Politique

Comment le glyphosate a fané un engagement de campagne de Macron

Temps de lecture : 7 min

La très large adoption de la loi Alimentation par les députés ne peut cacher le coup de canif donné dans une promesse non tenue du candidat: l'interdiction à trois ans du glyphosate. Le gouvernement flotte un peu...

Espoirs douchés | Jean-François Monier / AFP
Espoirs douchés | Jean-François Monier / AFP

Un pas en avant, un pas en arrière! Quand on veut, en même temps, aller en avant et aller en arrière, on risque de faire immanquablement du sur-place. C'est cette fichue impression que donne le récent débat qui s'est tenu à l'Assemblée nationale sur le «projet de loi sur l'équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine et durable». L'intitulé du texte est déjà tout un poème.

Ce projet alimentation a finalement été adopté par les députés: 339 voix pour, dont 295 de La République en marche (LREM), contre 84. L'abstention a été puissante chez Les Républicains (90 députés sur 102) et chez les centristes de l'UDI (25 sur 32). La petite marée des votes d'opposition est venue des socialistes (30), des communistes (14 sur 16) et des insoumis (17). Chez les non inscrits, l'extrême droite s'est abstenue en bloc, les autres ont voté contre.

Au-delà du résultat du scrutin, il reste un halo de sentiments et d'impressions: frustration, inachevé, engagement non tenu et flottement gouvernemental. Les amendements déposés par les députés et députées à la fibre écologiste du parti majoritaire ont été retoqués. Le plus emblématique d'entre eux est celui qui voulait graver, dans le marbre de la loi, l'interdiction sous trois ans du glyphosate, un herbicide classé cancérogène probable par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Cet amendement de Matthieu Orphelin, député LREM du Maine-et-Loire et proche de Nicolas Hulot, n'a obtenu que 20 voix alors que 63 l'ont repoussé. C'était un engagement de campagne d'Emmanuel Macron.

Un seul député par groupe dans les oppositions de gauche

L'analyse du scrutin sur cet amendement met du reste en évidence une fracture au sein du groupe majoritaire. Car si 16 députés «écolo-macronistes» l'ont adopté, 36 l'ont rejeté. La totalité des députés présents des groupe Les Républicains (15) et UDI (7) ont voté contre. L'apport des voix socialiste, communiste et insoumise, toutes favorables à l'amendement Orphelin, n'ont pas suffit: il est vrai que chacun de ces groupes était représenté, à cette heure avancée de la nuit, par... un député! Ce qui ne témoigne pas d'une volonté farouche de mettre le gouvernement dans l'embarras. Ou d'un soutien vigoureux apporté au ministre de la Transition écologique et solidaire, malgré les explications données par François Ruffin: le député (LFI) de la Somme n'a pas fait moins de vingt-trois tweets pour relayer un billet de blog dans lequel il rend le président de l'Assemblée, François de Rugy (LREM), responsable de cette situation.

Était-ce, pour les oppositions de gauche, une manière de faire payer à Hulot son engagement derrière Macron? Ou d'exacerber les différences d'approche entre un ministre écologiste, Nicolas Hulot, qui a peiné à sortir vainqueur des arbitrages gouvernementaux face à un ministre de l'Agriculture, Stéphane Travert, soupçonné par les écologistes de ne pas être insensible au lobbying de l'industrie agro-alimentaire, tout cela sous l’œil d'un président de la République qui n'est pas vraiment un fana-environnementaliste et sous la baguette d'un Premier ministre plutôt industrialiste? Les deux hypothèses sont peut-être valides au moment où la question du maintien de Hulot au gouvernement –elle a été soulevée par le ministre d’État lui-même– alimente la chronique des dîners en ville.

Volte-face peu compréhensible sur le glyphosate

C'est pourquoi, le chef de l’État a profité d'un déplacement, au lendemain de ce vote déceptif pour son ministre-vedette –il est la personnalité politique préférée des Français et Françaises, en tête du classement des membres du gouvernement par les instituts de sondage–, pour lui renouveler sa «confiance», ajoutant: «Il a l'insatisfaction des convaincus et des militants, et c'est normal». Comme deux marques d'amour valent mieux qu'une, Macron a confié sa volonté de continuer avec la «même équipe gouvernementale». Une réponse claire aux interrogations existentielles de Hulot qui, après un an au gouvernement, est logiquement conduit à porter un regard critique sur son action. D'autant que ses anciens amis ne manquent pas une occasion de lui faire remarquer que, selon eux, il avale des couleuvres en série.

Nicolas Hulot et Stéphane Travert à l'Élysée, en juin 2017 | Patrick Kovarik / AFP

Or, en amour, les mots sont certes doux à entendre mais les preuves sont toujours préférables à constater. Secrétaire d’État aux relations avec le Parlement, Christophe Castaner a donc été chargé d'apporter ces preuves de l'amour dispensé par le président. «Parce que j'ai entendu Matthieu Orphelin, parce que j'ai entendu Nicolas Hulot et qu'il faut aussi rassurer les Français qui doutent sur ce sujet-là, a-t-il déclaré. Je souhaite que nous mettions en place un groupe de travail qui va surveiller (...) l'opérationnalité des propositions.» Résultat des courses, un bilan sera fait d'ici 18 à 24 mois pour évaluer l'avancée des recherches permettant l'abandon du glyphosate et si le résultat n'est pas concluant le gouvernement soutiendra alors... l'interdiction dans trois ans.

