Égalités / Médias

Peut-on réussir à la télé avec un «physique de radio»?

Temps de lecture : 6 min

Les journalistes de télévision, dont le recrutement est supposé être basé sur les compétences, n’échappent pas à la pression des apparences –et surtout les femmes.

Robin et sa co-présentatrice Becky dans la série «How I Met Your Mother» | Capture écran via YouTube
Robin et sa co-présentatrice Becky dans la série «How I Met Your Mother» | Capture écran via YouTube

Vous allumez votre télé vers 19h30 pour regarder «Quotidien», où le journaliste globe-trotter Martin Weill joue de la guitare et séduit Louise Bourgoin.

Vous zappez sur France 5? Tancrède Bonora et ses faux airs d’Alain Delon y promène son micro pour «C à vous».

Vous allumez ensuite votre ordinateur: direction Konbini News, site sur lequel vous tombez sur Hugo Clément, l’ex-«beau gosse de “Quotidien”» qui mouille sa chemise aux quatre coins de la planète.

À croire que pour apparaître à l’écran, mieux vaut avoir fait une école de journalisme spécialité «gendre idéal».

Sous-représentation objective

Qu’en est-il en réalité? Le CSA nous donne quelques indicateurs dans ses baromètres de la diversité. Des relevés auxquels s’était intéressé Jean-François Amadieu dans son livre La société du paraître, paru en 2016 chez Odile Jacob. Le sociologue a tenté de recenser celles et ceux qui s'écartent de la norme des journalistes de télévision, à partir de «plusieurs critères objectivables: l’obésité, le handicap et l’âge». Sur ce dernier point, il maintient qu'«il existe une connexion entre beauté perçue et la jeunesse.»

Pour aborder la question du poids, Jean-François Amadieu s’est penché en 2015 sur 1.500 personnages des programmes diffusés sur TF1, France 2 et M6 entre dix-sept et vingt-trois heures. «Les personnes obèses sont très nettement sous-représentées, puisqu’elles ne sont que 3% à l’écran, contre un minimum de 15% en France», écrit-il, précisant que leur présence est également modeste dans les journaux télévisés.

Dans son livre, il pointe également la sous-représentation des plus de 65 ans –9% à la télé, contre 18,5% dans la population en 2015– et des personnes handicapées –0,7% à l’écran, contre 18,4% de Françaises et Français touchés par une déficience ou un handicap en 2011.

«Pas beau, mais propre»

«L’apparence physique ne peut pas être un sujet. Ce dont on parle, c’est de présence. Il faut avoir de la personnalité, du charisme», estime pourtant Olivier Ravanello, directeur de publication d’Explicite et ex-rédacteur en chef à i-Télé. Avec une limite: «L’image que vous dégagez ne doit pas être un obstacle qui fasse que les gens se mettent à se focaliser sur autre chose que ce que vous dites.»

«Inconsciemment, la beauté est associée à la compétence.»

Jean-François Amadieu, sociologue

Chemise froissée et cheveux fuyants sont ainsi rédhibitoires. «Tu vas chez les gens, t’es avec eux, c’est une marque de respect que d’être propre. Pas beau, mais propre», me confirme un journaliste de Canal+, amené à faire régulièrement de l’antenne.

Preuve que le fond et la forme restent intimement liés: «Inconsciemment, la beauté est associée à la compétence», analyse le sociologue Jean-François Amadieu.

Pour les femmes, des «codes de séduction»

Tout le monde n'est pas à égalité face aux injonctions physiques. «On ne va pas faire de langue de bois: le traitement pour les hommes et les femmes n’est pas toujours le même, admet Olivier Ravanello. Les responsables de rédaction avaient tendance à se dire que si l'on était une femme, il fallait mieux que l'on soit jolie. Alors qu’il n’y a rien de rationnel là dedans.»

Une pression vécue par Hélène Lecomte, rédactrice en chef à France 3 Bourgogne, alors qu’elle était jeune présentatrice. «On me disait beaucoup: tu es bien coiffée, ça t’allait bien la tenue que tu portais… Ce qui est déstabilisant, parce que l’exercice porte plus sur le fond que sur la forme. Bien sûr, les hommes aussi ont leur part de clichés à gérer: ils doivent se conformer à une image un peu paternaliste, rassurante. Les femmes, elles, doivent répondre à des codes de séduction.» La journaliste pense que nommer plus de femmes aux postes de rédaction en chef permettrait de faire bouger les lignes.

«Le prof m’avait dit que c’était génial, mais que la prochaine fois, il faudrait que je me maquille et que je me coiffe.»

Une étudiante à l’Institut pratique de journalisme

Mais pour l’instant, les stéréotypes perdurent, y compris avant l'arrivée dans le métier. De passage à l’Institut pratique de journalisme, j’ai notamment croisé une jeune femme en plein questionnement sur le choix de sa future spécialisation: «Pendant la journée portes ouvertes de l’école, j’avais testé un peu de présentation. Le prof m’avait dit que c’était génial, mais que la prochaine fois, il faudrait que je me maquille et que je me coiffe. Pourquoi ne pourrait-on pas rester naturelle?»

