Politique / Sociéte

Loi alimentation: quel est l’abruti qui a programmé pour mai 2018 le vote de cette loi?

Temps de lecture : 6 min

Je pense que l’un des seuls moyens de changer les choses, c’est que tous les amendements soient proposés par des enfants.

Interdire les bouteilles d’eau plate en plastique dans les cantines scolaires au profit de carafes d’eau du robinet? | Georges Gobet / AFP
Interdire les bouteilles d’eau plate en plastique dans les cantines scolaires au profit de carafes d’eau du robinet? | Georges Gobet / AFP

J’ai hésité à écrire sur la loi agroalimentaire parce que j’arrive bien après la bataille. Mais «en même temps», il faut se faire une raison, les lois défilent à une vitesse telle qu’on –les journalistes– sera toujours à la bourre. Il faudrait déjà se plonger dans la future loi logement («Elan» de son doux nom) alors qu’on n’a pas fini de parcourir la loi agriculture et alimentation –et pour cause, les textes votés ne sont même pas encore en ligne.



À défaut du texte, il y a le merveilleux site des vidéos de l’Assemblée nationale. On ne dira jamais suffisamment que l’arrivée d'internet haut débit, c’est surtout la possibilité de s’endormir en écoutant les vidéos des dizaines d’heures de discussions parlementaires. Un comprimé de mélatonine + une discussion parlementaire, et hop, au chômedu le marchand de sable.

Comme tout le monde, sur ladite loi, j’ai lu et vu passer un tas de trucs, passablement négatifs. Même Cédric Villani s'est dit déçu: «J'espérais bien plus d'audace et je ne peux cacher ma déception». Alors je me suis demandé comment ils et elles ont pu refuser de voter pour des mesures qui semblent relever du simple bon sens. Dans ces cas-là, on tombe toujours sur les mêmes deux hypothèses qu’on peut résumer par: les parlementaires sont idiots et/ou les parlementaires sont méchants. Je suis donc allée regarder ce qu’ils et elles avaient dit. Précision: la mise en scène est toujours la même. Lecture, avis du rapporteur de la commission, puis avis du gouvernement, puis avis de quelques députés et députées, puis vote.

«On verra ça plus tard»

Prenons une proposition qui ne me paraissait pas de nature à anéantir l’économie française: que l’État s’engage à l’horizon 2022 à n’acheter que des produits n’ayant pas contribué à la déforestation (donc sans huile de palme). Les arguments pour: le bien de la planète, l’exemplarité de l’État, une date pas trop contraignante, et le fait de récompenser les entreprises qui se passent d’huile de palme. Cet amendement (en fait, y avait deux fois le même mais passons) avait été proposé par deux députées de La République en marche, Barbara Pompili et Laurence Maillart-Méhaignerie. Sachez qu’en prime, la commission parlementaire pour le développement durable le soutenait. Que s’est-il passé? Le suspense est insoutenable.

D’abord, le rapporteur de la commission des finances a dit non. Il a beaucoup dit non pendant ces discussions. À chaque fois, il fait ça:



Là, avant son péremptoire «défavorable», il a dit que le terme de déforestation n’était pas clair, qu'on ne pouvait pas contraindre la commande publique sur un truc aussi flou. Ensuite, le gouvernement a également donné un avis négatif appuyé d'un argument du style «on verra ça plus tard, justement, on est en train d’y réfléchir, on va bientôt rendre publique une stratégie sur le sujet, et puis on ne peut pas demander aux fournisseurs français d’assurer la traçabilité des produits qu’ils importent en moins de quatre ans». Ah bon? Mais dites donc, c’est pas un peu inquiétant, ça?

Ça n’a pas l’air, mais c’est intéressant parce que la position du gouvernement a été systématiquement celle-là: on verra plus tard, on avait justement prévu d’en parler un de ces jours, la prochaine fois que tu passes à la maison on en discutera. Évidemment, il y a eu des variantes: il ne faut pas trop contraindre les gens, la loi ne doit pas s’occuper de tout, les délais sont trop courts, il faut réfléchir (réfléchir = attendre) pour ne pas déstabiliser les filières. En gros, la logique était: soit c’est une proposition importante qui entraîne des conséquences notamment économiques, sérieuses, donc prenons le temps de la réflexion (à croire qu’ils n’avaient rien préparé avant ces séances sur des sujets dont on parle depuis vingt ans); soit c’est un sujet moins important mais dans ce cas, franchement, à quoi ça sert de passer par la loi? Résultat: une avalanche d’avis négatifs.

