Boire & manger

Demandez à vos proches quel vin vous êtes, vous en apprendrez long sur vous-même

Temps de lecture : 6 min

Un grand Bordeaux, un rosé bien frais, un pétillant... Tous nos caractères peuvent se résumer en une bouteille.

Quelle bouteille êtes-vous? | Brandy Turner via Unsplash License by
Quelle bouteille êtes-vous? | Brandy Turner via Unsplash License by

Dans un établissement public se consacrant à la restauration des êtres humains, il y a toujours un moment de la journée où le personnel se pose autour d’une table pour se restaurer lui-même.

C’est généralement le moment où l’assemblée des clientes et clients est traversée par un besoin débordant de nous demander l’addition, un troisième café, une orange pressée ou un mojito sans alcool. Je ne comprendrai jamais pourquoi, mais bon, ce n'est pas si grave.

Pendant ces moments, nous, on boit un coup, on débriefe les cas humains de la soirée, on actualise les commérages du quartier et on s’adonne à quelques considérations existentielles de profondeur variable. Parfois, on fait des jeux de société; parfois, on en invente même quelques-uns.

À chacun, chacune son vin

«On serait quoi, si on était du vin?» Je ne sais plus qui est la personne à avoir sorti cette question, mais on a tout de suite compris qu’elle venait d’inventer le jeu de l’été.

Ma collègue Vanessa, par exemple, est un vin rouge à la robe écarlate, très probablement du Sud-Ouest. Elle est résolument sans intrant, sans additif, ni sulfites ajoutés. À la dégustation, elle garde une petite sucrosité, pas forcément maîtrisée mais loin d’être désagréable. Selon la lune et les périodes de l’année, elle peut révéler un petit côté perlant. Carafage de trente minutes indispensable.

Nadia, au contraire, serait un cépage ancestral oublié, peut-être d’origine balkanique. Du raisin blanc vinifié avec une petite macération pelliculaire, qui donne une robe ambrée, presque orange. Très salin, addictif, mais avec des arômes extrêmes et étonnants. Le genre de vin que l'on adore ou que l'on déteste.

Nous avons aussi abordé le cas de notre collègue légèrement plus âgé, absent ce soir-là, et qui travaille surtout le midi. Dans son style, il adopte et revendique le charme du bistrot à l’ancienne; il crie les commandes, pose les poings sur les tables en demandant: «Alors, on boit un godet ou pas?». J’avais pour ma part proposé un Chardonnay ou un Sancerre, mais le verdict de l’assemblée fut rapide: un rosé des Cévennes, sur un joli terroir, en cours de reconversion vers l’agriculture biologique.

Rassemblement de potes | Scott Warman via Unsplash

Certaines et certains d’entre nous sont des valeurs sûres, d’autres des excellents rapports qualité/prix ou des appellations à la mode. Vous savez, ce genre de vin qui, quand on le commande, nous donne l’impression de savoir ce que l'on fait, alors que pour être honnête, pas vraiment. Même en cas de doute, les sonorités des noms sont tellement tonitruantes que l'on finit toujours par y succomber.

C’est d’ailleurs ce qui se passe sur beaucoup de sites de rencontres ou dans les soirées en boîte: combien de fois a-t-on cru viser juste avec des Barolo, des Crozes-Hermitage ou des Pic Saint-Loup? Combien de fois, une fois découvert ce qui se cache derrière l’étiquette, a-t-on été horriblement déçu?

Malgré tous mes efforts pour garder de l’espoir dans l’humanité, il faut parfois nommer les choses et admettre que certaines personnes sont des bouteilles de muscadet du supermarché à 1,75€, bourrées de sulfites –parce que les êtres humains aussi peuvent donner mal au crâne le lendemain matin.

Un assemblage de caractères différents

Les règles du jeu sont très flexibles: on peut les adapter au niveau de connaissances œnologiques des convives. On serait quoi, si on était un terroir? On serait quoi, si on était un cépage? Serait-on un premier cru ou un vin de table? De quel type d’agriculture serions-nous issus?

Par contre, nous n’avons pas le droit de nous définir nous-mêmes en tant que vin: ce sont les autres qui doivent le faire pour nous.

