Culture

La petite robe noire incarne la mode toute entière

Temps de lecture : 5 min

La réinterprétation de la petite robe noire, «inventée» par Coco Chanel en 1926, demeure un exercice de style incontournable pour toute maison de couture digne de ce nom.

Audrey Hepburn en petite robe noire Givenchy dans «Diamants sur canapé» | Capture écran via YouTube
Audrey Hepburn en petite robe noire Givenchy dans «Diamants sur canapé» | Capture écran via YouTube

Vêtement classique, la petite robe noire est désormais iconique. Summum de l’élégance, elle a été incarnée et magnifiée par Chanel dans les années 1920. Si elle a traversé le temps dans les maisons de couture, elle s’est aussi transformée en parfum.

Comprise de toutes et tous, son appellation peut-elle appartenir à une marque ou vit-elle une existence de «générique»?

Noir, c’est noir

Couleur du deuil et du veuvage, d'une partie du clergé en soutane ou des hommes de loi, le noir revêt souvent un côté triste et mélancolique. Dans l’immédiat après-guerre, les femmes portent longtemps le deuil, vêtues d’un noir funèbre.

Progressivement, le noir va pourtant s’émanciper de ses codes. Au milieu des années 1920, Coco Chanel fait bouger les lignes de la mode et invente la notion de petite robe noire. «Avant moi, personne n’aurait osé s’habiller en noir», revendiquait la coutière.

Sa petite robe noire, signe d’élégance intemporelle, était destinée à habiller toutes les femmes. Par sa simplicité, elle s’opposait à la mode de l'époque, ornementale et colorée –à l'image de la maison Poiret.

En 1926, un des modèles de Coco Chanel est repéré par le magazine américain Vogue et photographié avec la mention «La Ford de Chanel», en référence à la Ford T, un modèle de voiture accessible. Pour Vogue, «cette robe en crêpe de Chine noir est le modèle type de Chanel: sobre, s’adaptant aisément aux circonstances, et d'une élégance impeccable dans sa simplicité». Sorte d’uniforme de la femme moderne, la robe était très simple et non doublée.

Si Coco Chanel n’a pas réellement créé de toutes pièces la petite robe noire, elle lui a donné ses lettres de noblesse et son caractère de classique incontournable.

Dès la fin des années 1920, les couturiers s’emparent du concept et multiplient les propositions, jouant sur les drapés, ajoutant des noeuds, du volume, des jupons... Le processus de réinterprétation s'étirera sur des décennies. Surnommée en anglais LBD (pour «Little Black Dress»), elle fera son apparition chez tous les couturiers –de Patou à Givenchy, en passant par Dior.

Traversant le temps, elle se porte sagement le jour; le soir, accessoirisée de bijoux, elle resplendit. Pendant les années 1960, elle atteint son apogée dans les réceptions, même si le jour, on lui préfère le blanc de Courrèges. Elle s’affiche partout, mais demeure discrète.

L’antiquaire de mode Didier Ludot précise que pour analyser le travail d’un couturier, il suffit de regarder son interprétation de la petit robe noire, un vêtement qui ne supporte pas la médiocrité. Il ajoute avec gourmandise que ce vêtement magique gomme les imperfections et multiplie les anecdotes –dont l’épisode de la Seconde Guerre mondiale, où la robe se «lisait»: manches courtes et décolleté plongeant pour les collaborationnistes et, par opposition, manches longues et col pour les proches de la Résistance.

Métamorphoses de la LBD

Du chaos de la mode contemporaine jaillirent aussi moult propositions. Très chic, un peu bourgeoise, elle est bousculée par Sonia Rykiel avec des coutures à l’envers.

Dans les années 1980, une nouvelle vague de noir, plus intellectuelle, déferle sur la mode avec les couturiers japonais. Revisitée, déstructurée, effilochée, froissée, trouée, la petite robe noire quitte le glamour à la Gilda pour l’asymétrie, emblématique d’un style radical. Le noir devient alors LA couleur de la mode pour de nouvelles décennies.