Des enfants feraient mieux

Même, attention, même concernant l’amendement bouteille de flotte. Pour rappel: des élèves d’une école avaient soumis l’idée d’interdire les bouteilles d’eau plate en plastique dans les cantines scolaires au profit de carafes d’eau du robinet quand elle est potable (l’occasion pour les personnes d’un certain âge, comme moi, de découvrir qu’il y a des bouteilles en plastique à la cantine. De mon temps, il y avait ces trucs avec des noms désuets: le pichet, la cruche ou le broc). Le rapporteur a un peu chipoté avant de finalement donner un avis favorable. Mais le gouvernement a émis un avis défavorable –sérieusement, Stéphane Travert?– parce que «nous essayons d’avoir une approche cohérente et ambitieuse sur les perturbateurs endocriniens dans le cadre d’une concertation avec l’ensemble des parties prenantes, et en prenant en compte la dimension européenne. Une obligation législative ne traiterait cette question que de manière imparfaite et imprécise. Le gouvernement est donc défavorable». Et quand tu passeras à la maison pour en discuter, oublie pas d’apporter du saucisson.

À noter qu’André Chassaigne, député du Puy-de-Dôme, a pris la parole car il était inquiet qu’on dise du mal des eaux minérales en plastique qui sont exceptionnelles (un volcan s’éteint, un être s’éveille, un député défend sa truffade), qu’on commence par interdire les bouteilles plastique dans les cantines scolaires et qu’ensuite ce soit dans toutes les collectivités, donc calmos les Rosa Parks de la bouteille en plastoc que de toute façon on les recycle hyper bien et d’ailleurs ce recyclage c’est aussi des emplois. Pour cet amendement-là, les députés n’ont pas suivi le gouvernement et ils ont voté pour. Je pense que l’un des seuls moyens de changer les choses, c’est que tous les amendements soient proposés par des enfants.

Stéphane Travert, notre ministre de l’Agriculture, c’est monsieur Attendons-plus-tard-quand-il-sera-trop-tard.

On ne va pas traumatiser les filières

Autre exemple avec un amendement contre la castration à vif des porcelets. Alors là, il n’y avait aucune raison pour que ça ne passe pas. D’abord, ça ne se pratique plus dans d’autres pays: c’est interdit en Suisse, Suède, Norvège, et ça le sera en Allemagne en 2019. Des alternatives ont déjà été mises au point. Et le plus terrible, c’est que même le rapporteur de la commission des finances a commencé par dire: «Évidemment que cette pratique est choquante et je ne vais pas la justifier, elle n’est pas justifiable». Bah super alors. Mais il avait l'air tellement mal à l’aise qu’on a su tout de suite que ça n’allait pas bien se passer. Il a ajouté avec un soupire de résignation: «Après, je vais avoir la même argumentation tout au long de ces débats» et c’est vrai, il va donner le même argument que pour tous les amendements, c'est-à-dire «On a choisi de faire confiance aux filières, de les responsabiliser. On a choisi de ne pas légiférer à tout bout de champ sur toutes ces pratiques qui sont condamnables. Ce qu’on souhaite, c’est accompagner ces filières».

La confiance. Bah voilà. On ne va pas traumatiser les filières. On va se donner la main pour faire ça en douceur (par contre, pour réformer le droit d’asile on n’a pas besoin de douceur) et «de toute façon, le plus efficace c’est le choix du consommateur, que le consommateur mette en adéquation ses actes d’achats avec ses demandes. Et en fonction de ça, ces filières prendront en compte ces attentes sociétales». Comprendre: je suis désolé, je ne peux rien faire, c’est à vous, les gens, de faire bouger les choses, si ça vous plaît pas vous avez qu'à boycotter. Et de conclure: «Avis défavorable».

Le ministre a dit en gros que oui, bien sûr, il faut arrêter. Qu’il y a d’autres possibilités, il les énumère, et justement, vous n’y croirez pas mais il attend un rapport pour novembre 2018, il va discuter des alternatives avec la filière porcine et donc pour l’instant c’est avis défavorable. Mais il fallait peut-être avoir ces discussions avant le vote, non? Ou voter plus tard?

Résultat du vote: pour 10, contre 60.

Voilà ce qui s’est passé pendant des heures. M’est alors venue à l’esprit une question: quel est l’abruti qui a programmé pour mai 2018 le vote de cette loi alors que le gouvernement a prévu de s'en occuper l'an prochain?

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Titiou Lecoq

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