«Celle-là, elle a un physique de radio»

Pour éviter aux jeunes étudiantes et étudiants de se prendre de plein fouet ces remarques, Pascale Colisson, responsable des premières années de l’école de journalisme, a mis en place une grille d’évaluation lors des cours de télévision. Elle sert notamment aux intervenantes ou intervenants et à l’équipe pédagogique à avoir des points de repère au moment du choix des spécialisations.

«Lors du premier debrief d’une session télé auquel j’ai assisté, j’ai entendu un intervenant dire à propos d’une élève qui avait pourtant réalisé un bon reportage: “Celle-là, elle a un physique de radio”, se souvient-elle. Au niveau de l’école, c’était notre rôle d’aller plus loin que ce type de raisonnement –même s’il y a une tenue correcte exigée. Mettre en place une grille a obligé les pros à mieux expliciter leurs choix aux étudiantes et étudiants. D’un autre côté, elle a permis de faire reculer un peu l’intériorisation de ces codes par les jeunes. Je n’ai plus d’étudiante qui vienne dans mon bureau me dire qu’elle aimerait faire de la télévision, mais qu’elle n’est pas assez jolie.» Elle n'est pas dupe pour autant: elle sait que les pratiques sont souvent différentes au sein des rédactions.

En réalité, la sélection s’opère en partie avant même l’école de journalisme, selon le sociologue Jean-François Amadieu. «La plupart des écoles sont à Paris, concentrent des classes sociales plus aisées, avec de meilleures capacités à entretenir leur apparence… Le simple fait que les personnes qui y entrent soient jeunes et fassent des études supérieures explique que les “belles” et les “beaux” soient surreprésentés», note le professeur à la Sorbonne.

Volonté d'éviter l’effet «Ken et Barbie»

Malgré cette nuance, le futur de la télévision semble tout de même destiné à devenir de plus en plus représentatif de la société française, physiquement parlant. Première donnée, l’explosion du nombre de chaînes. «Là où les “vieux” actuels –Drucker, Elkabbach– ne sont issus que d’une seule chaîne, l’ORTF, on peut imaginer que la TNT produise mécaniquement plus de seniors», explique Jean-François Amadieu.

L’image du couple de présentateurs de chaînes d’info, sourire Freedent pour lui, blondeur insolente pour elle, commence aussi à s’écorner. Au moment du lancement de Franceinfo, ses responsables expliquaient vouloir «éviter l’effet Ken et Barbie».

«J’ai l’impression que cette image date d’il y a quelques années, abonde une présentatrice de chaîne d’info en continu. Je trouve qu'elle s’est estompée; les profils sont devenus assez variés, on est plus sur les compétences, ce que la personne va dégager.»

«Les jeunes journalistes qui débarquent ont beaucoup moins de mal à se mettre à l’image et ont beaucoup moins de complexes.»

Hélène Lecomte, rédactrice en chef à France 3 Bourgogne

Surtout, l’influence croissante des réseaux sociaux a changé notre rapport à l’image. «Les plateformes comme Snapchat ou YouTube ont démocratisé toute une catégorie de physiques qui ne passent pas à l’antenne», note Hélène Lecomte.

Et forcément, dans les rédactions, cela commence à se voir. «Les jeunes journalistes qui débarquent ont beaucoup moins de mal à se mettre à l’image et ont beaucoup moins de complexes. Cette espèce d’autocensure qui pouvait exister commence à disparaître, et c’est très positif.»

Les nouveaux médias qui investissent le champ de la télé sur internet ne font d’ailleurs plus du physique une donnée centrale. Il n’y a qu’à regarder quelques lives de Mediapart pour apercevoir pulls de sociologues et autres mines fatiguées d’enseignants chercheurs –pour le dire plus poliment, une catégorie d’expertes et experts à la plastique moins stéréotypée qu'habituellement.

«En tant que nouveau média, vous cherchez à vous différencier, là où auparavant, il fallait une personnalité fédératrice pour présenter le JT, regardé par sept ou huit millions de personnes», argumente Olivier Ravanello.

«Un vieux polo pourri et une grosse barbe»

Encore faut-il que les «physiques de radio» cessent de s’appeler comme tel pour se saisir de toutes ces opportunités.

Comme cet ancien du Figaro TV, qui ne s’était jamais imaginé faire de l’antenne et qui s’est retrouvé par la force des choses à animer des lives sur le canal internet du journal. «La première fois que je suis passé à l’antenne, c’était pas maquillé, avec un vieux polo pourri et une grosse barbe. Sans vraiment de respect, quoi», ironise le journaliste.

Une expérience qui a changé son rapport à sa propre image: «Même si tu croyais n'en avoir rien à faire, tu y repenses forcément. Tu intériorises vachement les codes et du coup, cela devient anxiogène».

Sa solution: privilégier les plateaux assis et éviter au maximum de se montrer. Il repense à un gros événement en particulier, qu’il devait animer seul. «Sauf que je suis allé chercher une petite nana jolie pour mener l’interview à ma place.»

Nicholas Angle Nicholas Angle délaisse parfois le micro pour parler culture, musique, et vie moderne.

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