Les vins ne sont pas toujours faits d’un seul cépage, tout comme nous sommes souvent un assemblage de caractères différents. On peut être faits de beaucoup de qualités, et de quelques défauts bien cachés mais perfides. On peut également n'avoir presque que des défauts.

Mais on pense rarement au fait que, très souvent, un défaut peut en compenser un autre: une seule et même personne peut être évasive mais excessivement généreuse, hyper-exigeante envers elle-même et beaucoup trop tolérante avec les autres. On peut être tellement loyal que l'on en devient ennuyeux.

Un vin peut être trop acide et en même temps trop sucré, mais voilà que deux défauts font une qualité, et on finit la bouteille. Il manquera peut-être d'un peu de finesse et sans doute d’équilibre, mais franchement, depuis quand le juste milieu est-il devenu sexy?

On peut aussi imaginer des cépages spécifiques à un trait de caractère donné. Quel est le cépage de la tendance à la culpabilisation? On ne l'a pas encore trouvé. Et celui de l’obsession? Là, c’est probablement le Petit verdot, un cépage qui ne se vinifie quasiment jamais tout seul, mais qui participe aux meilleurs Bordeaux et à certains Chianti de Toscane –il en faut toujours un peu, mais jamais trop.

Il convient de préciser que notre identité ampélographique n’a rien à voir avec nos goûts et nos préférences de consommation: ce serait trop facile, et pas drôle. Rien nous empêche d’aimer viscéralement le vin que nous sommes, mais c’est une découverte qui n’est possible qu'après coup.

Identité ampélographique| Tommaso Melilli

Une façon moins élitaire de parler œnologie

Ce qui me tient particulièrement à cœur dans cette histoire, c’est d’apprendre à parler d’une chose aussi merveilleuse que le vin d’une façon enfin un peu décomplexée.

J’appartiens à la génération des cocktails excessivement sucrés, qui perçoit le plus souvent le vin comme une boisson vieillotte, pleine de pièges sociaux et relationnels.

On nous dit qu’un vin est minéral, canaille, austère ou charpenté, et nous ne comprenons pas. Surtout, on n'a pas envie d’écouter. Mais la faute n’est pas au vin, qui –le pauvre– n’y est pour rien et deviendrait tout de suite plus intéressant si l'on arrivait à en parler de façon moins élitaire et standardisée.

Le langage propre au vin est encore malheureusement la chasse gardée de sommeliers et œnologues hommes, bien coiffés, généralement blancs et aux allures de sang bleu ou de chefs d’entreprise yuppies.

Et l'autre problème du pouvoir et du patriarcat, c’est qu’ils sont souvent ennuyeux et prévisibles. Il est vraiment temps de découvrir les côtés queer et kinky de nos coteaux et de nos parcelles.

Un formidable moyen d'explorer nos tempéraments

Le jeu est aussi favorable à l'introspection: et si j'étais minéral, comme le vin que l'on m'a attribué, le Riesling? Et si j’étais austère, racé, piquant ou vert? Depuis quelques semaines, il refait chaud; on recommence à avoir envie de vins très «glouglou». Cela fait quinze ans que, moi aussi, j’essaie de devenir un peu plus «glouglou».

J’ai commencé à boire du vin il y a seulement trois ans. Avant, j’étais toujours ce convive embêtant qui, quand tout le monde voulait partager une bouteille, cassait l’ambiance en commandant une pinte. Depuis, j’ai goûté des vins dont je ne soupçonnais même pas l'existence; j’ai commencé à en boire, et je n’ai plus arrêté.

J’ai un tempérament à la fois bordélique et très geek, ce qui fait que je suis incollable sur les vins orange et les vinifications en amphore, mais n’ai pas la moindre idée de comment on fait du champagne. Je l’apprendrai peut-être un jour; pour l’instant, je pense que c’est vraiment très bien comme ça.

Ce vin vous fait penser à quelqu'un... Mais qui? | Rebecca Matthews via Unsplash

Désormais, quand je vais au restaurant, mes amis se moquent de moi quand je commande le vin: je demande des vins «drôles», «verbeux» ou «gentils».

Essayons parler de nous comme si nous étions du vin. Avec un peu de chance, on apprendra à parler des vins comme s’ils étaient des êtres humains. Et surtout, on en saura un peu plus des uns, des unes et des autres.

Tommaso Melilli Chef et Italien

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