle sur leurs choix reproductifs et 81% racontent être heureuses d’avoir congelé leurs ovocytes. Cette dernière étude vient toutefois nuancer le propos précédent, puisque 49% des participantes expriment une forme de regret, provoqué entre autres par le sentiment d'un manque d’informations et de soutien émotionnel ainsi qu’un trop faible nombre d’ovocytes récoltés lors de la procédure.

À l’heure où l’Irlande fait un immense pas dans la direction du respect des choix reproductifs des femmes, ne serait-il pas temps en France de mettre fin à ce paternalisme odieux qui consiste à nier les choix des femmes qui souhaitent préserver leur fertilité future? Alors que les lois de bioéthique seront révisées en 2019, les parlementaires seraient avisés de suivre l’avis de l’Académie nationale de médecine qui, en 2017, a appelé à ouvrir la congélation d’ovocytes à toutes les femmes.

Edouard Hesse

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