Cette volte-face risque de ne pas apparaître très compréhensible. Pourquoi, le lundi, faut-il faire entièrement confiance à l'engagement présidentiel de campagne d'une interdiction à trois ans d'ici, sans l'écrire dans la loi, pour découvrir, le jeudi, que finalement ça serait quand même mieux de passer, en temps voulu, par le législateur pour donner force de loi au dit engagement électoral? Peut-être s'est-on aperçu, entre lundi et jeudi, que la logique emberlificotée développée par les différents porte-voix de la majorité ne tenait pas debout. L'engagement avait été pris par Macron avant l'élection présidentielle, il n'était pas tenu après en passant à l'Assemblée, point barre. Et ça fait un peu désordre quand on répète, comme argument-massue, que les engagements pris sont tenus, justement.

Puissance de la FNSEA et faiblesse des écologistes

Cet épisode glyphosatique, doublé du rejet d'amendement «anti-mal bouffe» ou consacrés à la vidéo-surveillance dans les abattoirs, a fait passer au second plan, pour ne pas dire sous silence, les avancées contenues dans la loi sur certaines questions environnementales ou d'alimentation (autorisation de vente de semences anciennes par les jardiniers amateurs, mise en place progressive du doggy bag dans les restaurants, interdiction expérimentale de l'utilisation de contenants en plastique pour les cantines où moins de viande sera proposée à la consommation). Dans cette gestion défaillante du projet, le député écologiste européen Yannick Jadot avait beau jeu de reprocher à Macron d'avoir opté pour «le pire de l'agriculture» au détriment de «notre santé».

La morale à tirer de cette histoire agro-parlementaire a plusieurs facettes. Une première constatation saute au yeux: l'industrie agro-alimentaire, secondée de façon invisible par un syndicat agricole, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats agricoles) en l'espèce, qui fait vivre plusieurs centaines de milliers de salariés et salariées, a une capacité de défense extrêmement puissante. Le secteur est assez stratégique pour susciter autour de lui des lignes de protection qui ne favorisent pas une évolution brutale du système agricole en France. Plusieurs ministres de l'Environnement, et de droite et de gauche, avant Hulot, s'y sont cassés les dents. L'examen du texte par les sénateurs et sénatrices montrera certainement la persistance de ce conservatisme dans l'hémicycle au palais du Luxembourg.

Le second enseignement est que les écologistes sont inaudibles dans le débat politique. Privés du seul chef de file qui pourraient défendre leurs thématiques et porter leur étendard car il siège au sein du gouvernement, les représentants d'Europe Écologie-Les Verts qui ont oscillé entre les insoumis de Jean-Luc Mélenchon et les frondeurs du Parti socialiste, avant de s'effacer à l'élection présidentielle devant Benoît Hamon, n'ont plus aucune existence politique autonome à l'Assemblée nationale. Ni en dehors d'elle, ce qui va leur poser un gros problème lors de la prochaine consultation électorale: les européennes de 2019.

Ramener le président à ses promesses de campagne

Une troisième facette est l'idée que le président de la République se fait des rapports entre l'exécutif et le législatif. Soucieux d'aller vite dans sa volonté de bouger la société française, il mise plus sur ses propres engagements, en demandant au corps électoral de lui faire confiance sur parole, que sur les décisions avalisées par des votes devant le Parlement. Cette conception auto-centrée du pouvoir alimente évidemment les accusations récurrentes des oppositions sur le pouvoir personnel excessif que développerait le chef de l’État. Le va-et-vient qui vient d'être réalisé sur le glyphosate n'est pas de nature à démentir leurs appréhensions. Même si une autre lecture est possible, celle d'une oreille prêtée aux inquiétudes et aux interrogations agro-alimentaires de l'opinion. Des questions qui sont justement portées par des parlementaires qui peuvent rappeler Macron à ses promesses de campagne.

L'ultime constat est que cette affaire a été gérée en dépit du bons sens car elle s'inscrit dans une confrontation inter-gouvernementale entre le ministre de l'Agriculture et celui de l'Environnement. Dans le cas d'espèce, elle montre les limites du «en même temps», sans une évolution profonde de l'agriculture industrielle. Les divergences d'intérêts entre ces deux ministères sont pratiquement constantes. Elles ont toujours existé depuis que la protection de l'environnement a été élevée, pour la première fois en 1971, au rang de département ministériel autonome, avec Robert Poujade. Il y a près d'un demi-siècle, le Premier ministre s'appelait alors Jacques Chaban-Delmas et son espoir -vite tué dans l'oeuf- était de donner naissance à une Nouvelle société. Une sorte de «nouveau monde»...

Olivier Biffaud Journaliste

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