Parmi les modèles emblématiques de cette nouvelle vague, «Lilith» de Comme des garçons, «Coolie» de Yohji Yamamoto et la «chauve-souris» de Martin Margiela.

La petite robe noire peut être classique ou audacieuse, simple ou glamour, pratique ou séductrice: peu importe, elle gagne haut la main tous les combats, sans faute de goût –pas une garde-robe ou une fête sans une ou des petites robes noires.

Elle habille les grands soirs. Toujours de sortie, elle pétille dans les cocktails, mais se déchaîne ou se dévergonde joyeusement en boîte de nuit. Incontournable, classique, longue ou courte, stricte ou audacieuse, elle est encore aujourd’hui à l’élégance ce que le tee-shirt est à la décontraction.

Didier Ludot l’a revisitée plusieurs saisons avec la complicité de Felix Farrington, lui donnant noms ou prénoms évocateurs de femmes mythiques, mannequins ou actrices, pour la ligne La petite robe noire Didier Ludot.

Il se souvient que le nom «La petite robe noire» avait déjà été déposé à l'Institut national de la propriété industrielle (INPI) par une Italienne qui renouvelait la marque sans l’utiliser. Aujourd’hui, il existe un grand nombre de dépôts, essentiellement pour les variantes du parfum Guerlain.

Des personnes tentent également de déposer le nom en le modifiant légèrement, pour s’approprier les quatre mots magiques avec –sans doute– l’idée d’en tirer quelque profit: on compte ainsi plusieurs versions de «Ma petit robe noire».

Un parfum hommage

Exquise esquisse, la petite robe noire danse, virevolte et s’accessoirise désormais en parfum signé Guerlain, magnifiant un nom de mode mais sans collection de couture, juste un hommage à une icône.

D’abord lancée dans la boutique Guerlain sur les Champs-Élysées, la fragrance a vite conquis son public par sa gourmandise. Suave et délicieuse vanille, douce fève tonka, iris poudré et patchouli composent un sillage qui n’en finit pas; cerise noire ou réglisse complète la panoplie du noir.

Incarnée en Parisienne, elle se découvre, sous le crayon du duo Kuntzel+Deygas, multi-facettes, primesautière et fantasque. Elle change de tenue, ose les métamorphoses, (par)court sa ville de pied en cap(e). Dans cette trépidante revue de Paris, les silhouettes s’envolent, comme Mary Poppins. La robe, elle, s’enfile en un pschitt.

Encore et toujours

Au cinéma, l’élégance de la petite robe noire a rayonné et reste gravée dans les mémoires: Jeanne Moreau dans les Liaisons dangereuses ou Les amants, Audrey Hepburn habillée par Givenchy dans Diamants sur canapé ou encore Catherine Deneuve par Yves Saint Laurent dans Belle de jour –où, ambigüe, la robe noire est sagement augmentée d’un col blanc.

Catherine Deneuve dans Belle de jour de Luis Buñuel (1967) | Capture écran via YouTube

Tenue mythique, elle emprunte parfois des noms de personnalités pour désigner de nouveaux modèles. Conçue en 2006 par Laurel Berman pour la marque Black Halo, la robe Jackie O a été portée par différentes actrices américaines. En avril 2018, Meghan Markel choisit ce modèletoujours en vente– pour un événement en l’honneur de l’émancipation féminine.

Chez Chanel, l’histoire de la petite robe noire a joué les prolongations avec l’«invention» de la petite veste noire, photographiée par Karl Lagerfeld et portée par un grand nombre de personnalités –ouvrage et exposition à l’appui. Définie comme «un classique Chanel revisité», la veste n’arrive pourtant pas à la cheville de la robe. Pour le couturier, le mythe est parfait: «On n’est jamais trop, ni pas assez habillée avec une robe noire.»

Quand ont été rassemblés les textes de Françoise Sagan sur la mode, ils ont été publiés sous le titre La petite robe noire et autres textes: pas la moindre allusion au mythe, mais un choix éditorial évident.

Finalement, la petite robe noire incarne, en son seul nom, la mode dans son ensemble. Elle n’appartient à personne et est, peut-être à jamais, à tout le monde.

Antigone Schilling

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